C’est là l’origine du symbolisme maçonnique de l’acacia
Soliman qu’il s’adresse : « Dieu 2 marqué d’un signe le
front de Kaïn le meurtrier, et il a prononcé : — Quiconque attentera à la vie de Kaïn sera puni sept fois ! Et Lamech, issu de Kaïn, ayant versé le sang, il a été écrit : — On
vengera la mort de Lamech septante fois sept fois. Or, écoute, Ô roi, ce que le Seigneur m’ordonne de te dire : — Celui qui a répandu le sang de Kaïn et de Lamech sera châtié sept cents fois sept fois. »
Soliman baissa la tête; il se souvint d’Adoniram, et sut par là que ses ordres avaient été exécutés, et le remords lui arracha ce cri : « Malheureux ! qu’ont-ils fait ? Je ne leur avais pas dit de le tuer 1. »
Abandonné de son Dieu, à la merci des génies, dédaigné, trahi par la princesse des Sabéens, Soliman désespéré abaissait sa paupière sur sa main désarmée où brillait encore Panneau qu’il avait reçu de Balkis. Ce talisman lui rendit une lueur d’espoir. Demeuré seul, il en tourna le chaton vers le soleil, et vit accourir à lui tous les oiseaux de l’air, hormis Hud-Hud, la huppe magique. Il l’appela trois fois, la força d’obéir, et lui commanda de le conduire auprès de la reine. La huppe à l’instant reprit son vol, et Soliman, qui tendait ses bras vers elle, se sentit soulevé de terre et emporté dans les airs. La frayeur le saisit, il détourna sa main et reprit pied sur le sol. Quant à la huppe, elle traversa le vallon et fut se poser au sommet d’un tertre sur la tige frêle d’un acacia que Soliman ne put la forcer à quitter.
Saisi d’un esprit de vertige, le roi Soliman songeait à lever des armées innombrables pour mettre à feu et à sang le royaume de Saba. Souvent il s’enfermait seul pour maudire son sort et évoquer des esprits. Un afrite, génie des abîmes, fut contraint de le servir et de le suivre dans les solitudes. Pour oublier la reine et donner le change à sa fatale passion, Soliman fit chercher partout des femmes étrangères qu’il épousa selon des rites impies, et qui linitièrent au culte idolâtre des images. Bientôt, pour fléchir les génies, il peupla les hauts lieux et bâtit, non loin du Thabor, un temple à Moloch ?.
Ainsi se vérifiait la prédiction que l’ombre d’Hénoch avait faite dans l’empire du feu, à son fils Adoniram, en
1. Emprunt textuel aux P/us secrets mystères. (1774). 2 CP MIPAR OT TT. Tee.
ces termes : « Tu es destiné à nous venger, et ce temple que tu élèves à Adonaï causera la perte de Soliman. »
Mais le roi des Hébreux fit plus encore, ainsi que nous; l'enseigne le Talmud; car le bruit du meurtre d’Adoniram s’étant répandu, le peuple soulevé demanda justice, et le roi ordonna que neuf maîtres justifiassent de la mort de: l'artiste, en retrouvant son corps.
Il s'était passé dix-sept jours : les perquisitions aux alen-: tours du temple avaient été stériles, et les maitres parcou-: raient en vain les campagnes. L’un d’eux, accablé par la: chaleur, ayant voulu, pour gravir plus aisément, s’accrocher: à un rameau d’acacia d’où venait de s’envoler un oïseau! brillant et inconnu, fut surpris de s’apercevoir que l’arbuste! entier cédait sous sa main, et ne tenait point à la terre. Elle: était récemment fouillée, et le maitre étonné appela ses: compagnons.
Aussitôt les neuf creusèrent avec leurs ongles et consta-! tèrent la forme d’une fosse. Alors l’un d’eux dit à ses frères :
« Les coupables sont peut-être des félons qui auront voulu arracher à Adoniram le mot de passe des maîtres. De crainte qu’ils n’y soient parvenus, ne serait-il pas prudent de le changer ?
— Quel mot adopterons-nous ? objecta un autre.
— Si nous retrouvons là notre maitre, repartit un troisième, la première parole qui sera prononcée par l’un de nous servira de mot de passe; elle éternisera le souvenir de ce crime et du serment que nous faisons ici de le venger, nous et nos enfants, sur ses meurtriers, et leur postérité la plus reculée. »
Le serment fut juré; leurs mains s’unirent sur la fosse, et ils se OrE à fouiller avec ardeur.
