‹ Gerard De NervalChapitre 34 sur 319 · LES AMOURS DE VIENNE · texte numérisé non relu

LES AMOURS DE VIENNE

Tu m'as fait promettre de t’envoyer de temps en temps les impressions P senfimentales ? de mon voyage, qui t’intéressent plus, m’as-tu dit, qu'aucune description pittoresque. Je vais commencer. Sterne et Casanova me soient en aide pour te distraire. J’ai envie simplement de te conseiller de les relire, en t’avouant que ton ami n’a point le style de l’un ni les nombreux mérites de l’autre, et qu’à les parodier il compromettrait gravement l’estime que tu fais de lui. Mais enfin, puisqu’il s’agit surtout de te servir en te fournissant des observations où ta philosophie puisera des maximes, je prends le parti de te mander au hasard tout ce qui m'arrive, intéressant ou non, jour par jour si je le puis, à la manière du capitaine Cook, qui écrit avoir vu un tel jour un goéland ou un pingouin, tel autre jour n’avoir vu qu’un tronc d’arbre flottant; ici la mer était claire, là bourbeuse. Mais, à travers ces signes vains, ces flots changeants, il rêvait des îles inconnues et parfumées, et finissait par aborder un soir dans ces retraites du pur amour et de Péternelle beauté.

Le 21. — Je sortais du théâtre de Leopoldstadt ?. Il - faut dire d’abord que je n’entends que fort peu le patois

1. Allusion — confirmée plus loin — au Voyage sentimental de Sterne. Sur ce chapitre, cf. var.

2. C’est bien dans ce quartier, rue de Tabor, 306, (lettre à Mallac. Corresp., éd. cit., n° 49) que, comme il le dit à la fin du chapitre, Gérard eut son logement au cours de son séjour à Vienne de 1839-40. L'épisode qui suit n’est pas non plus sans quelque analogie avec celui

qui se parle à Vienne. Il est donc important que je cherche quelque jolie personne de la ville qui veuille bien me mettre au coutant du langage usuel. C’est le conseil que donnait Byron aux voyageurs 1. Voilà donc trois jours que je poursuivais dans les théâtres, dans les casinos, dans les bals, appelés vulgairement Sper/s, des brunes et des blondes (il n'ya Dore ici que des blondes), et j’en recevais en général peu d’accueil. Hier, au théâtre de Leopoldstadt, j'étais sorti, après avoir marqué ma place : une charmante jeune fille blonde me demande, à la porte, si le spectacle est commencé. Je cause avec elle, et j’en obtiens ce renseignement, qu’elle était ouvrière, et que sa maîtresse, voulant la faire entrer avec elle, lui avait dit de l’attendre à la porte du théâtre. J’accumule sur cette donnée les offres les plus exorbitantes; je parle de premières loges et d’avant-scène; je promets un souper splendide, et je me vois outrageusement refusé. Les femmes ici ont des superlatifs tout prêts contre les insolents, ce dont, au reste, il ne faut pas trop s’effrayer.

Cette personne paraissait fort inquiète de ne pas voir arriver sa maîtresse. Elle se met à courir le long du boulevard; je la suis en lui prenant le bras, qui semblait très beau. Pendant la route, elle me disait des phrases en toutes sortes de langues, ce qui fait que je comprenais à la rigueur. Voilà son histoire. Elle est née à Venise, et elle a été amenée à Vienne par sa maîtresse, qui est Française; de sorte que, comme elle me l’a dit fort agréablement, elle ne sait bien aucune langue, mais un peu trois langues. On n’a pas d’idée de cela, excepté dans les comédies de Machiavel et de Molière. Elle s'appelle Cafarina Colassa. Je lui dis en bon allemand (qu’elle comprend bien et parle mal) que je ne pouvais désormais me résoudre à l’abandonner, et je construisis une sorte de madrigal assez agréable. À ce moment, nous étions devant sa maison; elle m’a prié d’attendre, puis elle est revenue.me dire que sa maîtresse était en effet au théâtre, et qu’il fallait y retourner.

qui est rapporté dans Les Filles du Feu, Octavie, où il est aussi question de la représentation d’un opéra, mais au San Carlo de Naples (cf. version ms. de cet épisode : Lettres à Aurélia, N : « Le soir, nous étions allés voir Buondelmonte à San Carlo »).

1. Don Juan, U, 164 : « I] est fort agréable de s'initier à une langue étrangère par les yeux et les lèvres d’une femme. »

Revenus devant la bee du théâtre, je proposais toujours

Pavant-scène, mais elle a refusé encore, et a pris au bureau une deuxième galerie; j’ai été obligé de la suivre, en donnant au contrôleur ma première galerie pour une deuxième, ce qui l’a fort étonné. Là, elle s’était livrée à une grande joie en apercevant sa maitresse dans une loge, avec un monsieur à moustaches. Il à fallu qu’elle allât lui parler; puis elle m’a dit que le spectacle ne l’amusait pas, et que nous ferions mieux d’aller nous Lors me on jouait pourtant une pièce de madame Birchpfeiffer 1, mais il est vrai que ce n’est pas amusant. Nous sommes donc allés vers le Prater, et je me suis lancé, comme tu le penses, dans la séduction la plus compliquée.

