‹ Gerard De NervalChapitre 32 sur 319 · NE · texte numérisé non relu

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concile, la place où fut brûlé Jean Huss, et tant d’autres curiosités historiques que notre Anglais de la table d'hôte avait admirées à loisir. C’est qu’en vérité je voudrais ne pas gâter davantage Constance dans mon imagination. Je tai dit comment, en descendant des gorges de montagnes du canton de Zurich, couvertes d’épaisses forêts, je l’avais aperçue de loin, par un beau coucher de soleil, au milieu de ses vastes campagnes inondées de rayons rougeîtres, bordant son lac et son fleuve comme une Stamboul d’Occident; je t’ai dit aussi combien, en approchant, on trouvait ensuite la ville elle-même indigne de sa renommée et de sa situation merveilleuse. J’ai cherché, je l’avoue, cette cathédrale bleuâtre, ces places aux maisons sculptées, ces rues bizarres et contournées, et tout ce moyen âge pittoresque dont l’avaient douée poétiquement nos décorateurs d’Opéra; eh bien! tout cela n’était que rêve et qu’invention : à la place de Constance, imaginons Pontoise, et nous voilà davantage dans le vrai. Maintenant, j'ai peur que la salle du concile ne se trouve être une hideuse grange 2, que la cathédrale ne soit aussi mesquine au dedans qu’à l’extérieur, et que Jean Huss n’ait été brûlé sur quelque fourneau de campagne. Hâtons-nous donc de quitter Constance avant qu’il fasse jour, et conservons du moins un doute sur tout cela, avec l’espoir que des voyageurs moins sévères pourront nous dire plus tard : « Mais vous avez passé trop vite | mais vous n’avez rien vu! »

Aussi bien, c’est une impression douloureuse, à mesure qu’on va plus loin, de perdre, ville à ville et pays à pays, tout ce bel univers qu’on s’est créé jeune, par les lectures, par les tableaux et par les rêves. Le monde qui se compose ainsi dans la tête des enfants est si riche et si beau, qu’on ne sait s’il est le résultat exagéré d’idées apprises, ou si c’est un ressouvenir d’une existence antérieure et la géographie magique d’une planète inconnue !, Si admirables que soient certains aspects et certaines contrées, il n’en est point dont

1. Gérard précurseur de Marcel Proust ? Cette « géographie magique d’une planète inconnue » ferait en tout cas un admirable titre pour le célèbre passage sur les noms de pays de Dy côté de chez Swann, II. Ce passage paraît, d’autre part inspiré d'Alexandre Dumas : «7 y a de ces choses et de ces lieux dont on se fait d'avance, sur leur nom plus ou moins sonore, une idée arrêtée » (Impressions de V/oyage, cité pat G. Rouger. Il s’agit, chez Dumas comme chez Gérard, de Constance).

l'imagination s'étonne complètement, et qui lui présentent quelque chose de stupéfiant et d’inouï: Je fais exception à l'égard des touristes anglais, qui semblent n’avoir jamais rien vu ni rien imaginé.

L’hôte du Brochet à fait consciencieusement éveiller en pleine nuit tous les voyageurs destinés à s’embarquer sur le lac. La pluie à cessé, mais il fait grand vent, et nous marchons jusqu’au port à la lueur des lanternes. Le bateau commence à fumer; l’on nous dirige vers les casemates, et nous reprenons sur les banquettes notre sommeil interrompu. Deux heures après, un jour grisâtre pénètre dans la salle; les eaux du lac sont noires et agitées; à gauche, l’eau coupe l’horizon; à droite, le rivage n’est qu’une frange 1. Nous voilà réduits aux plaisirs de la société; elle est peu nombreuse. Le capitaine du bâtiment, jeune homme agréable, cause galamment avec deux dames allemandes, qui sont venues du même hôtel que moi. Comme il se trouve assis auprès de la plus jeune, je n’ai que la ressource d’entretenir la plus âgée, qui prend le café à ma gauche. Je commence par quelques phrases d'allemand assez bien tournées touchant la rigueur de la température et l’incertitude du temps.

« Parlez-vous français ? me dit la dame allemande.

— Oui, madame, lui dis-je un peu humilié; certainement, je parle aussi le français. »

Et nous causons désormais avec beaucoup plus de facilitére

Il faut dire que l’accent allemand et la prononciation très différente des divers pays présentent de grandes difficultés aux Français qui n’ont appris la langue que par des livres ?. En Autriche, cela devient même un tout autre langage, qui diffère autant de l’allemand que le provençal du français. Ce qui contribue ensuite à retarder sur ce

1. On croirait lire ici la description fidèle d’un tableau ou d’une aquarelle, une de ces vues suisses ou de ces études alpestres, dont parle Gérard au début de son Introduction.

