Fauboutg de Vienne, voisin de Schænbrunn
leurs chapeaux verts ornés de plumes et leurs costumes de chasseurs du Tyrol; les Serbes et les Turcs se mêlent plus rarement à cette assemblée bizarre de tant de nations qui composent l'Autriche, et parmi lesquelles la vraie population autrichienne est peut-être la moins nombreuse.
Quant aux femmes, à part quelques Hongroises, dont le costume est à moitié grec, elles sont mises en général fort simplement; belles presque toutes, souples et bien faites, blondes la plupart, et d’un teint magnifique, elles s’abandonnent à la valse avec une ardeur singulière. À peine l'orchestre at-il préludé qu’elles s’élancent des tables, quittant leur verre à moitié vide et leur souper interrompu, et alors commence, dans le bruit et dans Pépaisse fumée du tabac, un tourbillon de valses et de galops dont je n’avais point d’idée 2,
La valse finie, on se remet à manger et à boire, et voici
ue des chanteurs ou des saltimbanques paraissent au fond de la salle, derrière une sorte de comptoir garni d’une nappe et illuminé de chandelles; ou bien, plus souvent encore, c’est une représentation de drame où de comédie
ui se donne sans plus d’apprêts. Cela tient à la fois du théâtre et de la parade; mais les pièces sont presque toujours très amusantes et jouées avec beaucoup de verve et de naturel. Quelquefois on entend de petits opéras-bouffes à l’italienne, con Pantalone e Pulcinella. L’étroite scène ne sufht pas toujours au développement de l’action; alors les acteurs se répondent de plusieurs points; des combats se livrent.même au milieu de la salle entre les figurants en costume; le comptoir devient la ville assiégée ou le vaisseau qu’attaquent les corsaires. A part ces costumes et cette mise en scène, il n’y a pas plus de décorations qu’aux théâtres de Londres du temps de Shakspeare, pas même l’écriteau qui annonçait alors que là était une ville et là une forêt.
Quand la pièce est terminée, comédie ou farce, chacun
. Chante les couplets au public, sur un air populaire, toujours
le même, qui paraît charmer beaucoup les Viennois; puis les artistes se répandent dans la salle et s’en vont de table en table recueillir les félicitations et les kreutzers. Les actrices ou chanteuses sont la plupart très jolies b, elles viennent sans façon s’asseoir aux tables, et il n’est pas un des ouvriers, étudiants ou soldats qui ne les invite à boire dans leurs verres; ces pauvres filles ne font guère
qu’y tremper leurs lèvres, mais c’est une politesse qu’elles ne peuvent refuser 2.
Tels sont, mon ami, les plaisirs intelligents de ce peuple. Il ne s’engourdit point, comme on le croit, avec le tabac et la bière; il est spirituel, poétique et curieux comme l'Italien, avec une teinte plus marquée de bonhomie et de gravité; il faut remarquer ce besoin qu’il semble avoir d'occuper à la fois tous ses sens, et de réunir constamment la table, la musique, le tabac, la danse, le théâtre P,
En sortant de ces tavernes, on s’étonne de trouver toujours au-dessus de la porte un grand crucifix, et souvent aussi dans un coin une image de sainte en cire et vêtue de clinquant. C’est qu’ici, comme en Italie, la religion n’a rien d’hostile à la joie et au plaisir. La taverne a quelque chose de grave, comme l’église éveille souvent des idées de fête et d’amour. Dans la nuit de Noël, il y a huit jours ©, j'ai pu me rendre compte de cette alliance étrange pour nous. La population en fête passait de l’église au bal sans avoir presque besoin de changer de disposition; et d’ailleurs les rues étaient remplies d’enfants qui portaient les sapins bénis, ornés, dans leur feuillage, de bougies, de gâteaux et de sucreries 1, C’étaient les arbres de Noël, offrant par leur multitude l’image de cette forêt mobile qui marchait au-devant de Macbeth ?. L'intérieur des églises, de Saint- Étienne surtout, était magnifique et radieux. Ce que j'admirais, ce n’était pas seulement l’immense foule en habits de fête, l’autel d’argent étincelant au milieu du chœur, les centaines de musiciens suspendus pour ainsi dire aux grêles balustrades qui règnent le long des piliers, mais cette foi sincère et franche qui unissait 4 toutes les voix dans un hymne prodigieux. L'effet de ces chœurs aux milliers de voix est vraiment surprenant pour nous autres Français, accoutumés à l’uniforme basse-taille des chantres ou à
1. & Figurez-vous bien qu’on ne peut rien faire ici : le Viennois boit, mange et valse... En ce moment, nous sommes en grande fête : c’est la Noël. Les arbres de la fête courent les rues, ornés de bonbons, de bougies, de fleurs et de clinquant, ef tout cela est allemand au possible » (A Jules Janin, Vienne, 23 décembre 1839, Corresp., éd. cit., n° 48).
2. Dans le Macbeth de Shakespeare, une prophétie surnaturelle annonce que Macbeth ne pourra être vaincu que lorsque « #archera contre lui le bois de Dunsinane ». Au dénouement du drame, Macbeth
est en effet vaincu par une armée camouflée de feuillage. [l
INTRODUCTION : VERS L'ORIENT s1
l’aigre fausset des dévotes. Ensuite les violons et les trompettes de l’orchestre, les voix de cantatrices s’élançant des tribunes, la pompe théâtrale de l'office, tout cela, certes, paraîtrait fort peu religieux à nos populations sceptiques. Mais ce n’est que chez nous qu’on a l’idée d’un catholicisme si sérieux, si jaloux, si rempli d’idées de mort et de privation, que peu de gens se sentent dignes de le pratiquer et de le croire. En Autriche, comme en Italie, comme en Espagne, la religion conserve son empire, parce qu’elle est aimable et facile, et demande plus de foi que de sacrifices.