Mon ami | imagine que c’est une beauté de celles que nous avons tant de fois rêvées, — la femme idéale des tableaux de l’école italienne, la Vénitienne de Gozzi, bionda e grassota, la voilà trouvée ? | je regrette de n’être pas assez fort en peinture pour t’en indiquer exactement tous les traits. Figure-toi une tête ravissante, blonde, blanche, une peau incroyable, à croire qu’on l’ait conservée sous des verres; les traits les plus nobles, le nez aquilin, le front haut, la bouche en cerise; puis un col de pigeon gros et gras, arrêté par un collier de perles; puis des épaules blanches et fermes, où il y a de la force d’Hercule et de la faiblesse et du charme de l’enfant de deux ans. J’ai expliqué à cette beauté

u’elle me plaisait, surtout — parce qu’elle était pour ainsi ire Austro-V'énitienne, et qu’elle réalisait en elle seule le Saint-Empire romain, ce qui a paru peu la toucher.

1. Actrice allemande (1800-1868), qui composa aussi des drames dont le succès fut considérable.

2. Gérard, ami de Théophile Gautier, doit donc bien à la peinture une part au moins de son rêve féminin. Mais les termes dont il se sert ici sont directement empruntés, comme l’a signalé M. Gilbert Rouger, à un texte du Vénitien Carlo Gozzi (1722-1806), qui, dans ses Mémoires (1797), évoque le souvenir d’une soirée passée au théâtre en compagnie d’une jeune fille biondine, grassotta. Les termes de Gozzi sont aussi repris par Théophile Gautier dans son portrait de Jenny Colon (Les Belles Femmes de Paris, 1839). À propos de Carlo Gozzi, cf. Paul de Musset, Revse des Deux Mondes, novembre 1844 (cité par G. Rouger) : « wne des sources inconnues où la lifférature actuelle a puisé tout un monde d'idées. Hoffmann devait à l'étude de Goxxi uns partie de son talent. Lorsqu'on a cru que Charles Nodier S'inspérait de

Hoffmann, c'était dans Gozzi qu’il prenait son bien ».

Je lai reconduite à travers un écheveau de rues assez embrouillé, Comme je ne comprenais pas beaucoup l'adresse qui devait me servir à la retrouver, elle a bien voulu me l’écrire à la lueur d’un réverbère, — et je te l’envoie ci-jointe pour te montrer qu’il n’est pas moins difficile de déchiffrer son écriture que sa parole. Jai peur que ces caractères ne soient d'aucune langue; aussi tu verras que j'ai marqué sur la marge un itinéraire pour reconnaitre sa porte plus sûrement.

Maintenant voici la suite de l’aventure. Elle m'avait donné rendez-vous dans la rue, à midi. Je suis venu de bonne heure monter la garde devant son bienheureux n° 189. Comme on ne descendait pas, je suis monté. Jai trouvé une vieille sur un palier, qui cuisinait à un grand fourneau, et comme d’ordinaire une vieille en annonce une Jeune, j'ai parlé à celle-là, qui a souri et m’a fait attendre. Cinq minutes après, la belle personne blonde a paru à la porte et m'a dit d’entrer. C'était dans une grande salle: elle déjeunait avec sa dame et m’a prié de m’asseoir derrière elle sur une chaise. La dame s’est retournée : c'était une grande jeune persoñne osseuse, et qui m’a demandé en français mon nom, mes intentions et toutes sortes de tenants et d’aboutissants; ensuite elle m’a dit : « C’est bien 5 mais j’ai besoin de mademoiselle jusqu’à cinq heures aujourd’hui; après, je puis la laisser libre pour la soirée. » La jolie blonde m’a reconduit en souriant, et m’a dit : « À cinq heures. »

Voilà où j'en suis; je t’écris d’un café où j'attends que l’heure sonne; mais tout cela me parait bien berger.

Le 22. — Voilà bien une autre affaire. Mais reprenons le fil des événements. Hier, à cinq heures, la Catarina ou plutôt la Katty, comme on l’appelle dans sa maison, m'est venue trouver dans un Kaffehaus où je l’attendais. Elle était très charmante, avec une jolie coiffe de soie sur ses beaux cheveux, — le chapeau n'appartient ici qu'aux femmes du monde. — Nous devions aller au théâtre de la Porte-de-Carinthie voir représenter Be/sario SMOpért mais voici qu'elle à voulu retourner à Leopoldstadt, en me disant qu’il fallait qu’elle rentrât de bonne heure. La Porte-de-Carinthie est à l’autre extrémité de la ville. Bien |

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