Le cadavre ayant été reconnu, un des maîtres le prit par un doigt, et la peau lui resta à la main; il en fut de même pour un second; un troisième le saisit par le poignet de la manière dont les maîtres en usent envers le compagnon, et la peau se sépara encore; sur quoi il s’écria : MAKBÉNACH, qui signifie : LA CHAIR QUITTE LES OS.
Sur-le-champ ils convinrent que ce mot serait dorénavant le mot de maître et le cri de ralliement des vengeurs d’Adoniram, et la justice de Dieu a voulu que ce mot ait, durant bien des siècles, ameuté les peuples contre la lignée des roist,
1. € Un jour, après la sortie des ouvriers, ces trois scélérats se postèrent,
Phanor, Amrou et Méthousaël avaient pris la fuite; mais, reconnus pour de faux frères, ils périrent de la main des ouvriers, dans les États de Maaca, roi du pays de Geth, où ils se cachaient sous les noms de Sterkin, d’Oterfut et de Hoben.
Néanmoins, les corporations, par une inspiration secrète, continuèrent toujours à poursuivre leur vengeance déçue sur Abiram ou le meurtrier 1... Et la postérité d’Adoniram resta sacrée pour eux; car longtemps après ils juraient encore par es fils de la veuve ; ainsi désignaient-ils les descendants d’Adoniram et de la reine de Saba.
Sur l’ordre exprès de Soliman Ben-Daoud, illustre Adoniram fut inhumé sous l’autel même du temple qu’il avait élevé; c’est pourquoi Adonaï finit par abandonner
lun à la porte de l'occident, l’autre à celle du nord, le troisième à celle de lorient. Hiram s'étant présenté à la porte de l’occident pour sortir, le premier de ces scélérats lui demanda le mot de maître ; Hiram refusa de lui donner ce qu'il ne méritait pas et le pria de ne pas s’obstiner à acquérir le grade de maître par violence. Le compagnon peu satisfait de cette réponse, le menaça ; les menaces ne purenf ébranler le maître respectable, à qui ce malheureux déchargea un coup de rouleau sur la tête. Hiram courut à la porte du nord, Dour se sauver ; mais quelle fut sa surprise lorsque, y étant arrivé, il trouva le second scélérat qui, lui demandant, mais inutilement, le mot de maître, lui porta un coup de maillet sur l'épaule, qui le fit chanceler. Notre respectable maître rassembla le peu de force qui lui restait, pour s'échapper au danger évident qui le menaçaïit ; mais il fut assuré de sa perte, lorsqu'il vit paraître à la porte de l’orient le troisième de ces scélérats, qui lui demanda avec frayeur le mot de maître, qu Hiram s’obstina à lui refuser ; il lui porta un coup de levier, sur la poitrine, qui le terrassa. Ces scélérats portèrent le corps d’Hiram sur une montagne voisine, où ils l’ensevelirent, et désignèrent la place par une branche d’acacia.… Salomon détacha neuf maîtres expérimentés pour la recherche d’Hiram… Six jours s'étaient écoulés sans qu'ils eussent découverts aucun vestige de leur maître. ; cependant, le septième jour, un d’entre eux, excédé de fatigue, voulut s'asseoir ef, pour le faire plus commodément, prit la branche d’acacia que les assassins avaient plantée. Cette branche ne fit aucune résistance ; d’arlleurs, la terre remuée de nouveau exvitla ses soupçons ; il appela ses compagnons, qui délibérèrent de creuser ; mais quel fut leur étonnement lorsqu'ils apercurent le corps du respectable maître Hiram. L'un d’entre eux saisit le doigt, et la chair se détacha,.… le deuxième le saisit Dar le doigt du milieu, et la chair quitta les os, un troisième le prit par la main, et prononça ces mots: M*** BX**#K*, qui veulent dire: la chair est pourrie » (A. Lenoir, op. cif., pp. 261-262. Cité par G. Rouger.) 1. Tel était le nom d’un des meurtriers, selon d’autres traditions maçonniques.
GÉRARD DE NERVAL. Œuvres, T.Il. 47
l'arche des Hébreux et réduisit en servitude les successeurs de Daoud.
Avide d’honneurs, de puissance et de volupté, Soliman épousa cinq cents femmes, et contraignit enfin les génies réconciliés à servir ses desseins contre les nations voisines, par la vertu du célèbre anneau, jadis ciselé par Irad, père du Kaïnite Maviaël, et tour à tour possédé par Hénoch, qui s’en servit pour commander aux pierres, puis par Jared le patriarche, et par Nemrod, qui l’avait légué à Saba, père des Hémiarites 1.
