‹ Gerard De NervalChapitre 249 sur 319 · III. PAYSAGES SUISSES · texte numérisé non relu

III. PAYSAGES SUISSES

c. Variantes de:

P. : La Presse, 5 wars 1840.

À. : L'Artiste, 1917-15 wars 1846.

S. : La Silhouette, 14 janvier 1849.

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a. P., À. : un rond sous moi? Je n’ai nulle envie non plus de vous amuser beaucoup de mes dangers et de mes mésaventures, comme l'auteur fameux du Voyage à Saint-Cloud, Et pourtant vous ne m’empêcherez pas [A. : l’on ne m’empêchera pas] de regretter ces bons voyages difficiles de la vieille France, comme on les trouve peints dans Cyrano, dans le chevalier d’Assoucy, et même dans la tournée gastronomique de Bachaumont et de Chapelle. Vous souvenez-vous des [A. : Qui n’a admiré les] joyeuses pérégrinations du baron de Fœneste, lequel avait soin de se payer de sa dépense dans les hôtelleries en emportant tout au moins de sa chambre la serviette, le peigne, et jusqu’au pot-à-l’eau s’il était d’étain ? Et, dans les premiers chapitres de Marianne, quel voyage encote que celui de ce gros coche de Bordeaux, qui mettait trois semaines pour venir à Paris, versait cinq à six fois en route, et subissait au moins deux attaques de larrons |

Voilà des plaisirs que nous n’avons plus, et une grande source d'intérêt qu’ont perdue les récits des modernes voyageurs. Une fois hors de France, on espère retrouver encore cette bonne veine, dans les pays de montagne surtout. Mais, hélas | [A. : Mais, mon Dieu |] combien l’imprévu est devenu rare, même en Suisse, où l’on voyage à pied la moitié du temps; l’imprévu, c’est-à-dire un torrent qui fait un bateau de votre voiture (vous n’avez pas oublié l’histoire de l’attaché) [parenthèse omise dans A.], une avalanche qui vous ensevelit, un ours de Berne qui vient vous flairer au passage, un flot de la mer de glace qui manque sous vos pieds, et peut-être (en cas de forte recommandation) une petite aventure de voleurs.

Pardon, je vais trop loin; vous ne croyez pas [A. : personne ne croit plus] aux voleurs; les voleurs n’existent plus en effet nulle part, et vous savez comme moi [A. : et chacun sait comme moi] que l’on est obligé de payer des malheureux pour se déclarer criminels, afin que les magistrats, les procureurs du roi, les avocats et la gendarmerie départementale aient quelque raison d’exister et de toucher leurs traitements, afin que les galères et les prisons soient encore habitées. Ce sont de petites comédies qui se jouent en plein jour entre des robes noires et des vestes trouées, et l’on peut voir, en lisant nos feuilles judiciaires, combien il se dépense là d’invention et d’esprit.

Mais, à défaut d’aventures, la description restait du moins au touriste

1. Louis-Balthazar Néel : Le Voyage de Saint-Cloud par mer et par terre (1748).

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littéraire; il comptait les pierres des monuments et les feuilles des forêts; il faisait des terrains, des fonds-fuyants, des horizons: le daguerréotype arrive, et lui coupe le paysage sous le pied. Déjà, dans chaque ville, nous en rencontrons deux ou trois qui n’attendent pour fonctionner qu’un rayon de soleil; mais le soleil est rare dans la saison où nous sommes et nos paysagistes mécaniques n’ont que la ressource de Paller chercher au-dessus des nuages, en se livrant à des ascensions périlleuses.

Car ce sont bien les Hautes Alpes que l’on découvre de tous côtés à lPhorizon. J’avoue que je ne les connaissais pas encore. On avait prétendu me les montrer, à Lyon, du haut de Fourvières; à Nice, du haut d’une montagne qui domine la ville; mais je n’en avais pris qu’une idée fort nulle ou fort vague. Me voilà donc en face du Mont- Blanc. Je voudrais bien me rappeler les vingt vers de Delille qui l’ont rendu célèbre, mais je ne me souviens que de ceux qui ont immortalisé le café :

Et je crois, du génie éprouvant le réveil, Boïre dans chaque goutte un rayon de soleil !

