Odes, II, xiv
mais, ajoutait la chanson :
Mais le soir vermeil ressemble à l’aurore, Et la nuit, plus tard, amène l’oubli : |
Triste consolation, que de songer à ces soirs vermeils de la vie et à la nuit qui les suivra ! Nous arrivons bientôt à cette heure solennelle qui n’est plus le matin, qui n’est pas le soir, et rien au monde ne peut faire qu’il en soit autrement. Quel remède y trouverais-tu ?
J'en vois un pour moi : c’est de continuer à vivre sur ce rivage d'Asie où le sort m’a jeté; il me semble, depuis peu de mois, que j’ai remonté le cercle de mes jours; je me sens plus jeune, en effet je le suis, je n’ai que vingt ans |
J’ignore pourquoi en Europe on vieillit si vite; nos plus belles années se passent au collège, loin des femmes, et à peine avons-nous eu le temps d’endosser la robe virile, que déjà nous ne sommes plus des jeunes gens. La vierge des premières amours nous accueille d’un ris moqueur, les belles dames plus usagées rêvent auprès de nous peutêtre les vagues soupirs de Chérubin |
C’est un préjugé, n’en doutons pas, et surtout en Europe, où les Chérubins sont si rares. Je ne connais rien de plus gauche, de plus mal fait, de moins gracieux, en un mot, qu’un Européen de seize ans. Nous reprochons aux très
1. Cette chanson grecque apparaît pour la première fois dans le texte descriptif anonyme (mais certainement de Gérard, comme l’a montré M. G. Rouger) pour l’album La Turquie de Camille Rogier. Elle sera reprise dans la Bohème Galante (1852) et sous le titre IN; bonjour ni bonsoir parmi les Odelettes des Petits Châteaux de Bohême (cf. notre note en ce lieu). Quant au sens, le r#è pose un problème linguistique : dans le manuscrit de la collection Lovenjoul il est bien écrit en caractères grecs vn, mais le mot n’existe pas sous cette forme en grec moderne avec le sens de #1. M. Rouger propose d’y voir une forme verbale abrégée pour eve, et, dans ce cas, la traduction de Gérard serait une sorte de contresens sentimental, ce que confirmerait la remarque de Jean Chuzeville, dans son édition du Voyage, qui fait observer que cette chanson n’a rien d’une plainte mélancolique mais qu’elle est une aubade : « C’est un beau Jour, c’est une belle heure. » Mais M. Jean Richer propose l'hypothèse selon laquelle ce serait là du grec levantin mâtiné de turc; et le ne serait le mot turc qui signifie bien : ni. ni; dans ce cas, la traduction de Gérard serait plus correcte, ce qui ne veut pas forcément dire d’ailleurs que le sens en soit aussi mélancolique qu’il le ctoit.
jeunes filles leurs mains rouges, leurs épaules maigres, leurs gestes anguleux, leur voix criarde; mais que dira-t-on de l’éphèbe aux contours chétifs qui fait chez nous le désespoir des conseils de révision? Plus tard seulement les membres se modèlent, le galbe se prononce, les muscles et les chairs se jouent avec puissance sur l’appareil osseux de la jeunesse; l’homme est formé.
En Orient, les enfants sont moins jolis peut-être que chez nous; ceux des riches sont bouffis, ceux des pauvres sont maigres avec un ventre énorme, en Égypte surtout; mais généralement le second âge est beau dans les deux sexes. Les jeunes hommes ont l'air de femmes, et ceux qu’on voit vêtus de longs habits se distinguent à peine de leurs mères et de leurs sœurs; mais par cela même l’homme n’est séduisant en réalité que quand les années lui ont donné une apparence plus mâle, un caractère de physionomie plus marqué. Un amoureux imberbe n’est point le fait des belles dames de l’Orient, de sorte qu’il y a une foule de chances, pour celui à qui les ans font une barbe majestueuse et bien fournie, d’être le point de mire de tous les yeux ardents qui luisent à travers les trous du y4wak, ou dont le voile de gaze blanche estompe à peine la noirceur.
