BALKIS
« Plusieurs siècles avant la captivité des Hébreux en Égypte, Saba, l’illustre descendant d’Abraham et de Kétura, vint s’établir dans les heureuses contrées que nous appelons l’Yémen, où il fonda une cité qui d’abord à porté son nom, et que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Mareb. Saba avait un frère nommé Ilarab, qui légua son nom à la pierreuse Arabie. Ses descendants transportent çà et là leurs tentes, tandis que la postérité de Saba continue de régner sur l’Yémen, riche empire qui obéit maintenant aux lois de la reine Balkis, héritière directe de Saba, de Jochtan, du patriarche Héber,.… dont le père eut pour trisaïeul Sem, père commun des Hébreux et des Arabes 1,
— Tu préludes comme un livre égyptien, interrompit l’impatient Adoniram, et tu poursuis sur le ton monotone de Moussa Ben-Amran (Moïse), le prolixe libérateur de la race de Jacoub. Les hommes à paroles succèdent aux gens d’action.
—— Comme les donneurs de maximes aux poètes sacrés. En un mot, maître, la reine du Midi ?, la princesse d’Yémen,
1. Gérard avait trouvé ces détails généalogiques dans les diverses sources livresques qui lui étaient familières, en particulier Herbelot et S. de Saci. On notera que les noms d’Héber, Joctan et Kefura sont mentionnés dans la Bible (Genèse, 10. 24-28 et 25. 1) où, en particulier, - Héber et Joctan sont bien présentés comme issus de la race de Sem.
2. Selon les plus récents commentateurs, le royaume de Saba occupait le sud-ouest de la péninsule arabique, mais la reine dont parle la Bible était plus vraisemblablement la régente d’une des colonies
la divine Balkis, venant visiter la sagesse du seigneur Soliman, et admirer les merveilles de nos mains, entre aujourd’hui même à Solime 1. Nos ouvriers ont couru à sa rencontre à la suite du roi, les campagnes sont jonchées de monde, et les ateliers sont vides. J’ai couru des premiers, j'ai vu le cortège, et je suis rentré près de toi.
— Annoncez-leur des maîtres, ils voleront à leur pieds. désævrement, servitude.
sabéennes établies en Arabie du Nord. La Bible hébraïque connaît deux versions de ce nom : Sheba (qui est le nom employé dans le récit de I. Rois, 10) et Seba, qui est au contraire le nom auquel se réfère la tradition d’où Gérard a tiré son personnage et sa légende; or, dans Genèse, 10.7 et Lsaïe, 43.3 et 45.14, ce nom est associé à l’Éthiopie. La désignation Reine du Midi tient à ce que le nom de Seba est devenu le nom générique des pays et des hommes de l’extrême Sud (cf. Psaumes, 72.10). Quant au nom de Ba/kis il se rencontre dans une liste dressée par le P. Lobo, dans sa Re/afion historique d’Abissinie (1728) ainsi que, sous la forme Ba/caise, dans un commentaire de la sourate xxvir du Cofan cité en note de la traduction Savary. Enfin l’explication de la désignation Reine du Matin par le rapprochement Sabasabbat (que fera plus loin Gérard dans une note) est évidemment pure fantaisie.
1. On sait la place qu’occupe dans le rêve nervalien le personnage de Balkis-Reine de Saba. Ce personnage hantait Gérard dès l’époque du Doyenné (cf. Petits Châteaux de Bohême, X); il en fit le centre d’un scénario d’opéra, dont certainement le récit du l’oyage en Orient est le développement. Un fragment manuscrit publié par Jean Richer (Mercure de France, novembre 1952) contient un portrait saisissant de ce personnage imaginaire, qui suffirait d’ailleurs à démontrer combien Gérard est un visionnaire, pour qui le rêve est avant tout présence, proximité, formes et couleurs (ce texte est le premier état d’une évocation de la Reine du Midi qui se retrouvera, sous une forme plus dispersée et plus élaborée, dans Awrélia, 1.7 et Mémorables) : & J'ai essayé de retracer l’image de la divinité de mes rêves. Sur une feuille imprégnée du suc des plantes, j'avais représenté la Reine du Midi telle que je lai vue dans mes rêves, telle qWelle a été dépeinte dans | Apocalypse de l’apôtre saint Jean. » [Apoc., 12.1 : « Un signe grandiose apparut au ciel: c’est une Femme ! Le soleil l’enveloppe, la lune est sous ses pieds et douxe étoiles couronnent sa tête... » Naturellement, saint Jean ne songe pas le moins du monde ici à la Reine du Midi mais à Ève; néanmoins, la vision de l’Apocalypse étant bien la vision de /4 Femme, Gérard est, selon la logique de son rêve, conduit à y retrouver /a Reine, qui est précisément son image visionnaire de /a Femme] « Elle est couronnée d’étoiles et coiffée d’un turban » [le turban n’est évidemment pas dans l’Apocalypse; c’est dans la vision de Gérard un trait d’orientalisme et de pittoresque
— Curiosité, surtout, et vous le comprendriez, si. Les étoiles du ciel sont moins nombreuses que les guerriers qui suivent la reine. Derrière elle apparaissent soixante éléphants blancs chargés de tours où brillent l’or et la soie; mille Sabéens ! à la peau dorée par le soleil s’avancent, conduisant des chameaux qui ploient les genoux sous le poids des bagages et des présents de la princesse. Puis surviennent les Abyssiniens, armés à la légère, et dont le teint vermeil ressemble au cuivre battu. Une nuée d’Éthiopiens noirs comme l’ébène circulent cavetælàs conduisant les chevaux et les chariots, obéissant à tous et veillant à tout ?. Puis... mais à quoi bon ce récit ? vous ne daignez pas l’écouter.