Ce qui n’est nullement applicable. C'était assurément un poète bien commode que celui-là, qui avait cloué sur chaque paysage un bel [A. : une belle] épigraphe d’alexandrins. Toute la nature se trouvait étiquetée comme un jardin botanique. Les gens du monde rencontraient là de l’enthousiasme tout fait comme les compliments de bonne année, Il existe encore à Genève beaucoup d’admirateurs de Delille.

J'ai donc cherché le Mont-Blanc toute la soirée; j’ai suivi les bords du lac, j’ai monté sur les plus hautes terrasses de la ville, j’ai fait le tour des remparts,

b. P. add.: J’entrai dans le théâtre, qui est assez grand, mais qui paraît peu florissant dans son intérieur; on y jouait trois vaudevilles avec une troupe d’invalides dramatiques, dont je n’ai pu suffisamment apprécier le talent. Genève a le même désavantage que la Belgique de se trouver française sans le vouloir; ces fausses nations sont toujours malheureuses, soit dans leur déférence servile, soit dans leur prétention à l’individualité. Depuis 1830, la France a donné un coup de main à Pune et un coup de pied à l’autre, ce qui fait que les Français ne sont guère aimés dans ces deux endroits. À Genève comme à Bruxelles, j’ai vu force caricatures sur nous; la plupart se rapportent à l’époque des menaces de guerre de 1836. Il y en a une qui représente un voltigeur français s’avançant sur la frontière avec une mine de sabreur extrême-

. ment féroce. Du côté de la Suisse se pose un volontaire génevois, petit, mais intrépide, qui lui crie :

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, etc.

J'ai trouvé remarquable que ces messieurs eussent retourné contre

nous, en guise de canons, deux vers de Corneille. Il faut convenir

d’ailleurs que ceci est moins amer que la fameuse caricature de Pentrée des Franqguillons en Belgique. En descendant du théâtre

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a. P., À. add. : Ne sachant plus que faire, le reste de la soirée, jusqu’au départ de la voiture de Berne, je m’établis dans un café, où je retrouvai les mêmes numéros du Courrier-Français [A. : du Constitutionnel] et du Siècle qui ont paru le jour de mon départ, ce qui m’obligea encore à me jeter sur les journaux du lieu. La politique de tous ces petits pays est très amusante, dans ce sens qu’elle à les mêmes nuances, les mêmes divisions, les mêmes colères, les mêmes lieux communs que la nôtre; c’est une révolution dans un verre d’eau, si l’on peut s'exprimer ainsi. Les querelles religieuses y jettent encore des complications que nous n’avons plus; il paraîtrait, d’après le Preier-Lausanne que javais sous les yeux, que les Straussiens ont le dessous dans beaucoup d’endroits [A. : il paraît [...] qu’il y a encore des Straussiens dans beaucoup d’endroits|. Le parti de Strauss, vaincu [A. : vaincu dans le temps] à Zurich, levait la tête à Lausanne; le grand conseil a frappé un grand coup. Il y avait là un certain professeur, Scherr, straussien déclaré, auquel la ville donnait, ainsi qu'aux autres professeurs, so louis d’or, le logement, le jardin et le bois : pour le punir d’un discours peu otthodoxe, on lui a retranché le jardin; et s’il parle encore, on lui retranchera le bois; ainsi de suite. Ces moyens doux valent assurément mieux que la grande prise d'armes de Zurich, et sont beaucoup plus faits pour convaincre les schismatiques. Autrefois, on les eût traités plus durement, dans ce même canton où Calvin fit rôtir Michel Servet avec du bois vert, afin que le supplice durât plus longtemps. Aujourd’hui lon se contente de leur ôter le bois; au lieu

de les faire brüler sur la place publique, on les laisse geler dans leurs maisons.

