Opéra de Donizetti (Venise, 1836, Paris
nous sommes entrés à Leopoldstadt; elle à voulu payer sa place, me déclarant qu’elle n’était pas une griserte (traduction française), et qu’elle voulait payer, ou n’entrerait pas. O Dieu ! si toutes les dames comprenaient une telle délicatesse |... Il paraît que cela continue à rentrer dansles mœurs spéciales du pays.
Hélas ! mon ami, nous sommes de bien pâles don Juan. J'ai essayé la séduction la plus noire, rien n’y a fait. Il a fallu la laisser s’en aller, et s’en aller seule ! du moins jusqu’à l’entrée de sa rue. Seulement elle m’a donné rendezvous à cinq heures pour le lendemain, qui est aujourd’hui.
À présent, voici où mon Iliade commence à tourner à POdyssée. À cinq heures, je me promenais devant la porte du n° 189, frappant la dalle d’un pied superbe; Catarina ne sort pas de sa maison. Je m’ennuie de cette faction (la garde nationale te préserve d’une corvée pareille par un mauvais temps |); j’entre dans la maison, je frappe; une jeune fille sort, me prend la main et descend jusqu’à la rue avec moi. Ceci n’est point encore mal. Là elle m'explique qu’il faut m’en aller, que la maîtresse est furieuse, et que du reste Catarina est allée chez moi dans la journée pour me prévenir. Moi, voilà là-dessus que je perds le fil de la phrase allemande; je m'’imagine, sur la foi d’un verbe d’une consonance douteuse, qu’elle veut dire que Catarina ne peut pas sortir et me prie d’attendre encore; je dis: C’est bien ! et je continue à battre le pavé devant la maison. Alors la jeune fille revient, et comme je lui explique que sa prononciation me change un peu le sens des mots, elle rentre et m’apporte un papier énonçant sa phrase. Ce papier m’apprend que Catarina est allée me voir à lAige-
oër, où je suis logé. Alors je cours à lAigk-Noir ; le garçon me dit qu’en effet une jeune fille est venue me demander dans la journée; je pousse des cris d’aigle, et je reviens au n° 189; je frappe; la personne qui m'avait parlé déjà redescend; la voilà dans la rue m’écoutant
avec une patience angélique; j’explique ma position; nous recommençons à ne plus nous entendre sur un mot; elle rentre, et me rapporte sa réponse écrite. Catarina n’habite pas la maison; elle y vient seulement dans le jour, et pour l’instant elle n’est pas là. Reviendra-t-elle dans la soirée ? on ne sait pas; mais j'arrive à un éclaircissement plus ample. La jeune personne, un modèle, du reste, de complaisance et d’aménité (comprends-tu cette
fille dans la rue jetant des cendres sur les feu de ma passion ?), me dit que la dame, la maîtresse, à été dans une grande colère (et elle m’énonce cette colère par des gestes expressifs) : — Mais enfin? — C'est qu'on à su que Catarina a un autre amoureux dans la ville. — Oh ! pardieu | dis-je là-dessus (tu me comprends, je ne m'étais pas attendu à obtenir #7 cœur tout neuf). Eh bien! cela suffit, je le sais, je suis content, je prendrai garde à ne pas la compromettre. — Mais non, a répliqué la jeune ouvrière (je t’arrange un peu tout ce dialogue ou plutôt je le resserre), c’est ma maîtresse qui s’est fâchée parce que le jeune homme est venu hier soir chercher la Catarina, qui lui avait dit que sa maîtresse la devait garder jusqu’au soir; il ne l’a pas trouvée, puisqu'elle était avec vous, et ils ont parlé très longtemps ensemble.
Maintenant, mon ami, voilà où j’en suis : je comptais la conduire au spectacle ce soir, puis à la Conversation, où l’on joue de la musique et où l’on chante, et je suis seul à six heures et demie, buvant un verre de rosolio dans le Gastoffe, en attendant l’ouverture du théâtre 2. Mais la pauvre Catarina ! Je ne la verrai que demain, je l’attendrai dans la rue où elle passe pour aller chez sa maitresse et je saurai tout P |
Le 23. — Je m'aperçois que je ne t'avais pas encore parlé de la ville. Il fallait bien cependant un peu de mise en scène à mes aventures romanesques, car tu n’es pas au bout.
© Le premier aspect de Vienne n’a rien que de très vulgaire 4, On traverse de longs faubourgs aux maisons uniformes; puis, au milieu d’une ceinture de promenades, derrière une enceinte de fossés et de murailles, on rencontre enfin la ville, grande tout au plus comme un quartier de Paris. Suppose que l’on isole l’arrondissement du Palais- Royal, et que, lui ayant donné des murs de ville forte et des boulevards larges d’un quart de lieue, on laisse alentour les faubourgs dans toute leur étendue, et tu auras ainsi une idée complète de la situation de Vienne, de sa richesse et de son mouvement. Ne vas-tu pas penser tout de suite qu’une ville construite ainsi n’offre point de transition entre le luxe et la misère, et que ce quartier du centre, plein d’éclat et de richesses, à besoin, en effet, des bastions et des fossés qui l’isolent pour tenir en respect ses pauvres et laborieux faubourgs € ?
