‹ Gerard De NervalChapitre 190 sur 319 · Salomon, fils de David, {Note de Gérard · texte numérisé non relu

Salomon, fils de David, {Note de Gérard

1. Le souvenir de Michel-Ange est ici évident, et l’on peut même se demander si Gérard ne songe pas plus précisément au caractère colossal et surhumain des projets de Michel-Ange pour le tombeau de Jules IT, dont le vestige le plus célèbre est le Moïse.

Il avait établi, non loin du temple inachevé, des forges où sans cesse retentissait le marteau, des fonderies souterraines, où le bronze liquide glissait le long de cent canaux de sable, et prenait la forme des lions, des tigres, des dragons ailés, des chérubins, ou même de ces génies étranges et foudroyés,… races lointaines, à demi perdues dans la mémoire des hommes.

Plus de cent mille artisans soumis à Adoniram exécutaient ses vastes conceptions : les fondeurs étaient au nombre de trente mille; les maçons et les tailleurs de pierres formaient une armée de quatre-vingt mille hommes; soixante et dix mille manœuvres aidaient à transporter les matériaux. Disséminés par bataillons nombreux, les charpentiers épars dans les montagnes abattaient les pins séculaires jusque dans les déserts des Scythes, et les cèdres sur les plateaux du Liban. Au moyen de trois mille trois cents intendants, Adoniram exerçait la discipline et maintenait l’ordre parmi ces populations ouvrières qui fonctionnaient sans confusion |.

Cependant l’âme inquiète d’Adoniram ? présidait avec une sorte de dédain à des œuvres si grandes. Accomplir une des sept merveilles du monde lui semblait une tâche mesquine. Plus louvrage avançait, plus la faiblesse de la race humaine lui paraissait évidente, plus il gémissait sut l'insuffisance et sur les moyens bornés de ses contemporains. Ardent à concevoir, plus ardent à exécuter, Adoniram révait des travaux gigantesques; Son CEFVEAU, bouillonnant comme une fournaise, enfantait des monstruosités sublimes, et tandis que son art étonriait les princes des Hébreux, lui seul prenait en pitié les travaux auxquels il se voyait réduit. ;

C'était un personnage sombre, mystérieux. Le roi de Tyr, qui l'avait employé, en avait fait présent à Soliman.

1. Cf. I Rois, 5.27-29 : «Le roi Salomon leva des hommes de corvée dans tout Israël: il y eut trente mille hommes de corvée. Salomon eut aussi soixante-dix mille porteurs et quatre-vingt mille carriers dans la montagne, sans compter les officiers des préfets qui dirigeaient ses travaux ; ceux-ci étaient trois mille trois cents et commandaient au peuple employé aux travaux. »

2. Ici apparait clairement le romantisme du personnage : il est à la fois le Moïse de Michel-Ange et le Moïse de Vigny, et, par-dessus tout, Gérard lui-même.

Mais quelle était la patrie d’Adoniram ? nul ne le savait ! D'où venait-il ? mystère 1. Où avait-il approfondi les éléments d’un savoir si pratique, si profond et si varié ? on l’ignorait. Il semblait tout créer, tout deviner et tout faire. Quelle était son origine? à quelle race appartenait-il ? c'était un secret, et le mieux gardé de tous : il ne souffrait point qu’on l’interrogeÂt à cet égard. Sa misanthropie le tenait comme étranger et solitaire au milieu de la lignée des enfants d'Adam; son éclatant et audacieux géme le plaçait au-dessus des hommes, qui ne se sentaient point ses frères. Il participait de l’esprit de lumière et du génie des ténèbres !

Indifférent aux femmes, qui le contemplaient à la dérobée et ne s’entretenaient jamais de lui, méprisant les hommes, qui évitaient le feu de son regard, il était aussi dédaigneux de la terreur inspirée par Son aspect imposant, par sa taille haute et robuste, que de l’impression produite par Son étrange et fascinante beauté. Son cœur était muet: l’activité de lartiste animait seule des mains faites pour pétrir le monde, et courbait seule des épaules faites pour le soulever.

S’il n'avait pas d’amis, il avait des esclaves dévoués, et il s'était donné un Compagnon, un seul... un enfant, un jeune artiste issu de ces familles de la Phénicie, qui naguère avaient transporté leurs divinités sensuelles aux rives orientales de l’Asie Mineure. Pâle de visage, artiste minutieux, amant docile de la nature, Benoni avait passé son enfance dans les écoles, et sa jeunesse au-delà de la Syrie, sur ces rivages fertiles où l’Euphrate, ruisseau modeste encore,

1. Gérard ne pouvait ignorer le texte biblique qui nous renseigne sur les origines d’Adoniram: mais ce mystère est indispensable à son romantisme. De plus, Adoniram, héros mythique, n’est plus tout à fait Hiram, personnage historique, depuis que la franc-maçonnerie en a fait à la fois l’architecte du Temple et le maître des secrets de la Tradition; l’Adoniram de Gérard est bien alors ce personnage mystétieux et venu on ne sait d’où : l’infidélité littérale est exigée par la vérité psychologique. Aussi ne servirait-il de rien d’accuser ici Gérard d’extravagance ! Le caractère, l'apparence physique, dont Gérard Va, dans les lignes suivantes, douer son personnage, font voir combien il se crée sous nos yeux, combien sa destinée est de devenir, à la

faveur de cette histoire, l’incarnation héroïque des nostalgies les plus profondes de son créateur.

ne voit sur ses bords que des pâtres soupirant leurs chansons à l’ombre des lauriers verts étoilés de roses !.

