VOYAGE EN ORIENT LA FÊTE DE MAHOMET
À l'entrée du mois de Babya-el-Ouel (c’est-à-dire le troisième mois) on se prépare à célébrer l’anniversaire de la naissance du prophète; et: cette célébration s’appelle : la Mouled-en-neby. Le lieu principal de la fête est la partie sud-ouest du grand espace Brrker-el-Eshekieh dont la presque totalité devient un lac lots des inondations; ce qui arriva plusieurs années de suite du temps de la Mowled, que l’on célébrait, dans ce cas, au bord du lac. Mais son lit étant à sec, c’est là que la fête a lieu. On y dresse de grandes tentes appelées Seewa’ns dans la plupart desquelles se rassemblent des Derviches, toutes les nuits, tant que dure la fête. Au milieu de chacune de ces tentes, on élève un mât appelé Séry, qu’on attache solidemént avec des cordes, et auquel on suspend une douzaine de petites lampes ou davantage; et c’est autour de ces mâts qu’une troupe d'environ cinquante ou soixante Derviches se rangent en cercle pour chanter les Zikrs. Près de là, on élève ce qu’on appelle le Cka’im qui consiste en quatre mâts dressés sur une même ligne, éloignés entre eux de quelques verges et soutenus par des cordes qui passent de l’un à l’autre mât et sont fixées au sol par les deux extrémités.
À ces cordes l’on suspend des lampes, entre chaque mât, qui représentent par leur arrangement quelquefois des fleurs, des lions, etc.; d’auttes fois, elles figurent des mots, tels que le nom de Dieu, celui du prophète Mahomet ou quelque article de foi, ou seulement des ornements de pure fantaisie. Les préparatifs se terminent le second jour du mois; et le jour suivant commencent les cérémonies et les réjouissances, qui doivent se continuer sans interruption, jusqu’à la douzième nuit du mois, ce qui signifie, selon la manière de calculer des Mahométans, jusqu’à la nuit qui précède le douzième jour et qui est à proprement parler la nuit de la Mouled ?. Durant cette période de dix jours et dix nuits, une grande partie de la population de la métropole se rassemble à Esbekieh.
Dans certaines parties des rues qui avoisinent la place, on établit des balançoires et divers autre jeux, ainsi qu’une grande quantité d’étalages pour la vente des sucreries, etc.
Nous sommes allés dans une rue appelée Souck-el-bekry, au sud de la place de lEshekieh, pour voir celui des ?krs qu’on nous avait dit devoir être le mieux exécuté. Les rues qu’il fallait traverser pour s’y rendre étaient remplies de foule et il n’était permis à personne de circuler sans
1. Traduction ou résumé de Lane (II, x1 : Periodical public festivals [Fêtes publiques périodiques), pp. 189-208). — Nerval utilise ce chapitre de Lane dans le Voyage en Orient (cf., les Esclaves, xx et xii).
2. Le douzième jour de Babya-el-Ouel est aussi l’anniversaire de la mott de Mahomet. Il est remarquable que sa naissance et sa mort soient toutes deux relatées comme ayant eu lieu le même jour du même
mois, et nommément le même jour de la semaine : le lundi. (Note de Gérard.)
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lanterne, comme c’est l’ordinaire lorsqu'il fait nuit. L’on voyait à peine quelques femmes parmi les assistants.
Sur le lieu même du z/kr, on avait suspendu un très grand chandelier, ou plutôt un candélabre, portant deux ou trois cents petites lampes de verre superposées les unes aux autres et qui semblaient n’en faire qu’une. Autour de ce faisceau de lumière il y avait encore beaucoup de lanternes en bois contenant chacune plusieurs petites lampes semblables à celles du grand chandelier.
Les zikkee’rs (ou chanteurs de z/krs), qui étaient à peu près au nombre de trente, s’assirent, les jambes croisées sur des nattes étendues à cet effet, le long des maisons d’un des côtés de la rue, et disposées dans la forme d’un cercle oblong. Au milieu de ce cercle étaient trois chandelles de cire, supportées par des chandeliers très bas. La plupart des zikkee’rs étaient des Ahmed Derviches, gens de basse condition et misérablement vêtus: quelques-uns seulement portaient le turban vert. À l’une des extrémités de ce cercle allongé étaient quatre Moon’shids (ou chanteurs de poésie) et quatre joueurs d’une espèce de flûte appelée Nay. C’est parmi ces derniers que nous parvinmes à nous établir pour assister à la complète Meg'lis (ou représentation) du zikr. Nous le décrirons aussi exactement que possible, pour donner une idée de ceux qui sont le plus estimés au Caire. Celui-ci dut commencer à environ trois heures, d’après notre calcul, trois heures après le coucher du soleil. Les exécutants récitèrent d’abord le Fa’#”hhab tous ensemble, leur chef s’étant écrié le premier : « E/° Fa’#hbah ! » Tous poursuivent ainsi : « O Dieu |! favorise notre Seigneur Mahomet dans les siècles; favotise notre Seigneur Mahomet dans le plus haut degré au jour du jugement, et favorise tous les prophètes et tous les apôtres parmi les habitants du ciel et de la terre. Et puisse Dieu dont le nom est loué et béni se plaire avec nos seigneurs et nos maîtres Abou-Bekr et Omar, Osman et Ali d’illustre mémoire. Dieu est notre refuge et notre excellent gardien. Il n’y-a force ni puissance qu’en Dieu le haut, le grand | — O Dieu ! 6 notre Seigneur | — O toi libéral en pardon | — © toi le meilleur des meilleurs |! O Dieu | — Amen |! »
Après ces chants, les z/kkee°rs restèrent silencieux quelques minutes, ensuite ils reprirent à voix basse.
