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droit est aussi vulgaire que possible. Sauf quelques maisons anciennes, ornées de rocailles et de sculptures contournées, avec des grilles et des balcons d’un travail merveilleux, cette ville est fort au-dessous des avantages de sa position naturelle. Son lac et ses montagnes lui font d’ailleurs des vues superbes. La route qui mène à Constance domine longtemps ce vaste panorama et se poursuit toute la journée au milieu des plus beaux contrastes de vallées et de montagnes.
Déjà le paysage à pris un nouveau caractère : c’est Paspect moins tourmenté de la verte Souabe; ce sont les gorges onduleuses de la Forêt-Noire, si vaste toujours, mais éclaircie par les routes et les cultures. Vers midi, l’on traverse la dernière ville suisse, dont la grande rue est étincelante d’enseignes dorées. Elle a toute la physionomie allemande; les maisons sont peintes; les femmes sont jolies ; les tavernes sont remplies de fumeurs et de buveurs de bière. Adieu donc à la Suisse, et sans trop de regrets. Une heure plus tard, la couleur de notre postillon tourne du bleu au jaune. Le lion de Zœæringen brille sur les poteaux de la route, dans son champ d’or et de gueules 1, et marque la limite des deux pays. Nous voilà sur le territoire de Constance, et déjà son lac étincelle dans les intervalles des monts.
LE LAC DE CONSTANCE à
Constance ! c’est un bien beau nom et un bien beau souvenir |! C’est la ville la mieux située de lEurope, le sceau splendide qui réunit le nord de l’Europe au midi, Poccident et l’orient. Cinq nations viennent boire à son lac?, d’où le Rhin sort déjà fleuve, comme le Rhône sort du Léman. Constance est une petite Constantinople, couchée, à l'entrée d’un lac immense, sur les deux rives du Rhin, paisible encore. Longtemps on descend vers elle par les
1. Ce sont les armes de la maison de Bade-Zœæringen. 2. Autriche, Bade, Bavière, Suisse, Wurtemberg.
plaines rougeÂtres, par les coteaux couverts de ces vignes bénies qui répandent encore son nom dans lunivers; l'horizon est immense, et ce fleuve, ce lac, cette ville prennent mille aspects merveilleux. Seulement, lorsqu’on arrive près des portes, on commence à trouver que la cathédrale est moins imposante qu’on ne pensait, que les maisons sont bien modernes, que les rues, étroites comme au moyen âge, n’en ont gardé qu’une malpropreté vulgaire. Pourtant la beauté des femmes vient un peu rajuster cette impression, ce sont les dignes descendantes de celles qui fournissaient tant de belles courtisanes aux prélats et aux cardinaux du concile, je veux dire sous le rapport des charmes; je n’ai nulle raison de faire injure à leurs mœurs.
La table d’hôte du Brochet est vraiment fort bien servie. La compagnie était aimable et brillante ce soir-là. Je me trouvais pee près d’une jolie dame anglaise dont le mari demanda au dessert une bouteille de champagne !; sa femme voulut l’en dissuader, en disant que cela lui serait contraire. En effet, cet Anglais paraissait d’une faible santé. Il insiste, et la bouteille est apportée. À peine lui a-t-on versé un verre, que la jolie lady prend la bouteille et en offre à tous ses voisins. L’Anglais s’obstine et en demande une autre; sa femme se hâte d’user du même moyen, sans que le malade, fort poli, ose en paraître contrarié. À la troisième, nous allions remercier; PAnglaise nous supplie de ne point l’abandonner dans sa pieuse intention. L’hôte finit par comprendre ses signes, et, sur la demande d’une quatrième, il répond au milord qu’il n’a plus de vin de Champagne, et que ces trois bouteilles étaient les dernières. Il était temps, car nous m’étions restés que deux à table auprès de la dame, et notre humanité tisquait de compromettre notre raison. L’Anglais se leva froidement, peu satisfait de n’avoir bu que trois verres sur trois bouteilles, et s’alla coucher. L’hôte nous apprit qu’il se rendait en Italie par Bregenz, pour y rétablir sa santé. Je doute que son intelligente moitié parvienne toujours aussi heureusement à le tenir au régime 2,
Tu me demanderas pourquoi je ne m’arrête pas un jour de plus à Constance, afin de voir la cathédrale, la salle du
1. Anecdote racontée dans une lettre du 6 novembre 1834 (éd. Richer, n° 17), où elle se passe à Marseille, et reprise dans Ocrarie.