DE LA VIE DOMESTIQUE CHEZ LES ÉGYPTIENS
La vie domestique des classes inférieures est, en général, si simple» comparée à celle des classes plus élevées, qu’elle n’offre que fort peu d'intérêt.
À l’exception d’une petite partie qui demeure dans les villes, la majorité des classes inférieures se compose de gens nommés fe//ahs (agriculteurs). Ceux qui habitent les grandes villes, ét même celles d’une moindre étendue, ainsi qu’un petit nombre de ceux qui se trouvent dans les villages, sont de petits marchands, des artisans, ou bien des domestiques; leur salaire est très minime, et presque généralement il est insuffisant pour les noutrir avec leurs familles.
Leur principale nourriture est du pain de millet ou du maïs, du laitage, du fromage mou, des œufs et des petits poissons salés nommés fiseck. Ts se nourrissent aussi de concombres, de melons et de gourdes que l’on a en abondance, d’oignons, de poireaux, de fèves, de pois chiches, de lentilles, de dattes fraîches ou séchées et de légumes marinés. Ils mangent les légumes presque toujours crus; les paysans se régalent quelquefois d’épis de maïs presque mûrs qu’ils font rôtir devant le feu ou cuire au four. Le prix du riz ne permet pas aux paysans d’en manger; il en est de même de la viande,
Le grand luxe de ces gens simples est le tabac peu coûteux qu’ils cultivent et font sécher eux-mêmes. Ce tabac est verdâtre, et son arôme est assez agréable.
Quoique toutes les denrées dont il est question ci-dessus soient À bon marché, les personnes pauvres ne peuvent guère se procurer autre chose que du pain grossier qu’elles humectent dans un mélange nommé skkab, qui est composé de sel, de poivre et de zalaar (espèce de marjolaine sauvage), ou bien de menthe ou de graine de cumin. À chaque bouchée, le pain est trempé dans ce mélange. En se disant combien est pauvre la nourriture des paysans égyptiens, on est étonné de voir leur air de santé, leur structure robuste et la quantité de travail qu’ils peuvent supporter.
Les femmes des classes inférieures sont rarement inactives, et beaucoup d’entre elles sont vouées à des travaux plus pénibles que ceux des hommes. Leurs occupations consistent principalement à préparer la nourriture du mari, à aller chercher Peau, qu’elles portent dans de grands vases sur la tête, à filer du coton, du lin ou de la laine, et à faire une espèce de gâteau rond et plat, composé de fumier de bestiaux et de paille hachée qu’elles pétrissent ensemble, et qui sert de chauffage.
C’est avec ce combustible nommé gelley que les fous sont chauffés
et les aliments préparés. Dans les classes inférieures, l’assujettissement des femmes à leurs maris est bien plus grand que dans les classes plus élevées. Il n’est pas toujours permis à ces pauvres femmes de dîner avec les hommes, et lorsqu’elles sortent en compagnie du mari, elles marchent presque toujours derrière; s’il y a quelque chose à porter, c’est la femme qui en est chargée.
Dans les villes, quelques femmes ont des boutiques où elles vendent du pain, des légumes, etc., de sorte qu’elles contribuent ainsi, autant et souvent même plus que le mari, à l’entretien de la famille.
Lorsqu'un Égyptien pauvre désire se marier, son premier soin est la réalisation du douaire, qui comporte ordinairement la somme de vingt ryals (de 12 à 13 francs); si l’homme voit la possibilité de donner le douaire, il n’hésite guère à se marier, car il ne lui faudra que peu de travail de plus, pour pourvoir à l’entretien d’une femme et de deux ou trois enfants. Dès l’âge de plus de cinq ou six ans, les enfants sont utiles à la conduite et à la garde des troupeaux, et ensuite, jusqu’à l’époque où ils se marient, ils aident le père dans son travail aux champs. Les pauvres en Égypte dépendent souvent entièrement dans leur vieillesse du travail de leurs enfants, mais bien des parents sont privés de ces aides, et se trouvent réduits à la mendicité ou à mourir de faim. Il y a peu de temps que le Pacha, faisant le voyage d'Alexandrie au Caire, débarqua à un village au bord du Nil; un pauvre homme de l'endroit se saisit de la manche du vêtement du Pacha, et tous les efforts des assistants pour lui faire lâcher prise furent vains. Ce pauvre homme se plaignait de ce qu'ayant été autrefois à son aise, il se trouvait réduit à la dernière misère parce que, arrivé à la vieillesse, on lui avait enlevé ses fils pour en faire des soldats. Le Pacha, qui fait ordinairement attention aux demandes qui lui sont faites en personne, vint au secours du malheureux, mais ce fut en ordonnant au plus riche habitant du village de lui donner une vache.
