Saba ou sabbat, — matin. {Note de Gérard
mot mystérieux, car ils étaient si nombreux qu’il eût été difficile de discerner le salaire auquel chacun avait droit.
Or, le jour où on les enrôlait, ils recevaient un mot de passe qu’ils ne devaient communiquer à personne sous peine de la vie, et ils rendaient en échange un serment solennel. Les maîtres avaient un mot de passe; les compagnons avaient aussi un mot de passe, qui n’était pas le même que celui des apprentis ?,
Donc, à mesure qu’ils passaient devant Adoniram et ses intendants, ils prononçaient à voix basse le mot sacramentel, et Adoniram leur distribuait un salaire différent, suivant la hiérarchie de leurs fonctions.
La cérémonie achevée à la lueur des flambeaux de résine, Adoniram, résolu de passer la nuit dans le secret de ses travaux, congédia le jeune Benoni, éteignit sa torche, et gagnant ses usines souterraines, il se perdit dans les profondeurs des ténèbres.
Au lever du jour suivant, Balkis, la reine du matin, franchit en même temps que le premier rayon du soleil la porte orientale de Jérusalem. Réveillés par le fracas des gens de sa suite, les Hébreux accouraient sur leur porte, et les ouvriers suivaient le cortège avec de bruyantes acclamations. Jamais on n’avait vu tant de chevaux, tant de chameaux, ni si riche légion d’éléphants blancs conduits par un si nombreux essaim d’'Éthiopiens noirs.
Attardé par l’interminable cérémonial d’étiquette, le grand roi Soliman achevait de revêtir un costume éblouissant et s’arrachait avec peine aux mains des officiers de sa garde-robe, lorsque Balkis, touchant terre au vestibule du palais, y pénétra après avoir salué le soleil, qui déjà s'élevait radieux sur les montagnes de Galilée.
Des chambellans, coiffés de bonnets en forme de tours, et la main armée de longs bâtons dorés, accueillirent la reine et l’introduisirent enfin dans la salle où Soliman Ben-Daoud était assis, au milieu de sa cour, sur un trône élevé dont il se hâta de descendre, avec une sage lenteur, pour aller au-devant de l’auguste visiteuse.
1. Détails empruntés à la tradition maçonnique : la distinction des fonctions dans la construction du Temple de Jérusalem (apprentis, compagnons, maîtres) est à l’origine des grades maçonniques. Et à chaque grade est attaché un #04 sacramentel.
GÉRARD DE NERVAL. Œuvres, T.II. AI
Les deux souverains se saluèrent mutuellement avec coute la vénération que les rois professent et se plaisent à inspirer envers la majesté royale; puis, ils s’assirent côte à côte, tandis que déflaient les esclaves chargés des présents de la reine de Saba : de l’or, du cinnamome, de la myrrhe, de l’encens surtout, dont l’Yémen faisait un grand commerce; puis, des dents d’éléphants, des sachets d’aromates et des pierres précieuses. Elle offrit aussi au monarque cent vingt talents d’or fin.
Soliman était alors au retour de l’âge; mais le bonheur, en gardant ses traits dans une perpétuelle sérénité, avait éloigné de son visage les rides et les tristes empreintes des passions profondes; ses lèvres luisantes, ses yeux à fleur de tête, séparés par un nez comme une tour d’ivoire, ainsi qu’il l’avait dit lui-même par la bouche de la Sulamite?, son front placide, comme celui de Sérapis, dénotaient la paix immuable de l’ineffable quiétude d’un monarque satisfait de sa propre grandeur. Soliman ressemblait à une statue d’or, avec des mains et un masque d'ivoire.
Sa couronne était d’or et sa robe était d’or; la pourpre de son manteau, présent d’Hiram, prince de EVE NÉE tissée sur une chaîne en fil d’or; l’or brillait sur son ceinturon et reluisait à la poignée de son glaive; sa chaussure d’or se posait sur un tapis passementé de dorures; son trône était fait en cèdre doré ?.
Assise à ses côtés, la blanche fille du matin, enveloppée d’un nuage de tissus de lin et de gazes diaphanes, avait l'air d’un lis égaré dans une touffe de jonquilles. Coquetterie prévoyante, qu’elle fit ressortir davantage encore en s’excusant de la simplicité de son costume du matin :
1. Cantique des Cantiques, 7.5 : & Ton cou, une tour d’ivoire… Ton nez, la tour du Liban ». Mais, dans le Cantique, ces paroles sont adressées par l’Époux à la Sulamite; Gérard a donc interverti les rôles.
2. Le cortège de la Reine de Saba, le cérémonial de sa rencontre avec Salomon inspirèrent plusieurs artistes romantiques; il se peut même que Gérard doive à l’influence de cette mode artistique une part au moins de son enthousiasme pour Balkis. Il avait en tout cas cettainement le souvenir d’un tableau de Charles Gleyre (1838) qu’il mentionne dans la version de L° Artiste des Petits Châteaux de Bohême (cf. ce texte, 1,3 : La Reine de Saba, notes et variantes). On notera aussi qu'un des amis de Gérard, le sculpteur Préault, était l’auteur d’un bas-relief représentant La Reine de Saba.
« La simplicité des vêtements, dit-elle, convient à l’opulence et ne messied pas à la grandeur.
— Il sied à la beauté divine, repartit Soliman, de se confier dans sa force, et à l’homme défiant de sa propre faiblesse, de ne rien négliger.
— Modestie charmante, et qui rehausse encore l’éclat dont brille l’invincible Soliman.… l’Ecclésiaste, le sage, l’arbitre des rois, l’immortel auteur des sentences du Sir-Hasirim 1, ce cantique d’amour si tendre. et de tant d’autres fleurs de poésie.
— Eh quoi ! belle reine, repartit Soliman en rougissant de plaisir, quoi ! vous auriez daigné jeter les yeux sur. ces faibles essais |
— Vous êtes un grand poète | » s’écria la reine de Saba.
Soliman gonfla sa poitrine dorée, souleva son bras doté, et passa la main avec complaisance sur sa barbe d’ébène, divisée en plusieurs tresses et nattée avec des cordelettes d’or.
« Un grand poète ! répéta Balkis. Ce qui fait qu’en vous l’on pardonne en souriant aux erreurs du moraliste. »
Cette conclusion, peu attendue, allongea les lignes de l’auguste face de Soliman, et produisit un mouvement dans la foule des courtisans les plus rapprochés. C’étaient Zabud, favori du prince, tout chargé de pierreries, Sadoc le grand prêtre, avec 'son fils Azarias, intendant du palais, et très hautain avec ses inférieurs; puis Ahia, Elioreph, grand chancelier, Josaphat, maître des archives. et un peu sourd. Debout, vêtu d’une robe sombre, se tenait Abhias de Silo, homme intègre, redouté à cause de son génie prophétique; du reste, railleur froid et taciturne. Tout proche du souverain on voyait accroupi, au centre de trois coussins empilés, le vieux Banaïas, général en chef pacifique des tranquilles armées du placide Soliman. Harnaché . de chaînes d’or et de soleils en pierreries, courbé sous le faix des honneurs, Banaïas était le demi-dieu de la guerre. Jadis, le roi l’avait chargé de tuer Joab et le grand prêtre Abiathar, et Banaïas les avait poignardés. Dès ce jour, il parut digne de la plus grande confiance au sage Soliman, qui le chargea d’assassiner son frère cadet, le prince Ado-