Je me sentis tout à coup attristé au moment où j’entrais dans cette capitale. C'était vers trois heures, par une brumeuse journée d’automne; les vastes allées qui séparent les deux cités 2 étaient remplies d’hommes élégants et de femmes brillantes, que leurs voitures attendaient le long des chaussées; plus loin la foule bigarrée se pressait sous les portes sombres, et tout d’un coup, à peine l’enceinte franchie, je me trouvai au plein cœur de la grande ville P : et malheur à qui ne roule pas en voiture sur ce beau pavé de granit, malheur au pauvre, au rêveur, au passant inutile; il n’y à de place là que pour les riches et pour leurs valets, pour les banquiers et pour les marchands. Luxe inoui dans la ville centrale et pauvreté dans les quartiers qui l’entourent, voilà Vienne au premier coup d’œil.
C Rien n’est triste aussi comme d’être forcé de quitter, le soir, le centre ardent et éclairé, et de traverser encore, pour regagner les faubourgs, ces longues promenades, avec leurs allées de lanternes qui s’entrecroisent jusqu’à Phorizon : les peupliers frissonnent sous un vent continuel; on a toujours à traverser quelque rivière ou quelque canal aux eaux noires, et le son lugubre des horloges avertit seul de tous côtés qu’on est au milieu d’une ville. Mais en atteignant les faubourgs, on se sent comme dans un autre monde, où l’on respire plus à l’aise; c’est le séjour d’une population bonne, intelligente et joyeuse; les rues sont à la fois calmes et animées; si les voitures circulent encore, c’est dans la direction seulement des bals et des théâtres; à chaque pas, ce sont des bruits de danse et de musique, ce sont des bandes de gais compagnons qui chantent des chœurs d’opéra; les caves et les tavernes luttent d’enseignes illuminées et de transparents bizarres : ici l’on entend des chanteuses styriennes, là des improvisateurs italiens; la comédie des singes, les hercules, une première chanteuse de l’Opéra de Paris; un Van-Amburg morave 1 avec ses bêtes, des saltimbanques; enfin tout ce que nous n’avons à Paris que les jours de grandes fêtes est prodigué aux habitués des tavernes sans la moindre rétribution. Plus haut, l'affiche d’un Sper/, encadrée de | verres de couleurs, s’adresse à la fois à la haute noblesse,
1. Célèbre dompteur américain qui s’était produit à Paris en 1839.
aux honorables militaires et à l’aimable public; les bals. négligés, les bals consacrés à telle ou telle sainte : c’est le | goût du pays. , S
Entrons au théâtre populaire de Leopoldstadt où lon | joue des farces locales (ca/ posse) très amusantes et où je! vais très souvent, attendu que je suis logé dans le faubourg de ce nom, le seul qui touche à la ville centrale, dont il | n’est séparé que par un bras du Danube 1, ||
SUITE DU JOURNAL a
Ce 23. — Hier au soir, me trouvant désœuvré dans | ce théâtre, et presque seul entre les vrais civilisés, le | reste se composant de Hongrois, de Bohêmes, de Grecs, de Turcs, de Tyroliens, de Roumains, et de Transylva- || niens P, j’ai songé à recommencer ce rôle de Casanova, || déjà assez bien entamé l’avant-veille. Casanova est bien plus probable qu’il ne semble dans les usages de ces pays-ci. Je me suis assis successivement près de deux ou trois femmes seules; j’ai fini par lier conversation avec l’une d’elles dont le langage n’était pas trop viennois; après cela j'ai voulu la reconduire, mais elle m’a permis seulement | de lui toucher le bras un instant sous son manteau, encore | un très beau bras parmi toutes sortes de soieries et de poils | de chat ou fourrures. Nous nous sommes promenés très |
1. L'histoire de Katty, comme celle de Vhahby au chapitre VII | (les deux noms ont une curieuse parenté), résulte sans doute de la | contamination, habituelle chez Gérard, du réel et de l'imaginaire, | l’imaginaire lui-même étant à la fois rêve et souvenir. M. Jean Richer | (éd. Pléiade, t. IL, p. 1276) signale une chronique d'Alexandre Weill, ami de Gérard (L’Événement, 16 avril 188 1), où l’on peut lire ceci : & C’est à Vienne que, pour la première et la dernière fois, j'ai vu une maîtresse \ à Gérard. C'était une Hongroise. » Or Gérard nous présente Katty comme une Ausfro-V/énitienne et Vhahby comme une bobême, mais l’une et l’autre sont des h/ondes, et portent ainsi, dans le teint de leur chevelure comme dans la consonance de leurs noms, le signe de la ressemblance nervalienne.
