‹ Gerard De NervalChapitre 252 sur 319 · VI. LES AMOURS DE VIENNE · texte numérisé non relu

VI. LES AMOURS DE VIENNE

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À. : L’Attiste, 8 mars 1840.

P. : La Presse, 29 juin 1840.

R. P. : Revue de Paris, 127 wars 1841.

J. : Le Journal, 16 octobre 1848.

Sy. : La Sylphide, 10 novembre 1848.

S. : La Silhouette, 21 ef 28 janvier 1849.

R. P. add. NotE : Nous espérons pouvoir donner bientôt la suite de l’article de M. Gérard de Nerval, dont nous publions aujourd’hui la première partiel; l’auteur, frappé subitement par une maladie violente que des amitiés trop promptes à s’alarmer avaient regardée comme irrémédiable, pourra, dans quelques semaines, reprendre le cours de ce récit où les mœurs viennoises revivent dans leur abandon et leur gaieté naïve. Nous profitons de l’occasion de cet article pour rassurer les personnes qui s’intéressent à cet esprit enjoué et délicat. Le danger est passé, et sous peu de jours M. Gérard de Nerval sera rendu à ses amis et à ses occupations.

b. R. P. cdd. : Mon cher oncle. r , Depuis le moment où M. le Ministre des Affaires Étrangères a daigné,

1. Cette suite deviendra La Pandora, dont la première partie sera publiée dans Le Mousquetaire, 31 octobre 1854.

GÉRARD DE NERVAL. (Œuvres, T.Il. 56

sur votre puissante recommandation, m’ouvrir enfin la carrière diplomatique, en m’attachant à l’ambassade de Suède, je puis dire qu'un nouveau jour s’est levé pour moi ! Mon esprit agrandi par les conseils de votre expérience demande à se déployer largement dans cette sphère, où vous avez obtenu jadis de si beaux triomphes. Quoique je doive, d’après vos conseils, me borner, quant à présent, à écrire lisiblement les dépêches, notes, mémorandum, conférences, etc., dont la copie me

sera confiée, à donner des légalisations et des visas en l'absence du chancelier, à résumer des rapports, et surtout à couper des enveloppes et à former des cachets de cire d’une rondeur satisfaisante, je sens que je ne m’arrêterai pas toujours à ces préliminaires de l’art diplomatique, qui ne sont pas à négliger, sans doute, mais qui recouvrent comme d’un voile les profonds arcanes politiques auxquels je brûle d’être bientôt initié.

Et d’abord, puisque vous m’avez permis de vous soumettre mes observations personnelles avec toute la prudence possible, je profite d’un courrier extraordinaire pour vous envoyer cette lettre, qui ne sera point lue à la poste, ainsi que peuvent l’être celles que je vous adresserai par la voie ordinaire dans le courant de mon voyage.

Ne vous étonnerez-vous pas, me sachant parti pour la froide Suède, de recevoir ma lettre datée de Vienne, capitale de l’Autriche ? J'en suis moi-même tout surpris encore et ne puis attribuer ce qui m'arrive qu'aux complications nouvelles qui ont surgi tout à coup dans la question d'Orient.

