ARD DE MiKVAL
le charme de ses yeux noirs, si séduisants dès son enfance, était devenu irrésistible; sous l'orbite arquée de ses sourcils, son sourire, éclairant tout à coup des traits réguliers et placides, avait quelque chose d'athénien. J'admirais cette physionomie digne de l'art antique au milieu des minois chiffonnés de ses compagnes. Ses mains délicatement allongées, ses bras qui avaient blanchi en s'arrondissant, la faisaient tout autre que je ne l'avais vue. »
Gérard avait projeté d'aller la surprendre de grand malin, et, pour cela faire, il était resté toute la nuit, jusqu'à l'aube, couché sur les touffes de bruyères roses d'une sente qui côtoyait la forêt d'Ermenonville. Au bout de cette sente était le village, — une vingtaine de chaumières dont les murs étaient ornés de festons de roses grimpantes et d'astragales de vigne en fleur. De robustes paysannes, coiffées de mouchoirs rouges, travaillaient déjà devant les fermes. Sylvie n'était point avec elles. Gérard avait été
droit a sa chambre, sans étonner personne, — le meilleur passe- port tant la pureté des intentions. Sylvie était levée depuis tongtei»ips; depuis longtemps déjà elle agitait les fuseau\ d< sa dentelle, (]ni ehi(|uaient a\ec nu doux bruit sur le carreau vert que soutenaient st s genoux, • Vt>us voilà, paresseux, dit-elle avee sou sourire divin, je suis sûre (pic vous sortez seulement de votre lit ! 11 lui avait atars raconté sa nuit passée sans sommeil sur les bruyères de la route et ses courses égalées à travers la forêt. « Si vous n'êtes pas fatigué, je vais vous faire courir encore. Xous irons voir ma grand'iante, à Olliys. . . »
Ils parlent, elle joyeuse comme une fauvette lui, gagné par la contagion de cette innocente joie. Ils se mouillent les pieds en suivant les bords de la Thève, à travers les prés semés de marguerites et de boutons d'or, et le long des bois de Saint-Laurent, à travers les ruisseaux et les balliers. Ils se mouillent les pieds — et aussi le cœur. Au
sortir du bois, ils rencontrent de grandes touffes de digitale pourprée, dont Sylvie fait un énorme bouquet en disant : « C'est pour ma tante ; elle est si heureuse d'avoir ces belles fleurs dans sa chambre! » Ils traversent une plaine au bout de laquelle pointe le clocher d'Othys, sur les coteaux bleuâtres qui vont de Montméliant à Dammartin. « La tante de Sylvie habitait une petite chaumière bâtie en pierres de grès inégales que revêtaient des treillages de houblon et de vigne vierge ; elle vivait seule de quelques carrés de terre que les gens du village cultivaient pour elle depuis la mort de son mari. » Sa nièce arrivant, c'était le feu dans la maison. — « Bonjour,, la tante! Voici vos enfants, dit Sylvie; nous avons bien faim ! »
Tout en lui disant cela, elle l'embrasse sur les deux joues, lui plante dans ses bras la botte de digitales pourprées, et présente Gérard, en ajoutant : « C'est mon amoureux ! » 11 embrasse à son tour la tante,
qui dit : i 11 est bien gentil... C'est donc un blond!... — Il a de jolis cheveux fins, reprend Sylvie. — Cela ne dure pas, fail remarquer la tante ; mais vous avez du temps devant vous, et toi qui es brune, cela t'assortit bien. — 11 faut le faire déjeuner, la tante. » — Et voilà la folle bonne tille qui s'en va furetant partout, dans les armoires, dans la huche, « trouvant du lait, du pain bis, du sucre, étalant sans trop de soin sur la table les assiettes et les plats de faïence émaillés de larges Heurs et de coqs au vit' plumage. Une jatte en porcelaine de Creil, pleine de lait, où nagent des fraises, devient le centre du service, et, après avoir dépouillé le jardin de quelques poignées de cerises et de groseilles, Sylvie disposa deux vases de fleurs aux deux bouts de la nappe. »
Ce petit tableau, qu'on dirait peint par Miéris, ne vous donne-t-il pas appétit au cœur? Est-ce que vous ne respirez pas en ce moment les saines émanations de poésie et de jeunesse qui s'en échappent? Est-ce
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que vous ne donneriez pas beaucoup de mois et d'années pour entendre sonner seulement cette heure de calme félicité et de rustique bonheur?
Mais la tante parle, écoutons-la : « Pour cela, ce n'est que du dessert, il faut me laisser faire à présent. » Elle a décroché la poêle et jeté un fagot dans la haute cheminée : « Je ne veux pas que tu touches à cela ! dit-elle à Sylvie, qui veut l'aider ; abîmer tes jolis doigts qui font de la dentelle plus belle qu'à Chantilly ! Tu m'en as donné et je m'y connais. — Ah! oui, la tante!... Dites donc, si vous en avez des morceaux de l'ancienne, cela me fera des modèles. — Eh bien! va voir là-haut, dit la tante, il y en a peut-être dans la com-( mode. — Donnez-moi les clefs. — Bah! les tiroirs sont ouverts. — Ce n'est pas vrai, il y en a un qui est toujours fermé. » Et, profitant de ce que la bonne femme a les mains embarrassées par la poêle qu'elle est en train de passer au feu, Sylvie lui enlève des
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pendants de sa ceinture une petite clef d'acier outragé', «— ia clef du. tiroir mystérieux, — et monte rapidement l'escalier de bois
qui conduit à la ehaiulnv, otl Gérard la suit.
« 0 jeunesse, ô vieillesse saintes '.qui donc eût songé à ternir la pureté d'un premier amour dans ce sanctuaire des souvenirs lidfcïes? Le portrait d'un jeune homme du bon vieux temps souriait avec ses yeux noirs et sa bouche rose, dans un ovale au cadre doré, suspendu à la tète du lit rustique, il portait le costume des gardes-chasse de la maison de Condô; son altitude à demi martiale, sa ligure rose et bienveillante, son front pur sous ses cheveux poudrés, relevaient ce pastel, médiocre peut-être, des grâces de la jeunesse et de la simplicité - Quelque artiste modeste, invité aux chasses princières, s'était appliqué à le pourtraire de son mieux, ainsi que sa jeune épouse, qu'on voyait dans un autre médaillon, attrayante, maligne, élancée dans son corsage
ouvert, à échelle de rubans, agaçant de sa mine retroussée un oiseau posé sur sou doigt. C'était pourtant la même bonne vieille qui cuisinait en ce moment, courbée sur le feu de l'âtre. Cela me fit penser aux fées des Funambules qui cachent sous leur masque ridé un visage attrayant, qu'elles révèlent au dénoûment, lorsqu'apparaît le temple de l'amour et son soleil tournant qui rayonne de feux magiques. — « 0 bonne tante, s'écrie Gérard, que vous étiez jolie! — Et moi donc! » s'écrie Sylvie, qui est parvenue à ouvrir le mystérieux tiroir dont la tante gardait à son côté la clef d'acier ouvragé. Dans ce tiroir, elle a trouvé une grande robe de taffetas ilambé, qui crie du froissement de ses plis. — « Je veux essayer si cela m'ira, dit-elle. Ah! je vais avoir l'air d'une vieille fée ! — La fée des légendes, éternellement jeune ! » murmure Gérard.
Tout en protestant contre le ridicule des ajustements de l'ancien régime, Sylvie dé-