— La reine des Sabéens ! murmurait Adoniram rêveur: race dégénérée, mais d’un sang pur et sans mélange. Et que vient-elle faire à cette cour ?
— Ne vous lai-je pas dit, Adoniram? voir un grand roi, mettre à l’épreuve une sagesse tant célébrée, et. peut-être la battre en brèche. Elle songe, dit-on, à épouser Soliman Ben-Daoud, dans l’espoir d’obtenir des héritiers dignes de sa race.
romantique] « 0% éclatent les couleurs de l’arc-en-ciel. Sa figure aux traits Dlacides est de teinte olivâtre, son nez a la courbure du bec de l’épervier… Sa robe est couleur d’hyacinthe et l’un de ses pieds est posé sur un pont ; l’autre s'appuie sur une roue. Le signe du Bélier apparaît deux fois sur l’orbe céleste, où, comme en un miroir, se réfléchit la figure de la Reine, qui prend les traits de sainte Rosalie. » [cf. Filles du Feu, Octavie, et Chimires, Artémis] « Couronnée d’étoiles, elle apparaît, prête à sauver le monde... » On notera la précision visuelle de cette évocation, présentée comme un dessin coloté (analogue à ceux de William Blake; cf. sur ce point notre Introduction générale). Enfin, le thème de la Reine de Saba réapparaît dans le texte Panorama, V'oyage d’Ifalie, où il est de façon caractéristique associé au thème /a/ien, et ainsi la Reine de Saba rejoint, sous le signe du Feu, la Myrthô des Chimères et l’Octavie des Filles du Feu.
1. Ce même mot désignait dans l'Histoire du calife Hakem une secte religieuse; ici, évidemment, il s’agit des habitants de Saba.
2. Gérard enrichit de pittoresque oriental et romantique cette arrivée de la Reine de Saba à Jérusalem, dont la Bible dit seulement ceci : « E/le apporta à Jérusalem de très grandes richesses, des chameaux chargés d’aromates, d’or en énorme quantité et de pierres précieuses » (I, Rois. 10.2). Il est vrai que, dans la Bible, c’est Salomon, et non la Reine, encore moins Adoniram, dont il n’est plus alors question, qui est le héros de la rencontre.
__ Folie ! s’écria l’artiste avec impétuosité; folie !.. du sang d’esclave, du sang des plus viles créatures. Il y en a plein les veines de Soliman ! La lionne s’unit-elle au chien banal et domestique ? Depuis tant de siècles que ce peuple sacrife sur les hauts lieux et s’abandonne aux femmes étrangères, les générations abâtardies ont perdu la vigueur et l’énergie des aïeux. Qu'est-ce que ce pacifique Soliman ? L'enfant d’une fille de guerre et du vieux berger Daoud, et lui-même, Daoud, provenait de Ruth, une coureuse tombée jadis du pays de Moab aux pieds d’un cultivateur d’Ephrata 1. Tu admires ce grand peuple, mon enfant : ce n’est plus qu’une ombre, et la race guerrière est éteinte. Cette nation, à son zénith, approche de sa chute. La paix les a énervés, le luxe, la volupté leur font préférer l’or au fer, et ces rusés disciples d’un roi subtil et sensuel ne sont bons désormais qu’à colporter des marchandises où à répandre l’usure à travers le monde. Et Balkis descendrait à ce comble d’ignominie, elle, la fille des patriarches ! Et dis-moi, Benoni, elle vient, n'est-ce pas ?.… Ce soir même elle franchit les murs de Jérusalem !
— Demain est le jour du sabbat ?. Fidèle à ses croyances, elle s’est refusée à pénétrer ce soir, et en l’absence du soleil, dans la ville étrangère. Elle a donc fait dresser des tentes au bord du Cédron, et malgré les instances du roi qui s’est rendu auprès d’elle, environné d’une pompe magnifique, elle prétend passer la nuit dans la campagne.
— Sa prudence en soit louée ! Elle est jeune encore ?...
— À peine peut-on dire qu’elle se puisse si tôt encore dire jeune. Sa beauté éblouit. Je lai entrevue comme on entrevoit le soleil levant, qui bientôt vous brûle et vous fait baisser la paupière. Chacun, à son aspect, est tombé prosterné; moi comme les autres. Et en me relevant, j’emportai son image. Mais, à Adoniram |! la nuit tombe, et j’entends les ouvriers qui reviennent en foule chercher leur salaire : car demain est le jour du sabbat. »
Alors survinrent les chefs nombreux des artisans. Adoniram plaça des gardiens à l’entrée des ateliers, et, ouvrant ses vastes coffres-forts, il commença à payer les ouvriers, qui s’y présentaient un à un en lui glissant à l’oreille un