Ainsi toute cette foule bruyante, qui était venue, comme les premiers fidèles, se réjouir aux pieds de Dieu de l’hereuse naissance, allait finir sa nuit de fête dans les banquets et dans les danses, aux accords des mêmes instruments. Je m’applaudissais d’assister une fois encore à ces belles solennités que notre Église a proscrites, et qui véritablement ont besoin d’être célébrées dans les pays où la croyance est prise au sérieux par tous à,
Je sens bien que tu voudrais savoir la fin de ma dernière aventure. Peut-être ai-je eu tort de t’écrire tout ce qui précède. Je dois te faire l’effet d’un malheureux, d’un cuistre, d’un voyageur léger ? qui ne représente son pays que dans les tavernes et qu’un goût immodéré de bière impériale et d’impressions fantasques © entraîne à de trop faciles amours. Aussi vais-je bientôt passer à des aventures plus graves. et quant à celle dont je te parlais plus haut, je regrette bien de ne pas t’en avoir écrit 4 les détails à mesure; mais il est trop tard. Je suis trop en arrière de mon journal, et tous ces petits faits que je t’aurais détaillés complaisamment alors, je ne pourrais plus même les ressaisir aujourd’hui. Contente-toi d’apprendre que comme je reconduisais la dame assez tard, il s’est mêlé dans nos amours un chien qui courait comme le barbet de Faust et qui avait l’air fou. J’ai vu tout de suite que c’était de mauvais augure. La belle s’est mise à caresser le chien,
ui était tout mouillé, puis elle m'a dit qu’il avait sans dut perdu ses maîtres, et qu’elle voulait le recueillir chez elle. fai demandé à y entrer aussi, mais elle m’a répondu : #ichf ! ou, si tu veux, nix | avec un accent résolu qui m’a fait penser à l’invasion de 1814°. Je me suis dit : C’est ce gredin de chien noir qui me porte malheur. Il est évident que, sans lui, j’aurais été reçu.
Eh bien ! ni le chien ni moi ne sommes entrés. Au moment où la porte s’ouvrait, il s’est enfui comme un être fantastique qu’il était, et la beauté m’a donné rendez-vous pour le lendemain.
Le lendemain, j'étais furieux, agacé; il faisait très froid; j'avais affaire. Je ne vins pas à l’heure, mais plus tard dans la journée. Je trouve un individu mâle qui m’ouvre et me demande, ainsi que la tête de chameau de Cazotte : Che vuoi 1? Comme il était moins effrayant, j'étais prêt à répondre : Je demande mademoiselle... Mais, ô malheur | je me suis aperçu que j’ignorais totalement le nom de ma maitresse. Cependant, comme je te lai dit, je la connaissais depuis trois jours 4. Je balbutie, le monsieur me regarde comme un intrigant; je men vais. Très bien.
Le soir, je rôde autour de la maison; je la vois qui rentre; je m'excuse, et je lui dis fort tendrement : Mademoiselle, serait-il indiscret maintenant de vous demander votre nom ? — Vhahby. — Plaitil? — Vhahby. — Oh! oh! celui-là, je demande à l'écrire. Ah çà! vous êtes donc Bohême ou Hongroise ? Elle est d’Ollmutz, cette chère enfant. Vhahby, c’est un nom bien bohême, en effet, et cependant la fille est douce et blonde, et dit son nom si doucement, qu’elle a l'air d’un agneau s'exprimant dans sa langue maternelle.
Et puis voilà que cela traîne en longueur; je comprends que c’est une cour à faire ?, Un matin je viens la voir, elle me dit avec une grande émotion : Oh | mon Dieu | il est malade. — Qui, lui ? — Alors elle prononce un nom aussi bohème que le sien; elle me dit : Entrez donc. J'entre dans une seconde chambre, et je vois, couché dans un lit, un grand flandrin qui était venu avec nous, le soir du spectacle, dans la taverne ©, et qui était vêtu en chasseur d’opéracomique. Ce garçon m’accueille avec des démonstrations de joie; il avait un grand chien lévrier couché près du lit.
1. On sait que Gérard avait publié en 1845 une édition du Diable Amoureux, dont la préface est devenue la notice sur Cazotte des T/luminés. Voici, dans le texte de Cazotte, l'épisode auquel il est fait ici allusion : « Une tête de chameau, horrible autant Dar sa grosseur que bar sa forme, se présente à la fenêtre. L'’odieux Jantôme ouvre la gueule et, d’un ton assorti au reste de l'apparition, me répond: Che. vuoi ? » C£. aussi Théophile Gautier, A/bertus (LXXXIIT) : « Une tête hâlée apparut à la porte - Et dit : Che vuoi ? »
Ne sachant que dire, je dis : Voilà un beau chien: je caresse l'animal, je lui parle, cela dure très longtemps. On remarquait au-dessus du lit le fusil du monsieur, ce qui, du reste, vu sa cordialité, n’avait rien de désagréable, Il me dit qu’il avait de la fièvre, ce qui le contrariait beaucoup car la chasse était bonne. Je lui demande naïvement s’il chassait le chamois; il me montra alors des perdrix mortes avec lesquelles des enfants s’amusaient dans un coin, — Ah! c’est très bien, monsieur, — Alors pour soutenir la conversation, comme la beauté ne revenait pas, je dis bourgeoisement : Eh bien ! ces enfants sont-ils bien savants ? D'où vient qu’ils ne sont pas à l’école ? Le chasseur me réplique : Ils sont trop petits. Je réponds que, dans mon pays, on les met aux écoles mutuelles dès le berceau 1. Je continue par une série d’observations sur ce mode d’enseignement. Pendant ce temps-là, Vhahby rentra une tasse à la main; je dis au chasseur : Est-ce que c’est du quinquina (vu sa fièvre) ? Il me dit : oui; — il paraît qu’il n'avait pas compris, car je le vois un instant après qui coupe du pain dans la tasse; je n’avais jamais oui dire qu’on se trempât une soupe de quinquina, et, en effet, c'était du bouillon. Le spectacle de ce garçon mangeant sa soupe était aussi peu récréatif que le récit que je t’en fais. Voilà un joli rendez-vous qu’on m’a donné là. Je salue le chasseur en lui souhaitant une meilleure santé, et je repasse dans l’autre pièce. Ah çà | dis-je à la jeune Bohême, ce monsieur malade est-il votre mari ? — Non. — Votre frère? — Non. — Votre amoureux? — Non. — Qu'est-ce qu’il est donc? — Il est chasseur. Voilà tout. Il faut observer, pour l'intelligence de mes questions, qu’il y avait dans la seconde chambre trois lits, et qu’elle m'avait appris que l’un était le sien, et que c’était cela qui l’empêéchait de me recevoir. Enfin, je n’ai jamais pu comprendre la fonction de ce personnage. Elle m’a dit toutefois de revenir le lendemain; mais j’ai pensé que, si c’était pour jouir de la conversation du chasseur, il valait mieux attendre qu’il fût rétabli. Je n’ai revu Vhahby que huit jours après;
1. Les écoles mutuelles : expérience pédagogique venue d’Angleterre sous la Restauration et officiellement reconnue par l’ordonnance du 29 février 1816; le principe en était l’enseignement réciproque des élèves sous la direction de moniteurs choisis parmi eux.
