UN SOUVENIR DE CHOUBR AH
votre jolie maison. Le peintre, à ces tableaux qui déshonoraient sa religion, fut tenté de fouler aux pieds son turban. Il était résigné à rester garçon et à déménager tous les jours, lorsqu’il trouva un asile chez une famille chrétienne. Il y avait là une épouse charmante, qui lui révéla la noblesse et les douceurs du vrai mariage, et près d’elle une sœur plus charmante encore, qui peignait comme lui, si ce n’est mieux que lui-même, et qui acheva de le désenchanter sur le Coran. Bref, un mois après, l’artiste et la belle chrétienne échangeaient l’anneau nuptial au couvent des Franciscains. L'artiste avait abjuré l’islamisme, et lui et sa femme n’avaient de musulman que le bonnet turc à la longue houppe et le tarbouk rouge aux tresses de soie. Malheureusement, les secrets s’éventent au Caire aussi bien qu’à Paris. L’abjuration du peintre arriva aux oreilles de Méhémet, qui le fit enlever de son palais d’été et jeter dans la noire prison des renégats. On lui rasa aussitôt le crâne, ne lui laissant qu’une mèche de cheveux, pour montrer sa tête au peuple, le jour où elle serait coupée. Ce jour-là n’eût guère tardé sans doute, si le Dieu qu’il invoquait n’eût été plus puissant que le Prophète.
« Le lendemain de son arrestation, un jeune artiste se présenta au vice-roi pour continuer l’ouvrage interrompu. Il avait si peu de barbe, qu’on le prit pour un enfant; mais il montra des essais tellement jolis, qu’on lui confia la suite des décorations. Il y surpassa son prédécesseur, et devint le favori du pacha. Celui-ci n’avait qu’un reproche à lui faire, c'était de quitter son travail chaque jour à midi. Or, à partir de cette heure, Méhémet ne pouvait sortit sans voir tomber à ses pieds une femme en pleurs, qui lui criait : — Grâce pour le renégat ! Ces infatigables instances avaient fini par l’ébranler. Il répondait à la femme : — Je consulterai le Prophète dans la prière. Et il renvoya enfin l’exécution du captif au jour qui terminerait l’œuvre de son successeur. O miracle ! Ce dernier travaille dès lors tant que le soleil dure, et achève en deux semaines l’ornementation de -Choubrah ! Le vice-roi, enchanté, lui demande aussitôt quelle récompense il désire. — La grâce du renégat | s’écrie le peintre en tombant à genoux. Et, dans cette attitude, dans cette voix suppliante, sous le déguisement qui a trompé tout le monde, le pacha reconnaît la femme dont il a reçu tant de conjurations, l’épouse chrétienne de l'artiste prisonnier |! Elle lui montre en même temps la
dernière inscription de son pinceau, celle que nous lisions tout à l’heure avec étonnement : Soixante-dix heures de prière ne valent pas un quart d’heure de clémence !
« Méhémet, vaincu, releva l’héroïque femme et l’envoya chercher son mari en prison.
— Et les voici tous deux devant vous |! » ajouta une dame du quartier franc, qui, entr’ouvrant son voile, nous rejoignit à l’instant même...
Je pressai, à double titre, la main de cet homme de cœur et de talent, et je continuai d’examiner ses ouvrages et ceux de sa femme, expliqués par eux-mêmes à ma juste admiration.
Leur chef-d'œuvre est, sans contredit, le pavillon dessiné ci-dessus 1, Les califes des Mille ef une Nuits n’ont jamais eu de retraite plus délicieuse. Jugez par vos yeux de l'effet aérien, enchanté, féerique de cette tente aux arabesques byzantines, de ces colonnades qui encadrent autant de paysages que l’œil a de regards; de cet enchaîinement de minarets turcs, de frontons grecs, de fontaines jaillissantes, de bassins limpides, de canaux sillonnés de canges d’or, de feuillages étincelants de lumière, de citrons et d’oranges, et reflétés dans les eaux pures du Nil, endormies à leurs
ieds. Ajoutez-y les draperies d’or et de soie flottant parmi ES guirlandes de verdure et de fleurs. Voyez en esprit, et par un beau soir, le harem indolent du vice-roi traverser ces allées de citronniers taillés en quenouilles et de bananiers rayonnant comme l’émeraude la plus diaphane; suivez cette foule éblouissante de parures jusqu’à l’immense bain de marbre blanc, rempli sans cesse par les gueules de crocodiles de la haute fontaine.
Quel est ce bruit pareil à celui d’un essaim d’oiseaux
longeant dans les ondes ? Ce sont des odalisques qui se É avec leurs peignoirs en crêpe de soie dans le vaste assin du pavillon.
Et cet autre murmure qui décroît sur le canal embaumé de parfums ? C’est: la cange dorée du pacha, conduite par vingt femmes armées d’avirons peints comme l'aile du pavillon royal.
Il va sans dire qu’à cette heure mystérieuse le palais de
1. Autre gravure sur bois de Breton : Fonfaine et kiosque de Choubrab, palais d’été au Caire.