ADONIRAM
Pour servir les desseins du grand roi Soliman Ben- Daoud#, son serviteur Adoniram avait renoncé depuis dix ans au sommeil, aux plaisirs, à la joie des festins. Chef des légions d’ouvriers qui, semblables à d’innombrables
1. Sur cette histoire (la partie. a plus célèbre sans doute et la plus pleinement nervalienne du Voyage en Orient) cf. notre Introduction. Pout le commentaire, on pourra consulter, outre les notes des éditions Rouger et Richer-Béguin, le livre de Jean Richer : Gérard de INerval et les doctrines ésotériques (Paris, 1947), et les articles suivants : François Constans : Deux Enfants du Feu, la Reine de Saba et Nerval (Mercure de France, 17 avril et 127 mai 1948); Brian Juden : INerval héros mythique (Mercure de France, 1°? juin 1951); Jean Richer, INerval et ses fantômes (Mercure de France, 1°? juin 1951) ; François Constans : Ascendance mystique, existences mythiques (Mercure de France, 19° novembre 1952); Auriant : L'histoire de la Reine du Matin ou les extravagances de Gérard de Nerval (Quo Vadis, janv.-mars, avril-juin, juilletsept., oct.-déc. 1952, janv.-mats 1953; articles solidement documentés mais qu’on consultera avec prudence, le parti de l’auteur étant presque exclusivement de démasquer les «erreurs » ou «mensonges ? de
essaims d’abeilles, concouraient à construire ces ruches d’or, de cèdre, de marbre et d’airain que le roi de Jérusalem destinait à Adonaï et préparait à sa propre grandeur, le maître Adoniram passait les nuits à combiner des plans, et les jours à modeler les figures colossales destinées à orner l'édifice 1.
Gérard, ce qui réduit un peu trop sa personnalité à celle d’une sorte de dément mystificateur !) ; G.-H. Luquet: Nerval ef la Franc-maçonnerie (Mercure de France, 1°* mai 1955); François Constans . INerval et Pamour platonique (Mercure de France, 1°7 mai 1955). Nous avons nous-même puisé éventuellement à ces diverses sources, et nous reconnaissons ici globalement notre dette à leur égard.
2. En fait ce personnage est un personnage composite, à propos duquel d’ailleurs la tradition franc-maçonne se partage en deux opinions tivales, celle des hiramites et celle des adoniramites. La Bible en effet connaît deux personnages distincts, l’un nommé ÆAwriram et désigné en I. Rois, 4.6 et 5.27 comme chef de corvée, l’autre nommé Hiram (à ne pas confondre avec le roi de Tyr, qui fournit à Salomon le bois du Temple) et désigné en I. Rois, 7.13 dans les termes suivants : « Salomon envoya chercher Hiram de Tyr ; c'était le fils d’une veuve de la tribu de Nephtali, mais son père était Tyrien, ouvrier en bronze. Il était Plein d’habileté, d'adresse et de savoir pour exécuter tout travail de bronze. » (Pour nos citations bibliques, nous utilisons la plus récente des traductions, celle de la Bible dite de Jérusalem, Éditions du Cerf, Paris, 1955.) On voit que le personnage, emprunté par Gérard à la tradition maçonnique, résulte de la combinaison et de la glorification des deux personnages bibliques : Adoniram est devenu en effet le constructeur et l'architecte prométhéen du Temple de Jérusalem, ce qu’il était bien loin d’être dans la Bible. Mais c’est précisément à partir de cette sorte d'épanouissement légendaire du héros que Gérard a pu concevoir le rêve où, tout en s’identifiant à Adoniram, il en fait, auprès de la Reine de Saba, un rival victorieux de Salomon lui-même : le rêve personnel de Gérard achève ainsi et couronne l’évolution mythique du personnage, en même temps qu’il devient l’un des plus prestigieux des doubles du poète, tandis que Salomon tend à s’amenuiser dans le réalisme et le ridicule. On notera enfin que la tradition, selon laquelle les francs-maçons sont appelés f/s de la veuve, à probablement son origine dans le texte biblique cité ci-dessus, bien qu’il y ait d’autres explications (et par exemple que les francs-maçons sont les descendants de la veuve d’Adoniram, la Reine de Saba).