L’anneau de Salomon lui soumit les génies, les vents et tous les animaux. Rassasié de pouvoir et de plaisirs, le sage allait répétant : « Mangez, aimez, buvez; le reste n’est qu'orgueil. »
Et, contradiction étrange : il n’était pas heureux ! ce roi, dégradé par la matière, aspirait à devenir immortel...
Par ses artifices, et à l’aide d’un savoir profond, il espéra d’y parvenir moyennant certaines conditions : pour épurer son corps des éléments mortels, sans le dissoudre, il fallait que, durant deux cent vingt-cinq années, à l’abri de toute atteinte, de tout principe corrupteur, il dormit du sommeil profond des morts. Après quoi, l’âme exilée rentrerait dans son enveloppe, rajeunie jusqu’à la virilité florissante dont l'épanouissement est marqué par l’âge de trente-trois ans.
Devenu vieux et caduc, dès qu’il entrevit, dans la décadence de ses forces, les signes d’une fin prochaine, Soliman ordonna aux génies qu’il avait asservis de lui construire, dans la montagne de Kaf, un palais inaccessible, au centre duquel il fit élever un trône massif d’or et d’ivoire, porté sur quatre piliers faits du tronc vigoureux d’un chêne.
C’est là que Soliman, prince des génies, avait résolu de passer ce temps d’épreuve. Les derniers temps de sa vie furent employés à conjurer, par des signes magiques, par des paroles mystiques, et par la vertu de l’anneau, tous les animaux, tous les éléments, toutes les substances douées de la propriété de décomposer la matière. Il conjura les vapeurs du nuage, l’humidité de la terre, les rayons du soleil, le souffle des vents, les papillons, les mites et les larves. II
1. Ces renseignements viennent de la Bibliothèque Orientale d’'Herbelot (art. Jard ou Jared).
conjura les oiseaux de proie, la chauve-souris, le hibou, le rat, la mouche impure, les fourmis et la famille des insectes qui rampent ou qui rongent. Il conjura le métal; il conjura la pierre, les alcalis et les acides, et jusqu’aux émanations des plantes.
Ces dispositions prises, quand il se fut bien assuré d’avoir soustrait son corps à tous les agents destructeurs, ministres impitoyables d’Eblis, il se fit transporter une dernière fois au cœur des montagnes de Kaf, et, rassemblant les génies, il leur imposa des travaux immenses, en leur enjoignant, sous la menace des châtiments les plus terribles, de respecter son sommeil et de veiller autour de luit,
Ensuite il s’assit sur son trône, où il assujettit solidement ses membres, qui se refroidirent peu à peu; ses yeux se ternirent, son souffle s’arrêta, et il s’endormit dans la mort.
Et les génies esclaves continuaient à le servir, à exécuter ses ordres et à se prosterner devant leur maître, dont ils attendaient le réveil.
Les vents respectèrent sa face; les larves qui engendrent les vers ne purent en approcher; les oiseaux, les quadrupèdes rongeurs furent contraints de s'éloigner; l’eau détourna ses vapeurs, et, par la force des conjurations, le corps demeura intact pendant plus de deux siècles.
La barbe de Soliman, ayant crû, se déroulait jusqu’à ses pieds; ses ongles avaient percé le cuir de ses gants et l’étoffe dorée de sa chaussure.
Mais comment la sagesse humaine, dans ses limites bornées, pourrait-elle accomplir l’INFINI ? Soliman avait négligé de conjurer un insecte, le plus infime de tous. il avait oublié le ciron.
Le ciron s’avança mystérieux. invisible. Il s’attacha à l'un des piliers qui soutenaient le trône, et le rongea lentement, lentement, sans jamais s’arrêter. L’ouïe la plus subtile n’aurait pas entendu gratter cet atome, qui secouait derrière lui, chaque année, quelques grains d’une sciure menue.
Il travailla deux cent vingt-quatre ans. Puis tout à coup
1. Cf. William Beckford, Varhek (éd. Corti, p. 31) : « C’est là où Suleiman, fils de Daoud, repose environné des talismans qui subjuguent le monde. »
le pilier rongé fléchit sous le poids du trône, qui s’écroula avec un fracas énorme !.
Ce fut le ciron qui vainquit Soliman et qui le premier fut instruit de sa mort; car le roi des rois précipité sur les dalles ne se réveilla point ?.
Alors les génies humiliés reconnurent leur méprise et recouvrèrent la liberté.
Là finit l’histoire du grand Soliman Ben-Daoud, dont le récit doit être accueilli avec respect par les vrais croyants, car il est retracé en abrégé de la main sacrée du prophète, au trente-quatrième /a#hat ® du Coran, miroir de sagesse et fontaine de vérité.