elle n’a pas été plus étonnée de mon retour que de ce que j'avais été si longtemps sans revenir. Le chasseur était rétabli et sorti. Je ne savais à quoi tenait sa sauvagerie, elle m’a dit que les enfants étaient dans l’autre pièce. — Est-ce à vous, ces enfants ? — Oui. — Diable ! Îl y en a trois, blonds comme des épis, blonds comme elle. J'ai trouvé cela si respectable, que je ne suis pas revenu encore dans la maison; j’y reviendrai quand je voudrai. Les trois enfants, le chasseur et la fille n’auront pas bougé; — j'y reviendrai quand j'aurai le temps.
SUITE DU JOURNAL 2
Voilà ma vie : tous les matins je me lève, j’échange quelques salutations avec des Italiens qui demeurent à l’Aigle-Noir, ainsi que moi; j'allume un cigare et je descends la longue rue du faubourg de Leopoldstadt. Aux encoignures donnant sur le quai de la Vienne, petite rivière qui nous sépare de la ville centrale, il y a deux cafés, où se rencontrent toujours de grands essaims d’Israélites au mx pointu, selon l'expression d'Henri Heine, lesquels tiennent là une sorte de bourse, les uns en plein air, les autres, les plus riches, dans les salles du café. C’est là que l’on voit encore de merveilleuses barbes, de longues lévites de soie noire, plus ou moins graisseuses, et que l’on entend un bourdonnement continuel qui justifie l'expression du poète. Ce sont, en effet, des essaims, mêlés d’abeilles et de ne b,
Il est bon, le matin, de prendre un petit verre de kirchenwasser dans l’un de ces cafés; ensuite on peut se hasarder sur le Pont-Rouge qui communique à la Rothenthor, porte fortifiée de la ville. Arrétons-nous cependant sur le glacis pour lire au coin du mur les affiches des théâtres. Il y en a presque autant qu’à Paris. Le Burg-Theater, qui est la Comédie-Française de l’endtoit, annonce quelques pièces de Gœthe ou de Schiller, le Corneille et le Racine du théâtre classique allemand; ensuite atrive le Kerirer-thor-
INTRODUCTION : VERS L'ORIENT s5
Theater, où théâtre de la Porte-de-Carinthie, qui donne soit du Meyerbeer, soit du Bellini ou du Donizetti; après, nous avons le théâtre 4% der Wien (de la Vienne), qui joue des mélodrames et des vaudevilles généralement traduits du français; puis les théâtres de Josephstadt, de Leopoldstadt, etc., sans compter une foule de cafés-spectacles, dont je t’ai parlé précédemment 1,
Une fois décidé sur l’emploi de ma soirée, je traverse la Porte-Rouge au-dessous du rempart, et je me dirige à gauche vers un certain Gasfoffe, où les vins de Hongrie sont d’assez bonne qualité. Le Tokaier-Wein (Tokay) s’y vend à raison de six kreutzers la choppe, et sert à arroser quelques côtelettes de mouton ou de porc frais, dont on relève le goût avec un quartier de citron.
Il y a ici une manière de payer charmante; on n’a pas de bourse; on ne connaît l’argent que sous la forme des petits kreutzers de billon, qui valent environ 17 sols de France. Ceci ne sert que d’appoint; autrement l’on paye en billets. De jolis assignats, gradués depuis 1 franc jusqu'aux sommes les plus folles, garnissent votre portefeuille et sont ornés de gravures en taille-douce d’une perfection étonnante. Un délicieux profil de femme, intitulé Awsrria (l'Autriche), vous inspire le regret le plus vif de vous séparer de ces images, et le désir plus grand d’en acquérir de nouvelles. Il importe de remarquer que ces billets sont de deux sortes, soit en monnaie de convention, qui ne représente que la moitié de la valeur, soit en monnaie réelle, qui se maintient plus ou moins, selon les circonstances politiques 2.
Généralement, après mon déjeuner, je suis la rue Rofhenfhurmstrasse, tue commerçante, animée par le voisinage des marchés, jusqu’à ce que je me trouve sur la place de l’église Saint-Étienne, la célèbre cathédrale viennoise, dont la flèche est la plus haute de l’Europe. La pointe en
1. Transportant avec lui sa passion du théâtre, Gérard s’était lié d’amitié avec le directeur de la Theater Zeitung de Vienne, Saphir. Sur la vie théâtrale à Vienne, cf. Alexandre Weill, Six wois à V'ienne (Corsaire-Satan, 25 novembre 1846). C’est par A. Weill que Gérard avait fait la connaissance de Saphir. Cf. fragment ms. de La Pandora : «17 (A. Weiïll) we présenta à un homme d’un certain âge qui nous invita à diner. C'était un directeur de gazette. C’est ainsi que je me vis promu aux fonctions de rédacteur de la Gazette théâtrale de Vienne. »
est légèrement inclinée, ayant été frappée jadis par un boulet de canon parti de l’armée française. Le toit de l'édifice présente une mosaïque brillante de tuiles vernies, qui reflète au loin les rayons du soleil. La pierre brune de cette église étale des raffinements inouïs d’architecture féodale. En laissant à gauche cet illustre monument, on arrive à un coin de rues dont l’une conduit vers la Portede-Carinthie, l’autre vers le Mahl-Markf, et la troisième vers le Graben. À l’angle des deux premières se trouve une sorte de pilier dont la destination est fort bizarre. On appelle le Srock-im-Hisen. C’est simplement un tronc d'arbre qui, dit-on, faisait autrefois partie de la forêt sur l'emplacement de laquelle Vienne a été bâtie. On a conservé religieusement cette souche vénérable incrustée dans la devanture d’un bijoutier. Chaque compagnon des corps de métier qui arrive à Vienne doit planter un clou dans l'arbre. Depuis bien des années il est impossible d’en faire entrer un seul de plus, et des paris s’établissent à ce sujet avec les arrivants 2.