Il y a justement sept jours, j’allais prendre congé de mes supérieurs afin de partir le soir même pour ma destination; j’avais choisi la voie de terre, vu la saison avancée, et je comptais d’abord me rendre en droite ligne à Francfort, puis à Hambourg, en me reposant dans chacune de ces deux villes, n'ayant plus ensuite, comme vous le savez, qu’une courte traversée par mer de Hambourg à Stockholm. J'ai étudié cent fois la carte en attendant l’audience du ministre; mais ce dernier en a décidé autrement. Son Excellence était, ce jour-là, visiblement préoccupée, J'ai été reçu entre deux portes après bien des difficultés. « Ah ! c’est vous, monsieur de Brégeas ? Votre oncle est toujours en bonne santé, n’est-ce pas ? — Oui, monsieur le ministre, mais un peu souffrant. c’est-à-dire qu’il se croit malade. — Une belle intelligence, monsieut | Voilà de ces hommes qu’il nous faudrait encore; de ceux dont Bonaparte avait dit : c’est une race à créer ! Et il l’a créée. Mais la voilà qui s'éteint comme le reste. » J’allais répondre que j’espérais vous succéder en tout, quand le chef du cabinet est entré : « Pas un courtier | a-t-il dit au ministre; celui qui arrive d’Espagne est malade; les autres sont partis ou ne sont pas arrivés. Les routes sont si mauvaises ! — Hé bien, dit le ministre, nous avons là M. de Brégeas, donnez-lui vos lettres; il faut bien qu’un attaché serve à quelque chose. — Pouvez-vous partir aujourd’hui ? me dit le secrétaire. — Je comptais partir justement ce soir. — Quelle route prenez-vous ? — Par Trèves et par Francfort. — Hé bien | vous irez porter ce paquet à Vienne. — Cela vous détournera un peu, a dit le ministre avec bonté, mais vous étudierez l’Allemagne en passant, c’est utile... Vous

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avez une chaise de poste ? — Oui, monsieut le ministre. — Il vous faut six jours. — Six jours et demi peut-être à cause des inondations, a observé le secrétaire. — Enfin, c’est aujourd’hui jeudi, M. de Brégeas arrivera jeudi prochain. » Telles furent les dernières paroles du ministre, et je partis le même soir.

Vous jugez de ma joie, me voyant chargé d’un message d’État | Et quel bon conseil vous m’aviez donné d’acheter cette chaise de poste, que ma tante a trouvée si chère ! Un attaché sans chaise de poste, m'avez-vous dit, c’est un... Je crois que vous avez employé cette comparaison : c’est un colimaçon sans coquille; l’image me semble fort juste, à part la rapidité qui n’est nullement dévolue à l’animal cité pat vous.

J'aime à plaisanter, j’ai même fait bien des folies de jeunesse; mais je songe sérieusement à ma carrière, je me préoccupe de mon avenir, suivant en cela vos bon avis; tous les jeunes gens ne pensent pas de même malheureusement. Qui croyez-vous que je rencontre à la table d'hôte de l’hôtel d'Angleterre ?.. Je m’entends appeler d’un bout de la table à l’autre, je me détourne, je crois me tromper... point du tout : c'était mon cousin Fritz, parti de Paris huit jours avant moi, et parti pour vous aller voir dans votre terre du Périgord.

Vous comprenez, mon oncle, que l’idée n’était pas venue de lui, mais de son père, lequel imagine toujours que je vous fais la cour aux dépens de mon cousin. Dieu merci, vous savez si j’en ai dit jamais le moindre mal. Qu'il ait rejeté toute occupation sensée, ou du moins qu’il se soit livré à mille occupations frivoles; qu’il ait dissipé tout le bien de sa mère, et le tiers de notre domaine de M***; qu’il ait promené par le monde ses goûts d’artiste, ses prétentions d'esprit, ses amourettes folles, et ses mille caprices qui choquent toutes les idées rèçues, vous savez, mon oncle, que je m’en préoccupe fort peu. Cependant, j’avouerai qu’il ne m’est jamais agréable de me rencontrer avec un pareil étourdi dans les hautes sociétés où m'appelle ma position.