Quelquefois une jeune famille est une charge insupportable pour de pauvres parents; il n’est donc pas très rare de voir des enfants qu’on offre à vendre; ces offres se font par la mère elle-même, ou par quelques femmes qui en sont chargées par le père; mais il faut que la misère de ces pauvres gens soit extrême. Si à la mort d’une femme elle laisse un ou plusieurs enfants non sevrés, et si le père ou les autres parents sont trop pauvres pour se procurer une nouttice, on met les enfants en vente, ou bien on les expose à la porte d’une mosquée lorsqu'on s’y trouve assemblé pour la prière du vendredi, et il arrive généralement que quelqu'un, en voyant ce pauvre être ainsi exposé, est saisi de compassion, qu’il l'emporte pour l’'élever dans sa famille, non comme esclave, mais comme enfant adoptif; si cela n’a pas lieu, on le confie à quelque personne jusqu’à ce qu’un pète ou une mère d’adoption puisse être découvert.
Il y a quelque temps qu’une femme offrit à une dame un enfant né depuis peu de jours, et que cette femme prétendait avoir trouvé à la porte d’une mosquée. La dame lui dit qu’elle était disposée à l’élever pour l’amour de Dieu, dans l'espoir que son unique enfant qu’elle chérissait serait garanti de tout mal, en récompense de cet acte de
charité; en même temps elle mit dix piastres, équivalant alors à 2 fr. so, dans la main de la femme, mais celle-ci refusa ce cadeau. Ceci prouve que l’on fait quelquefois un objet de trafic des enfants, et que ceux qui en donnent de l’argent en peuvent faire des esclaves ou les revendre. Un marchand d’esclaves m’a dit, et d’autres personnes m'ont confirmé le fait, qu’on lui remit pour les vendre plusieurs jeunes filles, et cela de leur propre consentement. On les y décidait en leur faisant le tableau des riches habillements et des objets de luxe qu’on leur donnerait, on les instruisait à dire qu’elles étaient étrangères, mais qu'ayant été conduites en Égypte dès l’âge de trois à quatre ans, elles avaient oublié leur langue maternelle, et qu’elles ne connaissaient plus que lParabe.
Il arrive souvent aux /e//abs de se voir réduits à un état de pauvreté si grand qu’ils sont forcés, pour de l’argent, de placer leurs fils dans une position pire que l’esclavage ordinaire. Lorsqu'un village est requis de fournir un cettain nombre de revenu, le cheik suit souvent la marche qui doit lui donner le moins de peine, c’est-à-dire qu’il prend les fils les plus opulents de l'endroit. Dans ces circonstances, un père, afin de ne pas se séparer de son fils, offre à un des villageois pauvres 25 ou 50 francs afin de se procurer un remplaçant, et souvent il réussit, quoique l’amour des Égyptiens pour leurs enfants soit aussi fort que leur piétié filiale, et qu’ils aient en général une grande horreur de les voir enrôler. Cette horreur est poussée à un tel excès, que souvent ils emploient des moyens violents pour éviter ce malheur; par exemple, du temps de la guerre de 1834, l’on ne trouvait presque pas de jeunes gens bien conformés auxquels il ne manquât une ou plusieurs dents qu’on leur avait brisées pour les tendre incapables de mordre une cartouche, ou bien on leur coupait un doigt, ou on leur arrachait un œil; il y a même eu des exemples qu’on leur crevait les deux yeux pour empêcher qu’ils pussent être pris et envoyés à l’armée. Des vieilles femmes et d’autres personnes se sont fait un état de parcourir les villages [pour] faire ces opérations aux garçons, et quelquefois les parents eux-mêmes se chargent d’être les opérateurs.