Nous voici sur le Graben, c’est la place centrale et brillante de Vienne; elle présente un carré oblong, ce qui est la forme de toutes les places de la ville. Les maisons sont du xvirre siècle; la rocaille fleurit dans tous les ornements. Au milieu se trouve une colonne monumentale ressemblant à un bilboquet. La boule est formée de nuages sculptés qui supportent des anges dorés P. La colonne elle-même semble torse, comme celles de l’ordre salomonique, le tout est chargé de festons, de rubans et d’attributs 1. Représentetoi maintenant tous les élégants magasins des plus riches quartiers de Paris, et la comparaison en sera d’autant plus juste que la plupart des boutiques sont occupées par des marchands de modes et de nouveautés qui font partie de ce qu’on appelle ici la colonie française. Îl y a au milieu de la place un magasin dédié à l’archiduchesse Sophie,
1. La colonne du Graben, sans doute en partie au moins À cause de l'évocation de l’ordre salomonique, devait devenir un élément du paysage intérieur de Gérard, comme en témoigne le retour de ce souvenir à la fin d’Awrélia : « Cette nuit mon rêve s’est transporté d’abord à Vienne. On sait que sur chacune des places de cette ville sont élevées de grandes colonnes qu’on appelle pardons. Des nuages de marbre s'accumulent
en figurant l’ordre salomonique et supportent des globes où président assises des divinités. »
laquelle à dû être une bien belle femme, s’il faut s’en rappotter à l'enseigne peinte à la porte 1,
Il ne reste plus qu’une petite rue à suivre pour arriver au principal café du Kohlmarkt, dans lequel ton ami s’adonne aux jouissances de ce qu’on appelle un wé/ange, et qui n’est autre chose que du café au lait servi dans un vérre à patte, en lisant ceux des journaux français que la censure permet de recevoir.
11 janvier. — Je me vois forcé d'interrompre la narration des plaisirs de ma journée pour t’informer d’une aventure beaucoup moins gracieuse que les autres, qui est venue interrompre ma sérénité.
Il est bon que tu saches qu’il est fort difficile à un étranger de prolonger son séjour au-delà de quelques semaines dans la capitale de l'Autriche. On n’y resterait pas même vingtquatre heures, si l’on n’avait soin de se faire recommander par un banquier, qui répond personnellement des dettes que vous pourriez faire. Ensuite arrive la question politique. Dès les premiers jours, j'avais cru m'apercevoir que j'étais suivi dans toutes mes démarches. Tu sais avec quelle rapidité et quelle fureur d’investigation je parcours les rues d’une ville étrangère, de sorte que le métier des espions n’a pas dû être facile à mon endroit.
Enfin, j'ai fini par remarquer un particulier d’un blond fadasse, qui paraissait suivre assidûment les mêmes rues que moi. Je prends ma résolution; je traverse un passage, puis je m’arrête tout à coup, et je me trouve, en me retournant, nez à nez avec le monsieur qui me servait d’ombre. Il était fort essoufflé, :
« Il est inutile, lui dis-je, de vous fatiguer autant. J'ai lhabitude de marcher très vite, mais je puis régler mon pas sur le vôtre et jouir ainsi de votre conversation. »
Ce pauvre homme paraissait très embarrassé; je lai mis à son aise, en lui disant que je savais à quelles précautions la police de Vienne était obligée vis-à-vis des étrangers, et
particulièrement des Français 2; demain, lui ajoutai-je,
j'irai voir votre directeur et le rassurer sur mes intentions. L’estafier ne répondit pas grand-chose et s’esquiva en
1. Cette image joue un rôle important dans La Pandora. Quant à la valeur pour Gérard du nom de Sophie, cf. notre Introduction et les Mémorables d’ Aurélia (var.: « Je reconnus les traits divins de Sophie »).
feignant de ne point trop comprendre men mauvais allemand.
Pour t’édifier sur ma tranquillité dans cette affaire, je te
dirai qu’un journaliste de mes amis m’avait donné une excellente lettre de recommandation pour un des chefs de la police viennoise. Je m'étais promis de n’en profiter que dans une occasion grave. Le lendemain donc je me dirigeai vers la Politzey-direction. :
J'ai été parfaitement accueilli : le personnage en question, qui s’appelle le baron de S***, est un ancien poète lyrique, ex-membre du Tygendhund 1 et des sociétés secrètes, qui a passé à la police, en prenant de l’âge, à peu près comme on se range, après les folies de la jeunesse? Beaucoup de poètes allemands se sont trouvés dans ce cas. A Vienne, du reste, la police a quelque chose de patriarcal qui explique mieux qu'ailleurs ces sortes de transitions.
Nous avons causé littérature, et M. de S***, après s’être assuré de ma position, m’a admis peu à peu dans une sorte d'intimité.
« Savez-vous, ma-t-il dit, que vos aventures m’amusent infiniment ?
— Quelles aventures ?
— Mais celles que vous racontez si agréablement à votre ami***, et que vous mettez ici à la poste pour Paris.
— Ah ! vous lisez cela ?
— Oh ! ne vous en inquiétez pas; rien dans votre cortespondance n’est de nature à vous compromettre. Et même
1. Société de la Vertu, association secrète allemande de Pépoque napoléonienne. Auteur du drame Leo Burckart (avril 1839), Gérard avait consacré une partie de son voyage en Allemagne de 1838 à se documenter sur l’histoire des sociétés secrètes allemandes.