Un jour, à l’heure où le soleil commence à s’incliner sur la mer, un jour que Benoni, devant un bloc de cire, modelait délicatement une génisse, s’étudiant à deviner l’élastique mobilité des muscles, maître Adoniram, s’étant approché, contempla longuement l’ouvrage presque achevé, et fronça le sourcil.

« Triste labeur ! s’écria-t-il; de la patience, du goût, des puérilités l... du génie, nulle part; de la volonté, point. Tout dégénère, et déjà l’isolement, la diversité, la contradiction, l’indiscipline, instruments éternels de la perte de vos races énervées, paralysent vos pauvres imaginations. Où sont mes ouvriers? mes fondeurs, mes chauffeurs, mes forgerons ?. Dispersés !.. Ces fours refroidis devraient, à cette heure, retentir des rugissements de la flamme incessamment attisée; la terre aurait dû recevoir les empreintes de ces modèles pétris de mes mains. Mille bras devraient s’incliner sur la fournaise. et nous voilà seuls !

__ Maître, répondit avec douceur Benoni, ces gens grossiers ne sont pas soutenus par le génie qui t’embrase; ils ont besoin de repos, et l’art qui nous captive laisse leur pensée oisive. Ils ont pris congé pour tout le jour. L'ordre du sage Soliman leur a fait un devoir du repos : Jérusalem s’épanouit en fête.

— Une fête! que m'importe? le repos... je ne lai jamais connu, moi. Ce qui m’abat, c’est l’oisiveté ! Quelle œuvre faisons-nous ? un temple d’orfèvrerie, un palais pour l’orgueil et la volupté, des joyaux qu’un tison réduirait en cendres. Ils appellent cela créer pour l'éternité. Un jour, attirés par l’appât d’un gain vulgaire, des hordes de vainqueurs, conjurés contre ce peuple amolli, abattront

1. Le personnage de Benoni a été inventé par Gérard. On peut s'interroger sur ce nom. On sait que Gérard se plaisait aux étymologies ésotériques et aux syncrétismes linguistiques : peut-être faut-il voir ici un nom typiquement nervalien, dans la mesure où il réunit de l’arabe et de l'italien (lOrient arabe et l’Italie ne sont-ils pas les deux pôles

de la « er sacrée » et de l’univers du Feu ?) On se souviendra, en tout

cas, que, dans une note des Chimères (Erythrea, variante de : À Madame Aguado), Gérard explique le nom de Bénarès selon une sorte de syncrétisme arabo-grec, analogue au syncrétisme arabo-italien de Benoni : Ben-Arès — la fille de Mars.

s70 VOYAGE EN ORIENT

en quelques heures ce fragile édifice, et il n’en restera rien qu’un souvenir. Nos modèles fondront aux lueurs des torches, comme les neiges du Liban quand survient l’été, et la postérité, en parcourant ces coteaux déserts, redira : C'était une pauvre et faible nation que cette race des Hébreux!

-- Eh quoi ! maître, un palais si magnifique... un temple, le plus riche, le plus vaste, le plus solide...

— Vanité |! vanité ! comme dit, par vanité, le seigneur Soliman 1. Sais-tu ce que firent jadis les enfants d’Hénoch ? une œuvre sans nom... dont le Créateur s’effraya : il fit trembler la terre en la renversant, et, des matériaux épars, on a construit Babylone. jolie ville où l’on peut faire voler dix chars sur la tranche des murailles. Sais-tu ce que c’est qu’un monument ? et connais-tu les pyramides ? Elles dureront jusqu’au jour où s’écrouleront dans l’abime les montagnes de Kaf? qui entourent le monde. Ce ne sont point les fils d’Adam qui les ont élevées !

— On dit pourtant...

— On ment : le déluge a laissé son empreinte à leur cime. Écoute : à deux milles d’ici, en remontant le Cédron, il y a un bloc de rocher carré de six cents coudées. Que lon me donne cent mille praticiens armés du fer et du marteau; dans le bloc énorme je taillerais la tête monstrueuse d’un sphinx.. qui sourit et fixe un regard implacable sur le ciel. Du haut des nuées, Jéhovah le verrait et pâlirait de stupeur. Voilà un monument. Cent mille années s’écouleraient, et les enfants des hommes diraient encore : Un grand peuple a marqué là son passage.

— Seigneur, se dit Benoni en frissonnant, de quelle race est descendu ce génie rebelle ?..

— Ces collines, qu’ils appellent des montagnes, me font pitié. Encore si l’on travaillait à les échelonner les unes sur les autres, en taillant sur leurs angles des figures colossales,.… cela pourrait valoir quelque chose. A la base, on creuserait une caverne assez vaste pour loger une légion de prêtres : ils y mettraient leur arche avec ses chérubins d’or et ses deux cailloux qu’ils appellent des tables, et

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