) longtemps, puis je l’ai mise devant sa porte, sans qu’elle ait voulu, du reste, me laisser entrer; toutefois elle m’a donné rendez-vous pour ce soir à six heures.
Et de deux. Celle-là ne vaut pas tout à fait l’autre comme beauté, mais elle paraît être d’une classe plus relevée. Je le saurai ce soir. Mais cela ne te confond-il pas, qu’un étranger fasse connaissance intime de deux femmes en trois jours, que l’une vienne chez lui, et qu’il aille chez Vautre ? Et nulle apparence suspecte dans tout cela. Non, on me l’avait bien dit, mais je ne le croyais pas; c’est ainsi que l’amour se traite à Vienne | Eh bien ! c’est charmant. À Paris, les femmes vous font souffrir trois mois, c’est la règle; aussi peu de gens ont la patience de les attendre. Ici, les arrangements se font en trois jours, et l’on sent dès le premier que la femme céderait, si elle ne craignait pas de vous faire l’effet d’une grisefte ; car c’est là, il paraît, leur grande préoccupation. D'ailleurs, rien de plus amusant que cette poursuite facile dans les spectacles, casinos et bals; cela est tellement reçu, que les plus hornétes ne s’en étonnent pas le moins du monde; les deux tiers au moins des femmes viennent seules dans les lieux de réunion, ou vont seules dans les rues. Si vous tombez par hasard sur une ver/y, votre recherche ne l’offense pas du tout, elle cause avec vous tant que vous voulez. Toute femme que vous abordez se laisse prendre le bras, reconduire; puis, à sa porte, où vous espérez entrer, elle vous fait un salut très gentil et très railleur, vous remercie de l’avoir reconduite et vous dit que son mari ou son père l'attend dans la maison. Tenez-vous à la revoir, elle vous dira fort bien que, le lendemain ou le surlendemain, elle doit aller dans tel bal ou tel théâtre. Si au théâtre, pendant que vous causez avec une femme seule, le mari ou l’amant, qui s'était allé promener dans les galeries, ou qui était descendu au café, revient tout à coup près d’elle, il ne s'étonne pas de vous voir causer familièrement; il salue et regarde d’un autre côté, heureux sans doute d’être soulagé quelque temps de la compagnie de sa femme.
Je te parle ici un peu déjà par mon expérience et beaucoup | par celle des autres; — mais à quoi cela peut-il tenir ? car
1. Don-juanisme sans doute purement littéraire! (cf. l’article d'Alexandre Weill, note précédente).
vraiment je n’ai vu rien de pareil même en Italie; — sans, doute à ce qu’il y a tant de belles femmes dans la ville que.
les hommes qui peuvent leur convenir sont en proportion beaucoup moins nombreux. À Paris les jolies femmes sont si rares qu’on les met à l’enchère; on les choie, on les garde
et elles sentent aussi tout le prix de leur beauté. Ici les
femmes font très peu de cas d’elles-mêmes et de leurs charmes, car il est évident que cela est commun comme les belles fleurs, les beaux animaux, les beaux oiseaux, qui, en effet, sont très communs si l’on a soin de les cultiver ou de les bien nourrir. Or, la fertilité du pays rend la vie si facile, si bonne, qu’il n’y a pas de femmes mal nourries, et qu’il ne s’y produit pas par conséquent de ces races affreuses qui composent nos artisanes ou nos femmes de la campagne. Tu n’imagines pas ce qu’il y a d’extraordinaire à rencontrer à tous moments dans les rues des filles éclatantes et d’une carnation merveilleuse qui s’étonnent même que vous les remarquiez.
Cette atmosphère de beauté, de grâce, d'amour, a quelque chose d’enivrant : on perd la tête, on soupire, on est amoureux fou, non d’une, mais de toutes ces femmes à
la fois. L’odor di femina est partout dans l'air, et on laspire |
de loin comme don Juan. Quel malheur que nous ne Soyons pas au printemps ! Il faut un paysage pour compléter de si belles impressions. Cependant la saison n’est pas encore sans charmes. Ce matin je suis entré dans le grand jardin impérial au bout de la ville; on n'y voyait personne. Les grandes allées se terminaient très loin par des horizons gris et bleus charmants. Il y a au-delà un grand parc montueux coupé d’étangs et plein d’oiseaux. Les parterres étaient tellement gâtés par le mauvais temps que les rosiers cassés laissaient traîner leurs fleurs dans la boue. Au-delà, la vue donnait sur le Prater et sur le Danube; c'était ravissant malgré le froid. Ah! vois-tu, nous sommes encore jeunes, plus jeunes que nous ne le croyons 1 à...
Ce 7 décembre, — Je transcris ici cinq lignes sur un autre papier. Îl s’est écoulé bien des jours depuis que les quatre pages qui précèdent ont été écrites. Tu as reçu des lettres de moi, tu as vu le côté riant de ma situation, et