2. M. G. Rouger suppose que le baron de S. est le baron de Zedlitz (1790-1862), nommé dans un texte de L’ Artiste et de La Presse, avec lorthographe Sedhfz ; poète, auteur de ballades, ce personnage était, en 1837, attaché au ministère autrichien des Affaires étrangères. M. J. Richer, de son côté, suppose qu’il s’agit plutôt du directeur de la censure, Joseph Anton Edler von Pilat (1782-x 865), qui est nommé en clair dans Angélique (17e lettre). Mais dans ce cas, pourquoi linitiale S. ? Gérard a pu confondre le nom du premier personnage avec la fonction du second. Von Pilat est aussi mentionné dañs une lettre « confidentielle » à Jacques Mallac, chef de cabinet du ministre français de l’intérieur (Corresp., éd. cit., n° 40). Zedlitz, de son côté, est nommé dans La Pandora (1'® partie).
le gouvernement fait grand cas de ceux des étrangers qui, loin de fomenter des intrigues, profitent avec ardeur des plaisirs de la bonne ville de Vienne à. »
Il finit par m’engager à venir, quand je le voudrais, lire les journaux de lPopposition à la police... attendu que c'était l’endroit le plus libre de l'Empire. On pouvait y causer de tout sans danger.
Vienne me fait entièrement l’effet de Paris au xvirre siècle, en 1770, par exemple, et moi-même je me regarde comme un poète étranger, égaré dans cette société mi-partie d’aristocratie brillante et de populaire en apparence insoucieux. Ce qui manque à la classe inférieure viennoise pour représenter l’ancien peuple de Paris, c’est l’unité de race. Les Slaves, les Magyares, les Tyroliens, Illyriens et autres sont trop préoccupés de leurs nationalités diverses, et n’ont pas le même moyen de s’entendre ensemble, dans le cas où leurs principes se rapprocheraient. De plus, la prévoyante et ingénieuse police impériale ne laisse pas séjourner dans la ville un seul ouvrier sans travail. Tous les métiers sont organisés en corporations; le compagnon qui vient de la province est soumis à peu près aux mêmes règles que le voyageur étranger. Il faut qu’il se fasse recommander par un patron ou par un habitant notable de la ville qui réponde de sa conduite ou des dettes qu’il pourrait faire. S’il ne peut pas offrir cette garantie, on lui permet un séjour de vingt-quatre heures pour voir les monuments et les curiosités, puis on lui signe son livret pour toute autre ville qu’il lui plaît d’indiquer et où les mêmes difficultés l’attendent. En cas de résistance, il est reconduit à son lieu de naissance, dont la municipalité devient solidaire de sa conduite et le fait généralement travailler à la terre, si industrie chôme dans les villes.
Tout ce régime est extrêmement despotique, j’en conviens, mais il faut bien se persuader que l’Autriche est la Chine de l’Europe. J'en ai dépassé la grande muraille. et
. je regrette seulement qu’elle manque de mandarins lettrés ?,
1. « La pensée et le travail ne se conçoivent pas dans atmosphère matérielle de cette bonne capitale ; c’est, comme on l’a dit très bien, la salle à manger, /a chambte à coucher, ef je ne sais quoi encore, de l'Europe » (A J. Janin, 23 décembre 1839, Corresp., éd. cit., n° 48). — « L?Awtriche est la Chine de l’Europe. C’est déjà beaucoup que d’y avoir pu pénétrer » (A Mallac, 10 janvier 1840, Corresp., éd. cit., n° 49). — « J'ai vu avec
Une telle organisation, dominée par l'intelligence, aurait, en effet, moins d’inconvénients : c’est le problème qu’avait voulu résoudre l’empereur philosophe Joseph II, tout empreint d'idées voltairiennes et encyclopédistes. L’administration actuelle suit despotiquement cette tradition, et n'étant plus guère philosophique, reste simplement chinoise.
En effet, l’idée d’établir une hiérarchie lettrée est peutêtre excellente; mais, dans un pays où la tradition de l’hérédité domine, il est assez commun de penser que le fils d’un lettré en est un lui-même. Il reçoit l'éducation qui convient, fait des vers et des tragédies, comme on apprend à en faire au collège, et succède au génie et à l’emploi de son père, sans exciter la moindre réclamation. S'il est entièrement incapable, il fait faire un livre historique, un volume de vers ou une tragédie héroïque par son précepteur, et le même effet est obtenu.
Ce qui prouve combien la protection accordée aux lettrés par la noblesse autrichienne est inintelligente, c’est que j’ai vu les écrivains allemands des plus illustres, méconnus et asservis, traînant dans des emplois infimes une majesté dégradée.
J'avais une lettre de recommandation pour l’un d’eux, dont le nom est plus célèbre peut-être à Paris qu’à Vienne 1; j’eus beaucoup de peine à le découvrir dans l’humble coin de bureau ministériel qu’il occupait. Je voulais le prier de me présenter dans à us aa salons, où j'aurais voulu n'être introduit que sous les auspices du talent; je fus surpris et afligé de sa réponse. « Présentez-vous simplement, me ditil, en qualité d’étranger; et vous serez parfaitement reçu, car ici tout le monde est bon, et l’on est heureux d'accueillir
Deine que les liftérateurs du pays sont peu recherchés et n’ai vu dans les salons que ceux qui ont des titres. Peut-être seriez-vous ici plus honoré comme marquis que comme écrivain » (à À. Dumas, 25 février 1840, Corresp., éd. cit., n° 54. Le grand-père paternel d'A. Dumas était marquis Davy de la Pailleterie).
1. Franz Grillparzer (1791-1872), dramaturge et fonctionnaire du ministère autrichien des Finances. Cf. Alexandre Weill (L’ Événement, 18 janvier 1847. Cité par Jean Richer, éd. cit., p'x282)M ie Doète (Grillparzer) es{ bien pauvrement logé dans le palais impérial. M. Grill- Darxer ne parle jamais de ce qu’il fait, mais de ce qu’il aurait Du faire dans un autre pays ef dans d’autres conditions. »
les Français, ceux du moins qui ne font aucun ombrage au gouvernement. Quant à nous autres, pauvres poètes, de quel droit irions-nous briller parmi les princes et les banquiers ? »
Je me sentis navré de cet aveu et de l’ironique misanthropie de l’homme célèbre, que cependant le sort avait forcé d’accepter un emploi misérable dans une société qui pourtant sait ce qu’il vaut, et qui n’a accordé à son talent que des lauriers stériles.
La position des artistes n’est pas la même : ils ont l’avantage d’amuser directement les nobles compagnies qui les accueillent avec tous les dehors de la sympathie et de Padmiration. Ils deviennent aisément les familiers et les amis des grands seigneurs, dont l’amour-propre est flatté de leur accorder une ostensible protection. Aussi les invitet-on à toutes les fêtes. Seulement il faut qu’ils apportent leur instrument, leur gagne-pain : c’est là le collier à.