Cette manière de préluder au z/kr est commune à presque tous les ordres de Derviches en Égypte et s’appelle és#ifta’hh ezxikr. Aussitôt après, les chanteurs, rangés comme il est dit ci-dessus, commencèrent le zikr La’ ile’ ba il’la Ila’h (il n’y à d’autre divinité que Dieu) dans une mesure lente et en s’inclinant deux fois à chaque répétition du La ile ba il la Ua’b, puis ils le continuèrent ainsi environ un quatt d'heure et le répétèrent ensuite un autre quart d’heure dans un mouvement plus vif, tandis que les Moon’ shids chantaient sur le même air ou en le variant des passages d’un ckasee’deh ou d’un moowesh'abb, ode d’une espèce analogue aux chants de Salomon, et faisant généralement allusion au prophète comme à un objet d’amour et de louange.
Ces zikrs durent jusqu’à ce que le matin convie à la prière et les exécutants se reposent seulement entre chaque meg lis (ou représentation) les uns en prenant du café et quelques autres en fumant.
Il était plus de minuit quand nous quittâmes le lieu du z/kr de la rue Souck-el-bekry pour nous rendre à la place de l’Esbekieh; ici la clarté de la lune, jointe à celle des lampes, produisait un effet singulier; cependant beaucoup de ces dernières étaient éteintes au CÆ£a’i de la Säry et aux tentes. Et plusieurs personnes sommeillaient étendues sur la terre nue, prenant là le repos de la nuit. Le z/kr des Derviches autour de la Séry était terminé, et nous ne décrirons ce dernier que d’après les remarques que nous y fimes la nuit suivante; pour celle-ci, après avoir assisté à plusieurs 2/krs dans les tentes, nous nous retirâmes.
Le jour suivant, (celui qui précède immédiatement la nuit de la Mouled), nous retournâmes à El-Esbekieh une heure environ avant midi. Il était trop tôt pour qu’il y eût beaucoup de monde rassemblé et beaucoup de divertissements. Nous ne vimes que quelques jongleurs, des bouffons, des sha’ërs 1 qui s’efforçaient de réunir un petit cercle de spectateurs autour d’eux. Mais bientôt la foule s’accrut graduellement, cat il s’agissait d’un spectacle remarquable, qui attire chaque année, à pareil jour, une multitude toujours émerveillée à sa vue. Ce spectacle est appelé la Dossah (la marche). Et voici en quoi il consiste.
Le Sheykh de la Saadyeh-Derviche (le Sayd Mobhammad El-Menzela) qui est Kharib (ou prédicateur) de la mosquée de Hasanieh, après avoir, dit-on, passé une partie de la nuit précédente dans la solitude à répéter certaines prières, certaines invocations secrètes et des passages du Coran, reparaît à la mosquée nommée ci-dessus, le vendredi, jour qui précède la nuit de la Mouled, pour accomplir le devoir accoutumé de la Dossab. Les prières de la matinée et la prédication étant terminées, il quitte la mosquée pour se rendre à cheval à la maison du Sheykh El-Bekry, chef de tous les ordres de Derviches en Égypte. Cette maison «est au sud de la place de l’Esbekieh et attenant à celle qui est située à l'angle du sud-ouest. En faisant ce trajet, il est joint par une foule de Saa dys Derviches de différents districts de la métropole. Le Sheykh est un vieillard à barbe blanche, d’une belle complexion et dont la physionomie est aimable et intelligente. Le jour dont nous parlons, il portait un ber’ish ? blanc et un cka’on’ck blanc aussi (ou bonnet ouaté recouvert de drap). Son turban de mousseline était d’un vert olive si foncé qu’à peine pouvait-on le distinguer du noir et [un] bandeau de mousseline blanche [lui] traversait obliquement le front. Le cheval qu’il montait était de taille moyenne et d’un poids ordinaire. On verra pour quelle raison cette dernière remarque était à faire.
Le Sheykb entra dans le Birket-el-Esbekieh précédé par une nombreuse procession des Derviches dont il est le chef. À peu de distance de la maison du Sheykh E/-Bekry la procession s’arrêta; alors vint un nombre considérable de Derviches et autres. Nous ne pûmes les compter, mais ils étaient certainement plus de soixante; [ils] s’étendirent à plat ventre
1. Parmi les conteuts, « la corporation la plus nombreuse est celle des poètes ou Chôarah, nom dérivé de chebr, qui veut dire vers, d’où chaèr : poète » (Charles Didier, /es Nuits du Caire).