Et, songes-y bien, après cette époque où les joues se revêtent d’une épaisse toison, il en arrive une autre où Pembonpoint, faisant le corps plus beau sans doute, le rend souverainement inélégant sous les vêtements étriqués de l’Europe, avec lesquels l’Antinoüs lui-même aurait l'air d’un épais campagnard. C’est le moment où les robes flottantes, les vestes brodées, les caleçons à vastes plis et les larges ceintures hérissées d’armes des Levantins leur donnent justement l’aspect le plus majestueux. Avançons d’un lustre encore : voici des fils d’argent qui se mêlent à la barbe et qui envahissent la chevelure; cette dernière même s’éclaircit, et dès lors l’homme le plus actif, le plus fort, le plus capable encore d'émotions et de tendresse, ® doit renoncer chez nous à tout espoir de devenir jamais un héros de roman. En Orient, c’est le bel instant de la vie; sous le tarbouch ou le turban, peu importe que la chevelure devienne rare ou grisonnante, le jeune homme lui-même n’a jamais pu Rite avantage de cette parure naturelle; elle est rasée; il ignore dès le berceau si la nature lui à fait les cheveux plats ou bouclés. Avec la barbe teinte au moyen d’une mixture persane, l’œil animé d’une légère teinte de
bitume, un homme est, jusqu’à soixante ans, sûr de plaire, pour peu qu’il se sente capable d’aimer.
Oui, soyons jeunes en Europe tant que nous le pouvons, mais allons vieillir en Orient, le pays des hommes dignes de ce nom, la terre des patriarches | En Europe, où les institutions ont supprimé la force matérielle, la femme est devenue trop forte. Avec toute la puissance de séduction, de ruse, de persévérance et de persuasion que le ciel lui a départie, la femme de nos pays est socialement l’égale de l’homme, c’est plus qu’il n’en faut pour que ce dernier soit toujours à coup sûr vaincu. J'espère que tu ne m’opposeras pas le tableau du bonheur des ménages parisiens pour me détourner d’un dessein où je fonde mon avenir; j’ai eu trop de regret déjà d’avoir laissé échapper une occasion pareille au Caire. Il faut que je m’unisse à quelque fille ingénue de ce sol sacré qui est notre première patrie à tous, que je me retrempe à ces sources vivifiantes de l’humanité, d’où ont découlé la poésie et les croyances de nos pères 1!
Tu ris de cet enthousiasme, qui, je l’avoue, depuis le commencement de mon voyage, a déjà eu plusieurs objets; mais songe bien aussi qu’il s’agit d’une résolution grave et que jamais hésitation ne fut plus naturelle. Tu le sais, et c’est ce qui a peut-être donné quelque intérêt jusqu'ici à mes confidences, j’aime à conduire ma vie comme un roman, et je me place volontiers dans la situation d’un de ces héros actifs et résolus qui veulent à tout prix créer autour d’eux le drame, le nœud, l’intérêt, l’action en un mot ?. Le hasard,
1. L'épisode sans doute purement littéraire de Salèma naîtra tout à l'heure de ce rêve : ici, comme dans le cas de Sophie Dawes ou de Jenny Colon, le rêve précède et informe la réalité; et l’élaboration littéraire, généralement narrative, est l’instrument de ce processus d’incarnation imaginaire du rêve, qui coïncide avec l'abolition des frontières entre le rêve et la vie. Cf. notre Introduction générale.
2. Cf. la lettre-dédicace des Files du Feu à Alexandre Dumas : « Comprenez-vous… que l’on arrive Dour ainsi dire à s’incarner dans le héros de son imagination, si bien que sa vie devienne la vôtre et qu'on brûle des flammes factices de ses ambitions et de ses amours ! C’est pourtant ce qui m'est arrivé. » Il est remarquable que ces réflexions se placent, dans le Toyage, comme une sorte de préambule aux histoires de Salèma, d'Hakem et de Soliman, de même que le texte que nous venons de citer se trouve placé en préface au romanesque onirique des Fi//es du Feu ; dans la même atmosphère baigne aussi ce roman à faire que sont les Leffres à Aurélia (cf. notre introduction à ce texte), mais le