Âu moment de ce séjour viennois, Gérard avait 31 ans
près d’un mois me sépare de ces premières impressions de mon séjour à Vienne. Pourtant il y a un lien très immédiat entre ce que je vais te dire et ce que je t’ai écrit. C’est que
-le dénouement que tu auras prévu en lisant les premières pages a été suspendu tout ce temps... Tu me sais bien incapable de te faire des histoires à plaisir et d’épancher mes sentiments sur des faits fantastiques, n’est-ce pas 1? Eh bien ! si tu as pris intérêt à mes premières amours de Vienne, apprends.
Ce 13 décembre. — Tant d'événements se sont passés depuis les quatre premiers jours qui fournissaient le commencement de cette lettre, que j’ai peine à les rattacher à ce qui m'arrive aujourd’hui. Je n’oserais te dire que ma carrière don-juanesque se soit poursuivie toujours avec le même bonheur... La Katty est à Brünn en ce moment auprès de sa mère malade; je devais l’y aller rejoindre par ce beau chemin de fer de trente lieues qui est à l’entrée du Prater mais ce genre de voyage m’agace les nerfs d’une façon insupportable. En attendant, voici encore une aventure qui s’entame et dont je t’adresse fidèlement les premiers détails.
Comme observation générale, tu sauras que dans cette ville aucune femme n’a une démarche naturelle. Vous en remarquez une, vous la suivez; alors elle fait les coudes et les zigzags les plus incroyables de rues en rues. Puis, choisissez un endroit un peu désert pour l’aborder, et jamais elle ne refusera de répondre. Cela est connu de tous. Une Viennoise n’éconduit personne. Si elle appartient à quelqu’un (je ne parle pas de son mari, qui ne compte jainais); si, enfin, elle est trop affairée de divers côtés, elle vous le dit et vous conseille de ne lui demander un rendez-vous que la semaine suivante, ou de prendre patience sans fixer le jour. Cela n’est jamais bien long; les amants qui vous ont précédé deviennent vos meilleurs amis. |
Je venais donc de suivre une beauté que j'avais remarquée au Prater, où la foule s’empresse pour voir les traîneaux, et j'étais allé jusqu’à sa porte sans lui parler, parce que c'était en plein jour. Ces sortes d’aventures m amusent infiniment. Fort heureusement, il y avait un café presque
. , D L 1. C’est précisément ce dont Gérard est parfaitement capable, et ce qui d’ailleurs caractérise son génie littéraire.
en face de la maison. Je reviens donc, à la brune, m’établir près de la fenêtre. Comme je l’avais prévu, la belle personne en question ne tarde pas à sortir. Je la suis, je lui parle, et elle me dit avec simplicité de lui donner le bras, afin que les passants ne nous remarquent pas. Alors elle me conduit dans toutes sortes de quartiers : d’abord chez un marchand du Kohlmarkt, où elle achète des mitaines; puis chez un pâtissier, où elle me donne la moitié d’un gâteau; enfin, elle me ramène dans la maison d’où elle était sortie, reste une heure à causer avec moi sous la porte et me dit de revenir le lendemain au soir. Le lendemain, je reviens fidèlement, je frappe à la porte, et tout à coup je me trouve au milieu de deux autres jeunes filles et de trois hommes vêtus de peaux de mouton et coiffés de bonnets plus ou moins valaques. Comme la société m’accueillait cordialement, je me préparais à m’asseoir : mais point du tout. On éteint les chandelles et l’on se met en route pour des endroits éloignés dans le faubourg. Personne ne me dispute la conquête de la veille, quoique l’un des individus soit sans femme, et enfin nous arrivons dans une taverne fort enfumée. Là, les sept ou huit nations qui se partagent la bonne ville de Vienne semblaient s’être réunies pour un plaisir quelconque. Ce qu’il y avait de plus évident, c’est qu'on y buvait beaucoup de vin doux rouge, mêlé de vin blanc plus ancien. Nous primes quelques carafes de ce mélange. Cela n’était point mauvais. Au fond de la salle, il y avait une sorte d’estrade où l’on chantait des complaintes dans un langage indéfini, ce qui paraissait amuser beaucoup ceux qui comprenaient. Le jeune homme qui n'avait pas de femme s’assit auprès de moi, et comme il parlait très bon allemand, chose rare dans ce pays, je fus content de sa conversation. Quant à la femme avec qui j'étais venu, elle était absorbée dans le spectacle qu’on voyait en face de nous. Le fait est que l’on jouait derrière ce comptoir de véritables comédies. Ils étaient quatre ou cinq chanteurs, qui montaient, jouaient une scène et reparaissaient avec de nouveaux costumes. C’étaient des pièces complètes, mêlées de chœurs et de couplets 2. Pendant les intervalles, les Moldaves, Hongrois, Bohémiens et autres mangeaient beaucoup de lièvre et de veau. La femme que j'avais près de moi s’animait peu à peu, grâce au vin rouge et grâce au vin blanc. Elle était charmante ainsi, car naturellement elle est un peu pâle. C’est une vraie beauté slave;
de grands traits solides indiquent la race qui ne s’est point mélangée.
