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— Ek bien ! avec les fonds que vous pourrez m’avancer, je vais me transporter sur les lieux.
— Pardon, mon cher ami, je n’ai pas de fonds disponibles; mais tout le secours que l'autorité militaire peut mettre à votre disposition...
— Pour Dieu, général, ne parlons plus de vos lanciers !... Je vais tâcher de trouver de l’argent dans la ville, et je n’en suis pas moins votre obligé, du reste.
— Tout à votre service, mon cher ami, »
L’attaché produisit très peu d’effet au maire et au notaire de la ville, surtout sous l’habit qu’il portait. Il fut contraint d'aller jusqu’à la sous-préfecture la plus voisine, où, après bien des pourparlers, il obtint ce qu’il lui fallait. La voiture fut retirée de l’eau, le lancier fut dégagé, les Savoyardes bien payées de leur hospitalité, et notre diplomate repartit par le courrier.
On pourrait faire tout un vaudeville là-dessus, en gazant toutefois certains détails. Le lancier laissé en gage ne peut pas rester tout le temps dans un lit: la jeune Savoyarde lui prête une robe. On le trouve fort aimable
ainsi. On rit beaucoup; un mariage s’ébauche, et l’attaché
paye la dot.
Mais il.n’y a de dénouements qu’au théâtre : la vérité n’en a jamais à.
Au fond, ces malheurs m’épouvantent ; pourquoi n’attendrais-je pas le printemps dans cette bonne ville de Genève, où les femmes sont si jolies, la cuisine passable, le vin, notre vin de France, et qui ne manque, hélas | que d’huitres fraîches P, le peu qu’on en voit nous venant de Paris.
Si je change de résolution, je te l’écrirai.
PAYSAGES SUISSES ce
Me voici donc parvenu à Genève : par quels chemins, hélas ! et par quelles voitures ! Mais, en vérité, qu’aurais-je à t’écrire, si je faisais route comme tout le monde, dans une bonne chaise de poste ou dans un bon coupé, enveloppé de cache-nez, de paletots et de manteaux, avec
une chancelière et un rond sous moi à ?.. J’aime à dépendre un peu du hasard : l’exactitude numérotée des stations des chemins de fer, la précision des bateaux à vapeur arrivant à heure et à jour fixes, ne réjouissent guère un poète, ni un peintre, ni même un simple archéologue, ou collectionneur comme je suis.
La vie sensuelle de Genève m’a tout à fait remis de mes premières fatigues. — Où vais-je ? Où peut-on souhaiter d'aller en hiver ? Je vais au-devant du printemps, je vais au-devant du soleil... Il flamboie à mes yeux dans les brumes colorées de l’Orient. — L’idée m’en est venue en me promenant sur les hautes terrasses de la ville qui encadrent une sorte de jardin suspendu. Les soleils couchants y sont magnifiques.
Ce sont bien les hautes Alpes que l’on découvre de tous côtés à l'horizon. Mais où est le mont Blanc ? me disais-je le premier soir; j’ai suivi les bords du lac, j’ai fait le tour des remparts, n’osant demander à personne : Où est donc le mont Blanc ? Et j'ai fini par l’admirer sous la forme d’un immense nuage blanc et rouge, qui réalisait le rêve de mon imagination. Malheureusement, pendant que je calculais en moi-même les dangers que pouvait présenter le projet d’aller planter tout en haut un drapeau tricolore, pendant qu’il me semblait voir circuler des ours noirs sur la neige immaculée de sa cime, voilà que ma montagne à manqué de base tout à coup; quant au véritable mont Blanc, tu comprendras qu’ensuite il m’ait causé peu d’impression.
Mais la promenade de Genève était fort belle à ce soleil couchant, avec son horizon immense et ses vieux tilleuls aux branches efleuillées. La partie de la ville qu’on aperçoit en se retournant est aussi très bien disposée pour le coup d'œil, et présente un amphithéâtre de rues et de terrasses, plus agréables à voir qu’à parcourir.
En descendant vers le lac P, on suit la grande rue parisienne, la rue de la Corraterie, où sont les plus riches Aa tiques. La rue du Léman, qui fait angle avec cette dernière, et dont une partie jouit de la vue du port, est toutefois la plus commerçante et la plus animée. Du reste, Genève, comme toutes les villes du Midi, n’est pavée que de cailloux. De longs passages sombres, à l'antique, établissent des communications entre les rues. Les fabriques qui couvrent le fond du lac et la source du Rhône donnent aussi une physionomie originale à la ville.