2. Cf. lettre à sün père, Francfort, 18 septembre 1838 : Ken admettant qu'aujourd'hui encore j'éprouve quelque difficulté à traduire ou à comprendre certaines choses, il est clair que lan prochain. je pourrai me mettre en état de l’accomplir » (Corresp., éd. cit., n° 33). Telle était la connaissance de l’allemand qu'avait celui qui, onze ans plus tôt, avait obtenu son ptemier succès littéraire avec la traduction de Faust !

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point l'éducation du voyageur, c’est que partout on lui parle dans sa langue, et qu’il cède involontairement à cette facilité qui rend sa conversation plus instructive pour les autres que pour lui-même.

La tempête augmentant beaucoup, le capitaine crut devoir prendre un air soucieux, mais ferme, et s’en alla donner des ordres, afin de rassurer les dames. Cela nous amena naturellement à parler de romans maritimes ?. La plus jeune dame paraissait très forte sur cette littérature, toute d'importation anglaise ou française, l'Allemagne n'ayant guère de marine. Nous ne tardâmes pas à prendre terre par Scribe et Paul de Kock. Il faut convenir que, grâce au succès européen de ces deux messieurs, les étrangers se font une singulière idée de la société et de la conversation parisiennes. La dame âgée parlait fort bien d’ailleurs : e/e avait vu les Français dans son temps, comme elle le disait gaiement; mais la plus jeune avait une prétention au langage à la mode, qui l’entraînait parfois à un singulier emploi des mots nouveaux.

« Monsieur, me disait-elle, imaginez-vous que Passau où nous habitons n’est en arrière sur rien; nous avons la société la plus fivelée de la Bavière. Munich est si ennuyeux à présent que tous les gens 4 la haute viennent à Passau ; on y donne des soirées d’un chique étonnant !.. »

O monsieur Paul de Kock ! voilà donc le français que vous apprenez à nos voisins | Mais peut-être ceux de nous qui parlent op bien l'allemand tombent-ils dans les mêmes idiotismes ! Je n’en suis pas là encore, heureusement.

«Il n’y a si bonne compagnie dont il ne faille se séparer |! » disait le roi Dagobert à ses chiens. en les jetant par la fenêtre. Puisse cet ancien proverbe, que je cite textuellement, me servir de transition entre le départ de plusieurs de nos passagers qui nous quittèrent à Saint-Gall, et le tableau, que je vais essayer de tracer, d’un divertissement auquel se livraient nos marins sur le pont, en attendant que le bateau reprit sa course pour Morseburg. L'idée en est triviale, mais assez gaie et digne d’être utilisée dans la littérature maritime. I] y avait trois chiens sur le bateau

‘à vapeur. L’un d’eux, caniche imprévoyant, s’étant trop

approché de la cuisine, un mousse s’avisa de tremper dans la sauce sa belle queue en panache. Le chien reprend sa promenade; l’un ir deux autres s’élance à sa poursuite et lui mord la queue ardemment. Voyant ce résultat

bouffon, l’on s’empresse d’en faire autant au second, puis au troisième, et voilà les malheureux animaux tournant er

cercle sans quitter prise, chacun avide de mordre et furieux

d’être mordu. C’est là une belle histoire de chiens |! comme dirait le sieur de Brantôme... mais que dire de mieux d’une traversée sur le lac de Constance par un mauvais temps ? L'eau est noire comme de l’encre, les rives sont plates partout, et les villages qui passent n’ont de remarquable que leurs clochers en forme d’oignons, garnis d’écailles de fer-blanc, et portant à leurs pointes des boules de cuivre enfilées.

Le plus amusant du voyage, c’est qu’à chaque petit port où l’on s’arrête on fait connaissance avec une nouvelle nation. Le duché de Bade, le Wurtemberg, la Bavière, la Suisse se posent là, de loin en loin, comme puissances maritimes. d’eau douce. Leur marine donne surtout la chasse aux mauvais journaux français et suisses qui voltigent sur le lac sous le pavillon neutre; il en est un, intitulé justement es Feuilles du Lac, journal allemand progressif, qui, je crois bien, n’échappe aux diverses censures qu’en s’imprimant sur l’eau, et en distribuant ses abonnements de barque en barque sans jamais toucher le rivage.

La liberté sur les mers ! comme dit Byron.

En rangeant à gauche les côtes de Bade, voici que nous apercevons enfin les falaises brumeuses du royaume de Wurtemberg. Une forêt de mâts entrecoupés de tours pointues et de clochers nous annonce bientôt l’unique port de la Bavière; c’est Lindau; plus loin, Autriche possède Bregenz.

Nous ne subissons aucune quarantaine, mais les douaniers sévères font transporter nos malles dans un vaste entrepôt. En attendant l’heure de la visite, on nous permet d’aller diner. Il est midi : c’est l’heure où l’on diîne encore dans toute l’Allemagne. Je m’achemine donc vers l’auberge la plus apparente, dont l’enseigne d’or éclate au milieu d’un bouquet de branches de sapin fraîchement coupées. Toute la maison est en fête, et les nombreux convives ont mis leurs habits de gala. Aux fenêtres ouvertes, j’aperçois de jolies filles à la coiffure étincelante, aux longues tresses blondes, qui en appellent d’autres accourant de l’église ou des marchés; les hommes chantent et boivent; quelques montagnards entonnent leur #r//y plaintif.