Il faut encore remarquer que les plus belles femmes ici sont celles du peuple et celles de la haute noblesse. Je t’écris d’un café ? où j'attends l’heure du spectacle; mais décidément l’encre est trop mauvaise, et j’ajourne la suite de mes observations.
SUITE DU JOURNAL
Trente et un décembre, jour de la Saint-Sylvestre. — Diable de conseiller intime de sucre candi ! comme disait Hoffmann 1, ce jour-là même. Tu vas comprendre à quel
propos cette interjection.
Je t’écris, non pas de ce cabaret enfumé et du fond de cette cave fantastique dont les marches étaient si usées, qu’à peine avait-on le pied sur la première, qu’on se sentait sans le vouloir tout porté en bas, puis assis à une table, entre un pot de vin vieux et un pot de vin nouveau, et à l’autre bout étaient « l’homme qui a perdu son reflet » et « l’homme qui a perdu son ombre » discutant fort gravement. Je vais te parler d’un cabaret non moins enfumé, mais beaucoup plus brillant que le Razskeller de Brême ou l'Asersbach de Leipzick ?; d’une certaine cave que j'ai découverte près de la Porte-Rouge, et dont il est bon de
1. Gérard avait traduit une partie du conte de Hoffmann, La Nuit de la Saint-Sylvestre (Mercure du x1X® siècle, 1831) : un conseiller de justice, mari de la femme aimée du héros, lui apparaît en rêve comme «une gentille poupée de sucre candi ». La même évocation de la Saint- Sylvestre à Vienne et le même souvenir de Hoffmann se retrouvent dans la première partie de La Pandora, qui est précisément une suite des Ayours de Vienne (cf. tome I). >
2. Il est question du Rafskeller de Brême dans un poème de Heine traduit pat Gérard (Revue des Deux - Mondes, 1848). Quant à l’Asershach, c’est le décor d’une scène célèbre de Faust. À propos de ce goût de Gérard pour le réalisme fantastique des cabarets et des caves cf. aussi Les Nuits d'Octobre (tome I).
GÉRARD DE NERVAL. Œuvres, T. II.
te faire la description, car c’est celle-là même dont j’ai déjà dit quelques mots dans ma lettre précédente... Là s’ébauchait la préface de mes amours.
C’est bien une cave, en effet, vaste et profondément creusée : à droite de la porte est le comptoir de l’hôte, entouré d’une haute balustrade toute chargée de pots d’étain; c’est de là que coulent à flots la bière impériale, celle de Bavière et de Bohême, ainsi que les vins blancs et rouges de la Hongrie, distingués par des noms bizarres. À gauche de l’entrée est un vaste buffet chargé de viandes, de pâtisseries et de sucreries, et où fument continuellement les würschell, ce mets favori du Viennoiïis. D’alertes servantes distribuent les plats de table en table, pendant que les garçons font le service plus fatigant de la bière et du vin. Chacun soupe ainsi, se servant pour pain de gâteaux anisés ou glacés de sel, qui excitent beaucoup à boire. Maintenant, ne nous arrêtons pas dans cette première salle, qui sert à la fois d'office à l’hôtelier et de coulisse aux acteurs. On y rencontre seulement des danseuses qui se chaussent, des jeunes premières qui mettent leur rouge, des soldats qui s’habillent en figurants; là est le vestiaire des valseurs, le refuge des chiens ennemis de la musique et de la danse, et le lieu de repos des marchands juifs, qui s’en vont, dans l'intervalle des pièces, des valses ou des chants, offrir leurs
arfumeries, leurs fruits d'Orient, ou les innombrables illets de la grande loterie de Miedling 1.
Il faut monter plusieurs marches et percer la foule pour pénétrer enfin dans la pièce principale : c’est comme d’ordinaire une galerie régulièrement voûtée et close partout; les tables serrées règnent le long des murs, mais le centre est libre pour la danse. La décoration est une peinture en rocaille; et au fond, derrière les musiciens et les acteurs, une sorte de berceau de pampres et de treillages. Quant à la société, elle est fort mélangée, comme nous dirions; rien d’ignoble pourtant, car les costumes sont plutôt sauvages que pauvres. Les Hôngrois portent la plupart leur habit semi-militaire, avec ses galons de soie éclatante et ses gros boutons d’argent; les paysans bohêmes ont de longs manteaux blancs et de petits chapeaux ronds couronnés de rubans ou de fleurs. Les Styriens sont remarquables par