18 janvier. — Parlons un peu encore des plaisirs du peuple viennois; c’est plus gai. Le carnaval approche, et je fréquente beaucoup les bals du Sperl et de la Birn plus amusants que d’autres, et qui s’adressent spécialement à la classe bourgeoise. Ce sont de vastes établissements splendidement décorés. Les femmes sont mieux mises, c’est-àdire d’une mise plus parisienne que celles de la classe inférieure; c’est ce qui représenterait ici la classe des grisettes. La valse est aussi énergique, aussi folle que dans les tavernes, et le nuage de tabac qu’elle agite n’est guère moins épais. LE
Au Sperl aussi, l’on dîne ou l’on soupe toujours au milieu des danses et de la musique, et le galop serpente autour des tables sans inquiéter les dineurs. ,
Je regrette de ne pouvoir te parler encore que des plaisirs d’hiver de la population viennoise. Le Prater, que je n'ai vu que lorsqu'il était dépouillé de sa verdure, n'avait pas perdu pourtant toutes ses beautés; les jours de neige surtout, il présente un coup d’œil charmant, et la foule
venait de nouveau envahir ses nombreux cafés, ses casinos et ses pavillons élégants, trahis tout d’abord par la nudité de leurs bocages. Les troupes de chevreuils parcourent en liberté ce parc où on les nourrit, et plusieurs bras du Danube coupent en Îles les bois et les prairies. À gauche commence le chemin de Vienne à Brünn. À un quart de lieue plus loin coule le Danube (car Vienne n’est pas plus sur le Danube
que Strasbourg sur le Rhin). Tels sont les Champs-Élysées de cette capitale 2. | |
Les jardins de Schænbrunn n'étaient pas les moins désolés dans le moment où je les ai parcourus. Schænbrunn est le Versailles de Vienne; le village de Hitzing qui l’avoisine est toujours, chaque dimanche, le rendez-vous des joyeuses compagnies. Strauss fils préside toute la journée son orchestre au casino de Hitzing, et n’en retourne pas moins, le soir, diriger les valses du Sperl. Pour arriver à Hitzing, on traverse la cour du château de Schœnbrunn; des Chimères de marbre gardent l’entrée !, et toute cette cour déserte et négligée est décorée dans le goût du xvixre siècle; le château lui-même, dont la façade est imposante, n’a rien de riche dans son intérieur que l’immensité de ses salles, où le badigeonnage recouvre presque partout les vieilles rocailles dorées. Mais en sortant du côté des jardins, l’on jouit d’un coup d’œil magnifique, dont les souvenirs de Saint-Cloud et de Versailles ne rabaissent pas l’impression.
Le pavillon de Marie-Thérèse, situé sur une colline qui déroule à ses pieds d'immenses nappes de verdure, est d’une architecture toute féerique, et à laquelle je ne puis rien comparer. Composé d’une longue colonnade tout à jour, et dont les quatre arcades du milieu sont seules vitrées de glaces pour former un cabinet de repos, ce bâtiment est à la fois un palais et un arc de triomphe. Vu de la route, il couronne le château dans toute sa largeur et semble en faire partie, parce que la colline sur laquelle il est bâti élève sa base au niveau des toits de Schœnbrunn. Il faut monter longtemps par les allées de pins, par les gazons, le long des fontaines sculptées dans le goût du Puget et de Bouchardon ?, eh âdmirant toutes les divinités de cet Olympe maniéré, pour parvenir enfin aux marches de ce temple digne d’elles, qui se découpe si hardiment dans l’air,
1. Ces Chimères prendront une valeur mystique dans lowerture de La Pandora : « les chimères du vieux palais mont ravi mon cœur pendant que j'admirais leurs yeux divins et que j’espérais m'allaiter à leurs seins de marbre éclatant ». La seule comparaison des deux textes illustre l’oscillation de Gérard entre le simple souvenir pittoresque et le rêve poétique et mystique. Et peut-être ces chimères de Schænbrunn sont-elles Pune des sources du titre des célèbres sonnets.
2. Cf. chapitre V, où Gérard se plaignait qu’on ignorât à Munich le nom de Puget.
et y fait flotter tous les festons et toutes les astragales de Mie de Scudéri 1...
Je me sauve au travers du jardin pour revenir aux faubourgs de Vienne par cette belle avenue de Maria-Hilf à ornée pendant une lieue d’un double rang de peupliers immenses. La foule endimanchée se presse toujours vers Hitzing en faisant des haltes nombreuses dans les cafés et les casinos qui bordent toute la chaussée. C’est la plus belle entrée de Vienne : c’est une Courtille 3 décente et bourgeoise dont les beaux équipages ne se détournent pas.
Pour en finir avec les faubourgs de Vienne, desquels on ne ee guère séparer Schœnbrunn et Hitzing, je dois te parler encore des trois théâtres qui complètent la longue série des amusements populaires. Le théâtre de la Verne (an der Wien), celui de Josephstadt, et celui de Leopoldstadt, sont, en effet, des théâtres consacrés au peuple, et que nous pouvons comparer à nos scènes de boulevards. Les autres théâtres de Vienne, celui de la Burg pour la comédie et le drame, et celui de la Porte-de-Carinthie pour le ballet et l’opéra, sont situés dans l’enceinte des murs. Le théâtre de la Vienne, malgré son humble destination, est le plus beau de la ville et le plus magnifiquement décoré. Il est aussi grand que l’Opéra de Paris, et ressemble beaucoup, par sa coupe et ses ornements, aux grands théâtres d'Italie. On y joue des drames historiques, de grandes féeries-ballets et quelques petites pièces d’introduction, imitées généralement de nos vaudevilles 2,
1. Allusion, évidemment, au célèbre vers de Boileau (Ar/ Poéfique, I, 56 : « Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales. »), mais l'ouvrage auquel songe Boileau, ÆA/ric (1654), est de Georges Scudéry, non de sa sœur romancière. Dans la suite, Gérard continue à paraphraser Boïleau : « Ex je me sauve à peine au travers du jardin » (loc. cit., 58).