Les Fallaheen d'Égypte ne peuvent guère être favorablement notés sous le rapport de leur condition domestique et sociale, ni sous celui des mœurs. Ils ont une grande ressemblance sous le point de vue le plus défavorable avec leurs ancêtres les Bedamee, sans posséder beaucoup des vertus des habitants du désert, et, s’ils en ont quelques-unes, elles sont dégénérées. Quant aux défauts dont ils ont hérité, ils exercent souvent une influence bien funeste sur leur position domestique. Il a déjà été dit qu’ils descendent de diverses races arabes qui se fixèrent en Égypte à différentes époques: la distinction des tribus est encore observée par les habitants de tous les villages. L'espace du temps a fait que chacune des tribus originaires s’est divisée en branches nombreuses; ces petites tribus ont des noms distincts, et ces noms sont souvent donnés aux villages ou au district qu’elles habitent. Celles dont l’établissement en Égypte est le plus ancien ont moins retenu des mœurs des premiers Bedawee, et la pureté de leur race a été mélangée par des mariages réciproques avec les Cophées devenus prosélytes de
la foi mahométane, ou avec leurs descendants; ce qui fait qu’elles sont méprisées par les tribus plus récemment établies dans le pays; celles-ci les appellent Fe/laheen et s’arrogent la dénomination d’Arabes ou de Bedawees. Lorsque ces derniers veulent se marier aux filles des premiers ils ne font aucune difficulté de les épouser, mais jamais ils ne permettent le mariage de leurs filles avec ceux qu’ils appellent Fe//abeen. Si quelqu’un des leurs est tué par une personne appartenant à une tribu inférieure, pour le venger ils tuent deux, trois et même quatre individus de cette tribu. L’homicide est ordinairement puni par la mort de quelqu’un de la famille du meurtrier, et lorsque l’homicide a eu lieu pat une personne d’une tribu autre que celle de la victime, il en résulte souvent de petits combats qui deviennent des guerres ouvertes entre les deux tribus et dont la durée est souvent de quelques années. Une légère insulte faite par un individu d’une tribu à un autre d’une autre tribu à souvent les mêmes conséquences.
Dans beaucoup de cas, la vengeance par le sang a lieu un siècle ou davantage après le meurtre commis, si l’un ou l’autre individu la réveille après qu’un si long laps de temps semblait devoir l’avoir fait oublier. Il y a dans la Basse-Égypte deux tribus, Saad et Haram, qui se distinguent par leurs combats et leur rancune (il en est de même des Keys et des Yemen de la Syrie); de là vient qu’on donne ces noms à des personnes ou des partis qui vivent dans l’inimitié. Il est étonnant que l’on tolère, même en ce moment, de pareils forfaits, qui, s’ils avaient lieu autre part que dans des villages, par exemple dans de petites ou de grandes villes de l'Égypte, seraient punis d’une sentence de mort qui frapperait plusieurs des personnes impliquées. La vengeance par le sang est permise d’après le Coran, mais il y est recommandé pour son exécution de la modération et de la justice ?; les petites guerres qu’elle occasionne de notre temps sont donc en opposition avec le précepte du prophète, qui dit : « Si deux Musulmans tirent le glaive l’un contre l’autre celui qui aura tué sera puni par le feu (l'enfer) ? ».
Sous d’autres rapports, les Fe/laheen ressemblent aux Bedamees. Lorsqu'une Fe/lahab est convaincue d’infidélité envers son mati, luimême ou le frère de la femme adultère la précipite dans le Nil avec une pierre au cou, ou bien, après l'avoir coupée en morceaux, on jette ses restes à la rivière. Une fille ou une sœur non mariée qui est coupable d’incontinence est presque toujours punie de la même manière, et c’est le père ou un frère qui se charge du supplice. On considère les parents de telles filles comme plus offensés que ne l’est un mati par l’aduitère de sa femme, et si la punition ne suit pas le crime, la famille est souvent méprisée par toute la tribu.