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Résidence du Négüs

3. Le roi actuel d’Abyssinie descend encore, dit-on, de la reine de Saba. Il est à la fois souverain et pape : on l’a toujours appelé le prérre Jean. Ses sujets s’intitulent aujourd’hui chrétiens de saint Jean. (Note

de Gérard.)

Le cafetier interrompit la réponse furieuse que se préparait à faire l’Abyssinien, et rétablit le calme avec peine.

Le conteur reprit :

Tandis que Soliman accueillait à sa maison des champs la princesse des Sabéens, un homme passant sur les hauteurs de Moria, regardait pensif le crépuscule qui s’éteignait dans les nuages, et les flambeaux qui s’allumaient comme des constellations étoilées, sous les ombrages de Mello. Il envoyait une pensée dernière à ses amours, et adressait ses adieux aux roches de Solime, aux rives du Cédron, qu’il ne devait plus revoir.

Le temps était bas, et le soleil, en pâlissant, avait vu la nuit sur la terre. Au bruit des marteaux sonnant l’appel sur les timbres d’airain, Adoniram, s’arrachant à ses pensées, traversa la foule des ouvriers rassemblés; et pour présider à la paye il pénétra dans le temple, dont il entr’ouvrit la porte orientale, se plaçant lui-même au pied de la colonne Jakin.

Des torches allumées sous le péristyle pétillaient en recevant quelques gouttes d’une pluie tiède, aux caresses de laquelle les ouvriers haletants offraient gaiement leur poitrine.

La foule était nombreuse; et Adoniram, outre les comptables, avait à sa disposition des distributeurs préposés aux divers ordres. La séparation des trois degrés hiérarchiques s’opérait par la vertu d’un mot d’ordre qui remplaçait, en cette circonstance, les signes manuels dont l’échange autait pris trop de temps. Puis le salaire était livré sur l'énoncé du mot de passe.

Le mot d’ordre des apprentis avait été précédemment JAKIN, nom d’une des colonnes de bronze; le mot d’ordre des autres compagnons, Booz, nom de l’autre pilier; le mot des maîtres, JÉHOVAH. |

Classés par catégories et rangés à la file, les ouvriers se présentaient aux comptoirs, devant les intendants, présidés par Adoniram qui leur touchait la main, et à Poreille de qui ils disaient un mot à voix basse. Pour ce . dernier jour, le mot de passe avait été changé. L’apprenti disait TuBa-Kaïn; le compagnon, SCHIBBOLETH; et le maître, GIBLIM.

Peu à peu la foule s’éclaircit, l’enceinte devint déserte, et les derniers solliciteurs s’étant retirés, l’on reconnut que tout le monde ne s'était pas présenté, car il restait encore de l’argent dans la caisse.

« Demain, dit Adoniram, vous ferez des appels, afin de savoir s’il y a des ouvriers malades, ou si la mort en a visité quelques-uns. » | 3

Dès que chacun fut éloigné. Adoniram, vigilant et zélé jusqu’au dernier jour, prit, suivant sa coutume, une lampe pour aller faire la ronde dans les ateliers déserts et dans les divers quartiers du temple, afin de s’assurer de l’exécution de ses ordres et de l’extinction des feux. Ses pas résonnaient tristement sur les dalles : une fois encore il contempla ses œuvres, et s'arrêta longtemps devant un groupe de chérubins ailés, dernier travail du jeune Benoni.

« Cher enfant ! » murmura-t-il avec un soupir.

Ce pèlerinage accompli, Adoniram se trouva dans la grande salle du temple. Les ténèbres épaissies autour de sa lampe se déroulaient en volutes rougeâtres, marquant les hautes nervures des voûtes, et les parois de la salle, d’où l’on sortait par trois portes regardant le septentrion, le couchant et l’orient.

La première, celle du Nord, était réservée au peuple; la seconde livrait passage au roi et à ses guerriers; la porte de lPOrient était celle des lévites; les colonnes d’airain, Jakin et Booz, se distinguaient à l’extérieur de la troisième.

Avant de sortir par la porte de l’Occident, la plus rapprochée de lui, Adoniram jeta la vue sur le fond ténébreux de la salle, et son imagination, frappée des statues nombreuses qu’il venait de contempler, évoqua dans les ombres le fantôme de Tubal-Kaïn. Son œil fixe essaya de percer les ténèbres; mais la chimère grandit en s’effaçant, atteignit les combles du temple et s’évanouit dans les profondeurs des murs, comme l’ombre portée d’un homme éclairé par un flambeau qui s'éloigne. Un cri plaintif sembla résonner sous les voûtes.