Ce n’est point encore là le cas, nous ne sommes qu’à une table d'hôte de Munich. Je ne sais pourquoi, d’ailleurs, je ne m'étais point fait servir dans mon appartement, ce qui m'aurait évité cette rencontre. Chaque fois qu’on n’agit pas en homme très comme il faut, on peut être sûr d’avoir à s’en repentir; c’est un de vos principes que je n’oublierai plus. Enfin, voici la conversation qui s’établit de loin entre nous deux; vous pensez bien que je ne répondais que par monosyllabes. La table n’était garnie que d’Anglais et d’Allemands, mais on nous comprenait très bien. Il me plaisante, avec l'esprit que vous lui connaissez, sur ma nouvelle position diplomatique, me demande si j’apporte la guerre ou la paix, et autres folies. Je lui fais signe qu’il n’est pas prudent de parler ainsi; et, en effet, j’ai appris ensuite qu’il y avait à cette même table un espion prussien et un espion anglais; moi-même je passais pour un espion français, malgré mon titre d’attaché. Les Allemands ignorent ou ne veulent pas croire que notre gouvernement n’use pas de pareils moyens, et que nous n’employons jamais qu’une politique loyale et constitutionnelle.

J'ai fini par me lever, je l'ai pris à part, et je lui ai fait comprendre tout ce que sa conduite avait d’indiscret à mon égard. « Nous ne sommes plus de jeunes fous, lui ai-je dit; la confiance du gouvernement m'a créé un titre et des devoirs nouveaux. La chaise de poste qui me transporte à Vienne est peut-être chargée des destinées d’un grand pays. — Tu es en chaise de poste ? m'a dit aussitôt mon cousin. — Je ne voyage pas autrement. — C’est fort commode, en effet, quand on n’aime pas aller à pied. Moi, je voyage à pied quand le pays est beau. — Bien du plaisir. — Par exemple, ce pays-ci est fort triste; des campagnes plates, sablonneuses, et des forêts de sapins pour varier; des rivières sans eau, des villes sans pierre, des tavernes sans vin, des femmes. » Je me hâtai de lui couper la parole, car il m’aurait compromis plus encore. « Il faut que je reparte, lui dis-je; je ne me suis arrêté à Munich que pour dîner. — C'est-à-dire pour souper, car on dîne ici à une heure, et il en est huit. — Adieu donc. — Tu ne restes pas pour voir la vieille Mme Schrœder-Devrient dans Médée ? — J'ai des devoirs plus pressants. — Je suis capable de faire une folie. — Je le crois. — Voilà ma position. J'étais parti de Paris pour aller voir notre oncle; j'ai pris par la Bourgogne, afin d’éviter la monotonie de nos routes du centre. J’ai fait un coude pour voir le Jura, puis pour voir Constance, la ville des conciles (les décorations de l'Opéra sont tout à fait inexactes, et elles ont bien raison); ce qu’il y a de plus beau à Constance, c’est le bateau à vapeur qui vous en éloigne, et qui vous fait touchet en six heures à cinq nations différentes. Je ne voulais que poser le pied en Bavière; mais à Lindau, l’on m’a dit des merveilles de Munich. Je viens de parcourir la ville en un jour, et j’en ai assez; tu as une place vide dans ta chaise de poste, tu vas à Vienne, je t’y accompagne. Je suis fort curieux de voir cette capitale. »

Je crus l’arrêter en lui demandant s’il avait des lettres de crédit; il m'a montré une circulaire de l’un des Rothschild qui le recommandait à ses correspondants. Je ne sais trop ce que vaut ce papier, qui me paraît être une simple lettre de politesse; mais à Vienne on en jugera. J'ai appris de bonne source que l’on n’y garderait pas vingt-quatre heures un étranger dont le portefeuille ne serait pas bien et valablement garni. ?

Après tout, sa conversation m'a distrait pendant la route, qui n’était pas fort commode surtout dans le pays de Salzbourg, l’un des endroits les plus sauvages de la terre. À Vienne, il est descendu dans une auberge de faubourg, voulant, dit-il, garder le plus.strict incognito. Jen suis charmé et je désire le rencontrer le moins possible. Il vous écrira sans doute pour’ s’excuser d’avoir pris la route de Vienne au lieu de celle de Périgueux. Il est vrai que, la terre étant ronde, rien ne lempêchera de vous aller rendre ses devoirs dans le courant de l’an prochain. Henri de Brégeas.

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