Te parlerai-je encore du quartier neuf, situé de l’autre côté du Rhône, et tout bâti dans le goût de la rue de Rivoli; du palais du philanthrope Eynard :, dont tu connais les innombrables portraits lithographiés, qui se vendaient jadis au profit des Grecs et des noirs ? Mais il vaut mieux s’arrêter au milieu du pont, sur un terre-plein planté d'arbres, où se trouve la statue de Jean-Jacques Rousseau. Le grand homme est là, drapé en Romain, dans la position d'Henri IV sur le pont Neuf; seulement, Rousseau est à Le comme il convient à un philosophe. Il suit des yeux e cours du Rhône, qui sort du lac, si beau, si clair, si rapide déjà, — et si bleu, que l’empereur Alexandre y retrouvait un souvenir de la Néva, bleue aussi comme la mer |
L’extrémité du lac Léman, tout emboîtée dans les quais de la ville, est couverte en partie de ces laides cabanes qui servent de moulins à eau ou de buanderies, ce qui offre un spectacle plus varié qu’imposant. Au contraire, lorsqu’on tourne le dos à la ville pour se diriger vers Lausanne, lorsque le bateau à vapeur sort du port encombré de petits navires, le coup d’œil présente tout à fait l'illusion de la grande mer. Jamais pourtant on ne perd entièrement de vue les deux rives, mais la ligne du fond tranche nettement horizon de sa lame d’azur; des voiles blanches se balancent au loin, et les rives s’effacent sous une teinte violette, tandis que les palais et les villes éclatent par intervalles au soleil levant; c’est l’image affaiblie de ces riants détroits du golfe de Naples, que l’on suit si longtemps avant d’aborder. Bientôt le bateau s’arrête à Lausanne, et me dépose sur la rive, avec tout mon bagage, entre les bras des douaniers. Lorsqu'il devient bien constaté que je n’importe pas de cigares français (vraie régie) dont l’Helvétien est avide, on me livre à quatre commissionnaires, qui tiennent à se partager mes eflets. L’un porte ma valise, l’autre mon chapeau, l’autre mon parapluie, l’autre ne porte rien. Alors ils me font comprendre difficilement, car ici s’arrête la langue française ?, qu’il s’agit de faire une forte lieue à pied, tou-
I. J.-G. Eynard (1776-1863), célèbre alors pour l’appui financier qu’il donna à la cause de l'indépendance grecque.
2. Détail curieux, caf on parlait bien français à Lausanne; Gétard a dû avoir affaire à des gens du bas peuple ne connaissant que le dialecte vaudois.
GÉRARD DE NERVAL. (Œuvres, T. Il. 4
jours en montant. Une heure après, par le plus rude et le plus gai chemin du monde, j'arrive à Lausanne, et je traverse la charmante plateforme qui sert de promenade publique et de jardin au Casino.
De là la vue est admirable. Le lac s’étend à droite à perte de vue, étincelant des feux du soleil, tandis qu’à gauche il semble un fleuve qui se perd entre les hautes montagnes, obscurci par leurs grandes ombres. Les cimes de neige couronnent cette perspective d’Opéra, et, sous la terrasse, à nos pieds, les vignes jaunissantes se déroulent en tapis jusqu’au bord du lac. Voilà, comme dirait un artiste, le ponsif de la nature suisse; depuis la décoration jusqu’à l’aquarelle, nous avons vu cela partout; il n’y manque que des naturels en costumes; mais ces derniers ne s’habillent que dans la saison des Anglais; autrement, ils sont mis comme toi et moi. Ne va pas croire maintenant que Lausanne soit la plus riante ville du monde. Il n’en est rien. Lausanne est une ville tout en escaliers; les quartiers se divisent par étages : la cathédrale est au moins au septième. C’est une fort belle église gothique, gâtée et dépouillée aujourd’hui par sa destination protestante, comme toutes les cathédrales de la Suisse, magnifiques au dehors, froides et nues à l’intérieur.
Il y a une foule de girouettes de clinquant et de toits pointus d’un aspect fort gai.
Pensant à diner, en sortant de l’église, il me fut répondu partout que ce n’était plus l’heure. Je finis par me rendre au Casino, comme à l’endroit le plus apparent; et là le maître, accoutumé aux fantaisies bizarres de MM. les Anglais, ne fit que sourire de ma demande et voulut bien me faire tuer un poulet à,
Cette ville étant, après tout, peu récréative, j'ai été charmé de monter dans la diligence et de m’y incruster chaudement entre deux fortes dames de Lausanne qui se rendaient aussi à Berne P.
Voici que je quitte enfin cette petite France mystique et rêveuse qui nous a doués de toute une littérature et de toute une politique; je vais mordre cette fois dans la vraie Suisse à pleines dents. C’est le lac de Neufchâtel que nous laissons sur notre gauche, et qui, toute la nuit, nous jette ses reflets d’argent. On monte et l’on descend, on traverse des bois et des plaines, et la blanche dentelure des Alpes brille toujours à l’horizon. Au point du jour, nous roulons
sur un beau pavé, nous passons sous plusieurs portes, nous admirons de grands ours de pierre sculptés partout comme les ours de Bradwardine dans Waverley 1 : ce sont les armes de Berne. Nous sommes à Berne, la plus belle ville de la Suisse assurément.