2. Comme les chimères de Schæœnbrunn, le nom de cette avenue prendra sa place dans le paysage mystique de Gérard; selon une var.
. manuscrite, ce nom sert de titre à la première partie de La Pandora ;
un peu plus loin, dans le même texte, il est justement associé au souvenir de Schœnbrunn : « J’ai pleuré devant les statues, sur les rampes gazonnées de Schenbrunn, celui que j'appelais mon frère, et ma mère et sa grande agente Maria-Teresa. Maria Hilf ! Maria Hilf ! » Rappelons que ce nom contient l’idée de secours, et suggère l’image nervalienne de lAuxiliatrice. \
3. Nom d’un quartier de Belleville, célèbre pour ses guinguettes et ses bals.
GÉRARD DE NERVAL. (Œuvres, T. Il. 7
Ce sont là les plaisirs de la population de Vienne pendant l'hiver. Et c’est l’hiver seulement qu’on peut étudier cette ville dans toutes les nuances originales de son caractère semi-slave et semi-européen. L’été, le beau monde s’éloigne, parcourt l’Italie, la Suisse et les villes de bains, ou va siéger dans ses châteaux de Hongrie et de Bohême; le peuple transporte au Prater, à l’Augarten, à Hitzing, toute l’ardeur et tout l’enivrement de ses fêtes, de ses valses et de ses interminables soupers. Il faut donc prendre alors les bateaux du Danube ou la poste impériale, et laisser cette capitale à sa vie de tous les jours, si variée et si monotone à la fois.
SUITE DU JOURNAL
Premier février. — Reprenons l’histoire de nos aventures.… Et maintenant sonnons de la trompette; couvrons nos défaites passées avec tous les triomphes de ce
ui nous arrive aujourd’hui P. Nous voilà du faubourg dre la ville, et de la ville.
Pas encore.
Mon ami, je t’ai décrit jusqu’à présent fidèlement mes liaisons avec des beautés de bas lieu; pauvres amours ! elles sont cependant bien bonnes et bien douces. La première m'a donné tout l’amour qu’elle à pu; puis elle est partie comme un bel ange pour aller voir sa mère à Brünn. Les deux autres m’accueillaient fort amicalement et m’ouvraient leur bouche souriante comme des fleurs attendant les fruits; ce n’était plus que patience à prendre quelque temps pour l'honneur de la ville et de ses faubourgs. Mais, ma foi, mes belles, le Français est volage.. le Français à rompu cette glace viennoise qui présente des obstacles au simple voyageur, à celui qui passe et qui s’envole. Maintenant, nous avons droit de cité, pignon sur rue : nous nous adressons à de grandes dames !... « Ce sont de grandes
dames, voyez-vous | » comme disait mon ami Bocage 1 €.
1. Pierre-Martinien Touzet, dit Bocage (1801-1863), qui joua,
Tu vas croire que je suis fou de joie; mais non, je suis très calme; cela est comme je te le dis, voilà tout.
J'hésite à te continuer ma confession, ô mon ami | comme tu peux voir que j’ai longtemps hésité à t’envoyer cette lettre. Ma conduite n’est-elle pas perfide envers ces bonnes créatures, qui n’imaginaient pas que les secrets de leur beauté et de leurs caprices s’éparpilleraient dans l’univers, et s’en iraient à quatre cents lieues réjouir la pensée d’un moraliste blasé (c’est toi-même), et lui fournir une série d'observations physiologiques ?...
Ne va pas révéler, à des Parisiens surtout, le secret de nos confidences, ou bien dis-leur que tout cela est de pure imagination ; que d’ailleurs cela est si loin | (comme disait Racine dans la préface de Bajazef), et enfin, que les noms, adresses et autres indications sont suffisamment déguisés pour que rien, en cela, ne ressemble à une indiscrétion. Et d’ailleurs, qu'importe après tout ?.. nous ne vivons pas, nous n’aimons pas. Nous étudions la vie, nous analysons l’amour, nous sommes des philosophes, pardieu !
* Représente-toi une grande cheminée de marbre sculpté. Les cheminées sont rares à Vienne, et n’existent guère que dans les palais. Les fauteuils et les divans ont des pieds dorés. Autour de la salle il y a des consoles dorées; et les lambris... ma foi, il y a aussi des lambris dorés. La chose est complète, comme tu vois.
Devant cette cheminée, trois dames charmantes sont assises : l’une est de Vienne; les deux autres sont, l’une Italienne, l’autre Anglaise. L’une des trois est la maîtresse de la maison. Des hommes qui sont là, deux sont comtes, un autre est un prince hongrois, un autre est ministre, et les autres sont des jeunes gens pains d’avenir. Les dames ont parmi eux des maris et des amants avoués, connus; mais tu sais que les amants passent en général à l’état de maris, c’est-à-dire ne comptent plus comme indivi-
entre autres, le rôle de Buridan dans La Tour de Nesle de Dumas, dont une tirade contient cinq fois la formule citée par Gérard.
1. Le passage qui suit (jusqu’à « Ce/ homme est profond ») est reproduit, comme citation d’une lettre à Théophile Gautier, dans la seconde partie de La Pandora. On sait quelle fut l’importance, dans la vie de Gérard, de la rencontre à Vienne de la pianiste Marie Pleyel. Cf. à ce sujet nos notes sur La Pandora (tome I).
dualité masculine. Cette remarque est très forte, songes-y bien.
Ton ami se trouve donc seul d’homme dans cette société, à bien juger sa position; la maîtresse de la maison mise à part (cela doit être), ton ami a donc des chances de fixer l’attention des deux dames qui restent, et même il a peu de mérite à cela par les raisons que je viens d’exposer.
Ton ami a dîné confortablement; il a bu des vins de France et de Hongrie, pris du café et de la liqueur; il est bien mis, son linge est d’une finesse exquise, ses cheveux sont soyeux et frisés très légèrement; ton ami fait du paradoxe, ce qui est usé depuis dix ans chez nous, et ce qui est ici tout neuf. Les seigneurs étrangers ne sont pas de force à lutter sur ce bon terrain que nous avons tant remué. Ton ami flamboie et pétille; on le touche, il en sort du feu.