Je suis là tellement désœuvré que je passe de la politique aux annonces. J'en trouve de fort amusantes. En voici une : — À louer, au n° 24, place de la Palud, un appartement complet, composé d’un salon, formant cuisine et chambre à coucher. Je suis heureux de pouvoir ajouter à la publicité de cette annonce. Les avis judiciaires sont conçus dans la forme suivante : — Le Directeur des Débats (notez ici qu’il ne s’agit pas de M. Bertin, mais probablement d’un juge d’instruction du pays, lequel écrit dans le journal à son criminel réfractaire) : & À vous, François, fils de Bernard, d’habitude tailleur, actuellement fugitif, par arrêt du 17 octobre, vous êtes prévenu d’avoir, dans la foire du 9, porté un coup de couteau dans le ventre du sieur Persond. À l’instant vous êtes sommé de vous rendre dans la prison d’Avenches, et il est enjoint au geôlier de vous incarcérer, si vous vous présentez. Le greffier Bornand. » — 20 « À vous. (Ici, le nom manque, étant sans doute inconnu) vous êtes prévenu d’avoir volé dans la chambre de la dame Millique cinq quarterons de messel; en outre vous avez ouvert son buffet et pris divers objets à votre convenance; en conséquence, etc. » Nous recommandons ces formules d’épître à nos juges d’instruction, cela peut épargner beaucoup de gendarmes, et si les criminels lisent les journaux, ils ne peuvent manquer d’être touchés par des avertissements si polis. [Ce alinéa manque dans À.]

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Ces lectures étant, après tout, peu récréatives [A. : après tout, récréatives], j’ai été charmé

D. P., À. add. : N'est-ce pas moi qui ai dit dernièrement que toutes les femmes de Genève ont quarante ans ? Cela vient sans doute de ce qu'étant en général fort jolies, Paris les enlève dans leur belle saison et ne les rend à leur patrie qu'après les avoir un peu fanées, un peu brisées. Elles demeurent là quelques années à l’état d'illusions perdues ; elles vont mirer leurs bas bleus dans le lac bleu: c’est l’école encore vigoureuse de Rousseau, de Madame de Staël, de Balzac. [A. : Mme de Staël, de Benjamin Constant.] Puis, quand les quarante ans qui leur servaient à en avoir trente commencent à friser le demi-siècle, ces beautés passent un jour de Genève à Lausanne par la douce transition du lac Léman. C’est alors l’école de Sénancour, de Madame Krudener, de Sainte-Beuve [A. : Mme de Krudener, de Mme de Charrière] etc.; cela fait des anges tombés, déchus, abattus, abîmés à un point extraordinaire. Puisse Balzac les relever [A. : Puis Balzac les relève] un jour de son souffle puissant | La femme de cinquante ans demande à s’appuyer sur la canne de notre ami. Je ne fais que lui transmettre ce désir, et lui apprendre combien il est aimé et espéré dans ce pays.

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a. P., À. add. : Par exemple, je dois dire que je n’ai demandé aucun beefsteack, craignant qu’il ne fût d’ours; et qu'ayant appris de notre ami O*** [A. : appris par un ami] que, dans les chalets, séjour de lhospitalité, une tasse de lait se vendait quatre francs, je m’en suis refusé la consommation. L’expérience des voyageurs passés n’est donc point inutile; voilà ce qui doit recommander la présente lettre à votre attention [AÀ, : voilà ce qui me donne quelque confiance à écrire ces lignes].

Ainsi, lorsque, parti de Berne, vous aurez employé une ennuyeuse journée à traverser des bois de sapins et de bouleaux ornés de chalets fort médiocres et deux gros villages encombrés d’uñe population moins belle qu’à l'Opéra, vous serez heureux de souper vers onze heures à Aarau dans la maison d’une hôtesse fort jolie, fort décolletée et vêtue (par pure bonté pour vous) du costume national. Là, moyennant un nombre de bafz raisonnable, vous faites un repas où rien ne manque, et où paraît enfin la véritable truite des lacs et des torrents, la petite truite bleue tachetée, cette fraise du règne animal, modeste, délicate et parfumée, qu’on doit se garder de confondre avec la truite génevoise, qui, en admettant qu’elle existe encore, n’est rien qu'un saumon déguisé, d

Les murs de la salle à manger sont ornés de vues d’Aarau parmi lesquelles on remarque celle de la maison de Zchookke, l’illustre romancier. Il est triste de quitter enfin cette auberge agréable où l’on aimerait à passer la nuit sous plusieurs rapports. L’hôtesse vous fait un salut gracieux, et vous rougissez de lui glisser, en partant, dans la main l’humble monnaie que le Suisse appelle des ba/z. Nous reparlerons de ce billon à propos des Æreutzers allemands, non moins fallacieux pour le voyageur.

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