Rien n’est ouvert. Je parcours une grande rue d’une demi-lieue toute bordée de lourdes arcades qui portent d'énormes maisons; de loin en loin il y a de grandes tours carrées supportant de vastes cadrans. C’est la ville où l’on doit le mieux savoir l'heure qu’il est. Au centre du pavé, un grand ruisseau couvert de planches réunit une suite de fontaines monumentales espacées entre elles d’environ cent pas. Chacune est défendue par un beau chevalier sculpté qui brandit sa lance. Les maisons, d’un goût rococo comme architecture, sont ornées aussi d’armoiries et d’attributs : Berne à une allure semi-bourgeoise et semi-aristocratique qui, d’ailleurs, lui convient sous tous les rapports. Les autres rues, moins grandes, sont du même style à peu près. En descendant à gauche, je trouve une rivière profondément encaissée et toute couverte de cabanes en bois, commele Léman à Genève; il en est qui portent le titre de bains et ne sont pas mieux décorées que les autres. Cela m’a remis en mémoire un chapitre de Casanova, qui prétend qu’on y est servi par des baigneuses nues, choisies parmi les filles du canton Îles plus innocentes. Elles ne quittent point l’eau par pudeur ?, n’ayant pas d’autre voile, mais elles folâtrent autour de vous comme des naïades de Rubens. Je doute, malgré les attestations de voyageurs plus modernes, que l’on ait conservé cet usage bernois du xvine siècle. Du reste, un bain froid dans cette saison serait de nature à détruire le sentiment de toute semblable volupté.
En remontant dans la grand-rue, je pense à déjeuner et j’entre à cet effet dans l’auberge des Gentilshommes, auage aristocratique s’il en fut, toute chamarrée de blasons
1. Roman de Walter Scott. On sait que Gérard s'était fort intéressé à l’héraldisme et éventuellement à son contenu symbolique et ésotérique. L’ours de Berne évoque en lui des souvenirs de lectures : le même ours en effet figure aux armes des Bradwardine dans le roman de Walter Scott, et il est partout présent sur les muts du château.
2. Ce n’est pas là tout à fait ce que dit Casanova (cf. Mémoires : Berne).
et de lambrequins 1; on me répond qu’il n’était pas encore l'heure : c'était l'écho inverse de mon souper de Lausanne. Je me décide donc à visiter l’autre moitié de la ville. Ce sont toujours de grandes et lourdes maisons, un beau pavé, de belles portes, enfin une ville cossue, comme disent les marchands. La cathédrale gothique est aussi belle que celle de Lausanne, mais d’un goût plus sévère. Une promenade en terrasse, comme toutes les promenades de Suisse, donne sur un vaste horizon de vallées et de montagnes; la même rivière que j'avais vue déjà le matin se replie aussi de ce côté; les magnifiques maisons ou palais situés le long de cette ligne ont des terrasses couvertes de jardins qui descendent par trois ou quatre étages jusqu’à son lit rocailleux. C’est un fort beau coup d’œil dont on ne peut se lasser. Maintenant, quand tu sauras que Berne a un casino et un théâtre, beaucoup de libraires; que c’est la résidence du corps diplomatique et le palladium de Paristocratie suisse; qu’on n’y parle qu’allemand et qu’on y déjeune assez mal, tu en auras appris tout ce qu’il faut, et tu seras pressé de faire route vers Zurich.
Pardonne-moi de traverser si vite et de si mal décrire des lieux d’une telle importance; mais la Suisse doit t’être si connue d’avance ainsi qu’à moi, par tous les paysages et par toutes les impressions de voyage possibles, que nous n'avons nul besoin de nous déranger de la route pour voir les curiosités.
Je cherche à constater simplement les chemins du pays, la solidité des voitures, ce qui se dit, se fait et se mange çà et là dans le moment actuel 2,
L’inégal pavé de Zurich nous éveille à cinq heures du matin. Voilà donc cette ville fameuse qui a renouvelé les beaux jours de Guillaume Tell en renversant la toque insolente du professeur Strauss ?; voilà ces montagnes d’où descendaient des chœurs de paysans en armes; voilà ce beau lac qui ressemble à celui de Cicéri ?. Après cela, l’en-
1. Selon Victor Hugo, au contraire, «hôtel des Gentilshommes est une auberge délabrée » (Alpes et Pyrénées, cité par G. Rouger, éd. cit.).
2. Auteur d’une V%e de Jésus, dont la nomination, en 18309, à la chaire de dogmatique et d’histoire de l’Église de l’Université de Zutich, avait provoqué de violents remous.