Souvenir du célèbre premier verset äe l’Ecclésiaste
2. Montagne mythique déjà mentionnée par Gérard, dans l'Histoire du calife Hakem, V1 (cf. p. 437 et note).
Jérusalem aurait un temple; mais nous allons loger Dieu comme un riche seraf (banquier) de Memphis...
— Ta pensée rêve toujours l'impossible.
— Nous sommes nés trop tard !; le monde est vieux, la vieillesse est débile; tu as raison. Décadence et chute ! tu copies la nature avec froideur, tu t’occupes comme la ménagère qui tisse un voile de lin; ton esprit hébété se fait tour à tour l’esclave d’une vache, d’un lion, d’un cheval, d’un tigre, et ton travail a pour but de rivaliser par l’imitation avec une génisse, une lionne, une tigresse, une cavale;.… ces bêtes font ce que tu exécutes, et plus encore, car elles transmettent la vie avec la forme. Enfant, l’art n’est point là : il consiste à créer ?. Quand tu dessines un de ces ornements qui serpentent le long des frises, te bornes-tu à copier les fleurs et les feuillages qui rampent sur le sol ? Non : tu inventes, tu laisses courir le stylet au caprice de l'imagination, entremélant les fantaisies les plus bizarres. Eh bien, à côté de l’homme et des animaux existants, que ne cherches-tu de même des formes inconnues, des êtres innommés, des incarnations devant lesquelles l’homme a reculé, des accouplements terribles, des figures propres à répandre le respect, la gaieté, la stupeur et l’effroi ? Souviens-toi des vieux Égyptiens, des artistes hardis et naïfs de l’Assyrie. N’ont-ils pas arraché des flancs du granit ces sphinx, ces cynocéphales, ces divinités de basalte dont l’aspect révoltait le Jéhovah du vieux Daoud * ? En revoyant d’âge en Âge ces symboles redou-
1. Souvenir du célèbre vers de Musset dans Ro//a : Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.
2. Ces lignes pourraient être signées Eugène Delacroix («La nature n’est qu'un dictionnaire »). On ne saurait exagérer l’importance, dans la formation de Gérard, des influences artistiques : profondément imprégné de la nostalgie irréaliste de l’art romantique, Gérard prophétise ici, par la bouche d’Adoniram, les tendances qui s’épanouiront dans l’art ultérieur, et dont les précurseurs seront précisément des artistes spirituellement très proches de Gérard : le graveur Bresdin ou le peintre Odilon Redon. Ce dernier n’écrivait-il pas par exemple : « l'imagination même, les vastes perspectives ouvertes sur l’imprévu de nos songes, sans lesquelles Pœuvre d'art n’a plus de but ni de portée » (O. Redon : - À soi-même, p. 142). Il n’est pas jusqu’à la glorification de l’art décoratif, qu’on trouve dans la phrase suivante, qui ne soit étonnamment « moderne » (cf. les Théories de Maurice Denis et l’exemple de Gauguin).
3. L'art moderne précisément, lancé à la recherche des « éncarnations
tables, on répétera qu’il exista jadis des génies audacieux. Ces gens-là songeaient-ils à la forme ? Ils s’en raillaient, et, forts de leurs inventions, ils pouvaient crier à celui qui créa tout : Ces êtres de granit, tu ne les devines point et tu n’oserais les animer. Mais le Dieu multiple de la nature vous a ployés sous le joug : la matière vous limite; votre génie dégénéré se plonge dans les vulgarités de la forme; l’art est perdu. »
D'où vient, se disait Benoni, cet Adoniram dont l’esprit échappe à l’humanité ?
« Revenons à des amusettes qui soient à l’humble portée du grand roi Soliman, reprit le fondeur en passant sa main sur son large front, dont il écarta une forêt de cheveux noirs et crépus. Voilà quarante-huit bœufs en bronze d’une assez bonne stature, autant de lions, des oiseaux, des palmes, des chérubins.. Tout cela est un peu plus expressif que la nature. Je les destine à supporter une mer d’airain de dix coudées, coulée d’un seul jet, d’une profondeur de cinq coudées et bordée d’un cordon de trente coudées, enrichi de moulures. Mais j’ai des modèles à terminer. Le moule de la vasque est prêt. Je crains qu’il ne se fendille par la chaleur du jour : il faudrait se hâter, et, tu le vois, ami, les ouvriers sont en fête et m’abandonnent. Une fête ! dis-tu; quelle fête ? à quelle occasion ? »
Le conteur s’arrêta ici, la demi-heure était passée. Chacun alors eut la liberté de demander du café, des sorbets ou du tabac. Quelques conversations s’engagèrent sur le mérite des détails ou sur l’attrait que promettait la narration. Un des Persans qui étaient près de moi fit observer que cette histoire lui paraissait puisée dans le So/iman-Nameb 1.
devant lesquelles l’homme a reculé », s’inspirera des arts primitifs et naïfs. À propos de la « révolte » de Jéhovah contre cet art, Gérard fait sans doute allusion au passage du Deutéronome, 4.15-18, où, cependant, l’interdiction mosaïque ne fait mention d’aucun « sphinx » ou « cynocéphale », mais seulement de « figure d’homme ou de femme, figure de quelqu’une des bêtes de la terre ». |
1. Sotte de chronique épique, œuvre du poète persan Firdoussi (K° siècle) et dont l’ensemble porte le titre de Chéh-némè (Livre des Rois). Le titre de So/man-Nameb est emprunté par Gérard à la Bibliothèque Orientale d'Herbelot (article : So/iman); il désigne probablement une partie de la chronique de Firdoussi, dont le début est précisément consacré à l’histoire des rois mythiques.
Pendant cette passe, car ce repos du narrateur est appelé ainsi, de même que chaque veillée complète s’appelle séance, un petit garçon qu'il avait amené parcourait les rangs de la foule en tendant à chacun une sébile, qu’il rapporta remplie de monnaie aux pieds de son maitre. Ce dernier reprit le dialogue par la réponse de Benoni à Adoniram :