Voilà un jeune homme bien posé; il plaît prodigieusement aux dames; les hommes sont très charmés aussi. Les gens de ce pays sont si bons ! Ton ami passe donc pour un causeur agréable. On se plaint qu’il parle peu; mais quand il s’échauffe, il est très bien |
Je te dirai que des deux dames il en est une qui me plaît beaucoup, no beaucoup aussi. Toutefois l’Anglaise a un petit parler si doux, elle est si bien assise dans son fauteuil; de si beaux cheveux blonds à reflets rouges, la peau si blanche; de la soie, de la ouate et des tulles, des perles et des opales : on ne sait pas trop ce qu’il y a au milieu de tout cela, mais c’est si bien arrangé |
C’est là un genre de beauté et de charme que je commence à présent à comprendre; je vieillis. Si bien que me voilà à m'occuper toute la soirée de cette jolie femme dans son fauteuil. L'autre paraissait s’amuser beaucoup dans la conversation d’un monsieur d’un certain Âge qui semble fort épris d’elle et dans les conditions d’un pa#ifo tudesque, ce qui n’est pas réjouissant. Je causais avec la petite dame bleue; je lui témoignais avec feu mon admiration pour les cheveux et le teint des blondes. Voici l’autre, qui nous écoutait d’une oreille, qui quitte brusquement la conversation de son soupirant et se mêle à la nôtre. Je veux tourner la question. Elle avait tout entendu. Je me hâte d’établir une distinction pour les brunes qui ont la peau blanche; elle me répond que la sienne est noire. de sorte que voilà ton ami réduit aux exceptions, aux conventions, aux pro-
testations !, Alors je pensais avoir beaucoup déplu à la dame brune. J'en étais fâché, parce qu’après tout elle est fort belle et fort majestueuse dans sa robe blanche, et ressemble à la Grisi dans le premier acte de Don Juan. Ce souvenir m'avait servi, du reste, à rajuster un peu les choses. Deux jours après, je me rencontre au Casino avec l’un des comtes qui étaient là; nous allons par occasion diner ensemble, puis au spectacle. Nous nous lions comme cela. La conversation tombe sur les deux dames dont j'ai parlé plus haut; il me propose de me présenter à l’une d’elles : la noire. J’objecte ma maladresse précédente. Il me dit qu’au contraire cela avait très bien fait. Cet homme est profond.
Je craignis d’abord qu’il ne fût l’amant de cette dame et ne tendît à s’en débarrasser, d’autant plus qu’il me dit : « Il est très commode de la connaître, parce qu’elle à une loge au théâtre de la Porte-de-Carinthie, et qu’alors vous irez quand vous voudrez. — Cher comte, cela est très bien; présentez-moi à la dame. »
Il l’avertit, et le lendemain me voici chez cette belle
1. Marie Pleyel en effet ne répondait pas au type hiondo e grassoto. La collection Lovenjoul (Chantilly) conserve, de la main de Gérard, la traduction d’un long texte de Saphir relatif à Marie Pleyel, dont voici les principaux passages :
MADAME CAMILLE PLEYEL (Mot à mot)
SILHOUETTE D’ARTISTE, par Saphir.
… [l'est dificile d'exprimer un éloge enthousiaste sur une jeune et intéressante artiste sans que certains lecteurs sourient à part eux et pensent voir un amant dans l’admirateur.… INe faudrait-il pas à la fin plaindre Partiste Parce qu’elle a le malheur d’être une charmante personne et feut-il loss Madame Pleyel d’avoir le malheur de posséder une Physionomie qui est une sorte de transfiguration de son art [talent (rayé)|, deux yeux qui sont comme le crépuscule d’un soir de printemps dans l Alhambra, un visage éclatant comme le pâle reflet de la lune, une voix qui semble l'accent passionné d’un andante et un sourire qu’on dirait le rêve d’une poésie d’amour !.…. » Quant au visage de Marie Pleyel, ce même texte, après avoir évoqué les traits aimables de cette artiste, nous dit qu’elle avait une physionomie toute romantique et tout espagnole. On voit que la beauté romantique ne cortespond guère à un type bien défini puisque auprès de la beauté lakist (anglaise) chère à Sainte-Beuve (cf. p. 9) et de la beauté italienne chère à Gérard et à Théophile Gautier (cf. p. 37), voici la beauté espagnole |
personne vers trois heures. Le salon est plein de monde. J'ai l'air à peine d’être là. Cependant un grand Italien salue et s’en va, puis un gros individu, qui me rappelait le coregistrateur Heerbrand d’Hoffmann, puis mon introducteur, qui avait affaire. Restent le prince hongrois et le patito. Je veux me lever à mon tour; la dame me retient en me demandant si... (j’allais écrire une phrase qui serait une indication). Enfin, sache seulement qu’elle me demande un petit service que je peux lui rendre. Le prince s’en va pour faire une partie de paume. Le vieux (nous l’appellerons marquis, si tu veux), le vieux marquis tient bon. Elle lui dit : « Mon cher marquis, je ne vous renvoie pas, mais c’est qu’il faut que j’écrive. » Il se lève, et je me lève aussi. Elle me dit : « Non, restez; il faut bien que je vous donne la lettre. » Nous voilà seuls. Elle poursuit : « Je n’ai pas de lettre à vous donner; causons un peu; c’est si ennuyeux de causer à plusieurs 2... »
Mais. il me semble que je vais te raconter l’aventure la plus commune du monde. M’en vanter ? Pourquoi donc ? Je t’avouerai même que cela à mal fini. Je m'étais laissé aller avec complaisance à décrire mes amours de rencontre, mais ce n'était que comme étude de mœurs lointaines; il s’agissait de femmes qui ne parlent à peu près aucune langue européenne. et, pour ce que j'aurais à dire encore, je me suis rappelé à temps le vers de Klopstock : « Ici la Discrétion me fait signe de son doigt d’airain 1. »
P. $. — Ne sois pas BE s sévère pour cette correspondance à bâtons rompus.. À Vienne, cet hiver, j'ai continuellement vécu dans un rêve. Est-ce déjà la douce atmosphère de l’Orient qui agit sur ma tête et sur mon cœur ? — Je n’en suis pourtant ici qu’à moitié chemin P,
1. Ma Patrie (traduction de Gérard dans son choix de Poésies allemandes de 1830).