La musique dominait encore tout ce vacarme, et, dans

la cour, les troupeaux bélaient. C’est que, justement, j'arrivais un jour de marché. L’hôte me demande s’il faut me servir dans ma chambre. « Pour qui me prenez-vous, vénérable Bavarois? Je ne m’assois jamais qu’à table d'hôte ! » Et quelle table ! elle fait le tour de l'immense salle. Ces braves gens fument en mangeant; les femmes valsent (aussi en mangeant) dans l’intervalle des tables. Bien plus, il y a encore des saltimbanques bohèmes qui font le tour de la salle en exécutant la pyramide humaine, de sorte que l’on risque à tout moment de voir tomber un paillasse dans son assiette.

Voilà du bruit, de l’entrain, de la gaieté populaire; les filles sont belles, les paysans bien vêtus; cela ne ressemble en rien aux orgies misérables de nos guinguettes; le vin et la double bière se disputent l’honneutr d’animer tant de folle joie, et les plats homériques disparaissent en un clin d'œil. J’entre donc en Allemagne sous ces auspices riants; le repas fini, je parcours la ville, dont toutes les rues et les places sont garnies d’étalages et de boutiques foraines, et J'admire partout les jolies filles des pays environnants, vêtues comme des reines, avec leurs bonnets de drap d’or et leurs corsages de clinquant à,

Il s’agit maintenant de choisir un véhicule pour Munich; mais je n’ai point à choisir : la poste royale, et partout la poste; il n’y a nulle part P, de ce côté, de diligences particulières; point de concurrence dont on ait à craindre la rivalité €; — les chevaux ménagent les routes, les postillons ménagent les chevaux, les conducteurs ménagent les voitures, le tout appartenant à l’État; — nul n’est pressé d’arriver, mais on finit par arriver toujours; le fleuve de la vie se ralentit dans ces contrées et prend un air majestueux. . «Pourquoi faire du bruit ? » comme disait cette vieille femme dans Werther1 4, J'ai pourtant fini par arriver à Munich . par le chemin de fer d’Augsbourg.

1. La mémoire de Gérard n’est pas toujours très fidèle, et il y a dans sa tête tant de lectures mélées ! En tout cas, aucune veille femme, dans Werther, ne prononce ces paroles (cf. cependant : IT, 16 wars, où Mie B, — mais ce n’est pas une vieille femme | — dit : « ef maintenant tout ce bruit »).

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y | UN JOUR À MUNICH a |

À une époque où l’on voyageait fort peu, faute de! bateaux à vapeur, de chemins de fer, de chemins! ferrés, et même de simples chemins, il y eut des littérateurs, | tels que d’Assoucy, Lepays et Cyrano de Bergerac, qui! mirent à la mode les voyages dits fzbuleux. Ces touristes; hardis décrivaient la lune, le soleil et les planètes, et procé-! daient du reste dans ces inventions de Lucien, de Merlin-! Coccaie et de Rabelais. Je me souviens d’avoir lu dans un! de ces auteurs la description d’une étoile qui était toute! peuplée de poètes; en ce pays-là la monnaie courante était! de vers bien frappés; on dinait d’une ode, on soupait d’un! sonnet; ceux qui avaient en portefeuille un poème épique! pouvaient traiter d’une vaste propriété 1.

Un autre pays de ce genre était habité seulement par des; peintres, tout s’y gouvernait à leur guise, et les écoles: diverses se livraient parfois des batailles rangées. Bien plus, tous les types créés par les grands artistes de la terre avaient : là une existence matérielle, et l’on pouvait s’entretenir avec: la Judith de Caravage, le Magicien d’Albert Dürer ou la! Madeleine de Rubens ?.

1. Souvenir du Voyage dans la Lune, de Cyrano de Bergerac. Merlin Coccaie, pseudonyme d’un burlesque italien, Folengo (1491-1544), est l’auteur d’un Opus Macaronicum (1520), qui compte peut-être au nombre des sources de Rabelais. Il est encore question de ce poète dans une nouvelle de Gérard, La Main enchantée (XD).

2. Contamination de deux sources : Toyage merveilleux du prince Fanférédin dans la Romancie du P. Bougeant, où l’on rencontre, incarnés, | des héros de roman,'et Description de lle de Portraicture, livre attribué à Charles Sorel, où l’unique occupation des habitants consiste à peindre ou à vendre des tableaux. C’est en 1834, lors de son passage à Naples, que Gérard avait vu le tableau de Caravage, et il figure ainsi au nombre des précurseurs de la vogue moderne du peintre napolitain : il reconnaît sans doute dans Caravage son propre goût pour le réalisme fantastique et le clair obscur pittoresque. Quant à Rubens, il étaitun des héros du romantisme pictural, et les Madeleines de ses Descentes de Croix évoquent le ype éternel cher à Gétard. Enfin

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