Alors Adoniram se détourna, s’apprêtant à sortir. Soudain une forme humaine se détacha du pilastre, et d’un ton farouche lui dit : :

« Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maitres. »

Adoniram était sans armes; objet du respect de tous, habitué à commander d’un signe, il ne songeait pas même à défendre sa personne sacrée,

« Malheureux ! répondit-il en reconnaissant le compagnon Méthousaël, éloigne-toil Tu seras reçu parmi

les maîtres quand la trahison et le crime seront honorés | Fuis avec tes complices avant que la justice de Soliman atteigne vos têtes. »

Méthousaël l’entend, et lève d’un bras vigoureux son marteau, qui retombe avec fracas sur le crâne d’Adoniram. L'artiste chancelle étourdi; par un mouvement instinctif, il cherche une issue à la seconde porte, celle du Septentrion. Là se trouvait le Syrien Phanor, qui lui dit :

« Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres |

— Tu n'as pas sept années de campagne ! répliqua d’une voix éteinte Adoniram.

— Le mot de passe |

— Jamais ! »

Phanor, le maçon, lui enfonça son ciseau dans le flanc; mais il ne put redoubler, car l’architecte du temple, réveillé par la douleur, vola comme un trait jusqu’à la porte d'Orient, pour échapper à ses assassins.

C'est là qu'Amrou le Phénicien, compagnon parmi les charpentiers, l’attendait pour lui crier à son tour :

« Si tu veux passer, livre-moi le mot de passe des maitres.

— Ce n’est pas ainsi que je l’ai gagné, articula avec peine Adoniram épuisé; demande-le à celui qui t'envoie. »

Comme il s’efforçait de s’ouvrir un passage, Amrou lui plongea la pointe de son compas dans le cœur.

C'est en ce moment que l’orage éclata, signalé par un grand coup de tonnerre.

Adoniram était gisant sur le pavé, et son corps couvrait trois dalles. À ses pieds s’étaient réunis les meurtriers, se tenant par la main.

« Cet homme était grand, murmura Phanor.

— Il n’occupera pas dans la tombe un plus vaste espace que toi, dit Amrou.

— Que son sang retombe sur Soliman Ben-Daoud |

— Gémissons sur nous-mêmes, répliqua Méthousaël; nous possédons le secret du roi. Anéantissons la preuve du meurtre; la pluie tombe; la nuit est sans clarté; Eblis nous protège. Éntraîinons ces restes loin de la ville, et confions-les à la terre. »

Ils enveloppèrent donc le corps dans un long tablier de peau blanche, et, le soulevant dans leurs bras, ils descendirent sans bruit au bord du Cédron, se dirigeant vers un tertre solitaire situé au-delà du chemin de Béthanie. Comme ils y arrivaient, troublés et le frisson dans le cœur, ils se

virent tout à coup en présence d’une escorte de cavaliers. Le crime est craintif, ils s’arrêtèrent; les gens qui fuient sont timides. et c’est alors que la reine de Saba passa en silence devant des assassins épouvantés qui traînaient les restes de son époux Adoniram.

Ceux-ci allèrent plus loin et creusèrent un trou dans la terre qui recouvrit le corps de l'artiste. Après quoi Méthousaël, arrachant une jeune tige d’acacia, la planta dans le sol fraîchement labouré sous lequel reposait la victime 1.

Pendant ce temps-là, Balkis fuyait à travers les vallées; la foudre déchirait les cieux, et Soliman dormait.

Sa plaie était plus cruelle, car il devait se réveiller.

Le soleil avait accompli le tour du monde, lorsque l'effet léthargique du philtre qu’il avait bu se dissipa. Tourmenté par des songes pénibles, il se débattait contre des visions, et ce fut par une secousse violente qu’il rentra dans le domaine de la vie.

Il se soulève et s’étonne; ses yeux errants semblent à la recherche de la raison de leur maître, enfin il se souvient.

La coupe vide est devant lui; les derniers mots de la reine se retracent à sa pensée : il ne la voit plus et se trouble; un rayon de soleil qui voltige ironiquement sur son front le fait tressaillir; il devine tout et jette un cri de fureur.

C’est en vain qu’il s’informe : personne ne l’a vue sortir, et sa suite a disparu dans la plaine, on n’a retrouvé que les traces de son camp. « Voilà donc, s’écrie Soliman, en jetant sur le grand prêtre Sadoc un regard irrité, voilà le secours que ton dieu prête à ses serviteurs | Est-ce là ce qu’il m'avait promis ? Il me livre comme un jouet aux esprits de l’abime, et toi, ministre imbécile, qui règnes sous son nom par mon impuissance, tu m'as abandonné, sans rien prévoir, sans rien empêcher ! Qui me donnera des légions ailées pour atteindre cette reine perfide ! Génies de la terre et du feu, dominations rebelles, esprits de l’air, m’obéirez-vous ? *

— Ne blasphémez pas, s’écria Sadoc : Jéhovah seul est grand, et c’est un Dieu jaloux. »

Au milieu de ce désordre, le prophète Ahias de Silo apparaît sombre, terrible, enflammé du feu divin; Ahias, pauvre et redouté, qui n’est rien que par l'esprit. C’est à

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