L’ADRIATIQUE
Quelle catastrophe, mon ami! Comment te dire tout ce qui m'est arrivé, ou plutôt comment oser désormais livrer une lettre confidentielle à la poste impériale | Songe bien que je suis encore sur le territoire de l’Autriche, c’est-à-dire sur des planches qui en dépendent, — je pont du Francesco-Primo, vaisseau du Lloyd autrichien. Je t’écris en vue de Trieste, ville assez maussade, située sur une langue de terre qui s’avance dans l’Adriatique, avec ses grandes rues qui la coupent à angles droits et où souffle un vent continuel. Il y a de beaux paysages, sans doute, dans les montagnes sombres qui creusent P l’horizon; mais tu peux en lire d’admirables descriptions dans Jean Shogar et dans Mademoiselle de Marsan de Charles Nodier ?; il est inutile de les recommencer. Quant à mon voyage de Vienne ici, je lai fait en chemin de fer, sauf une vingtaine de lieues
dans les gorges de montagnes couvertes de sapins poudrés
de frimas. Il faisait très froid. Cela n’était pas gai, mais
1. Les chapitres x1 à. xvIIt inclus sont, à peu de choses près, pure fiction : outre qu’en 1840, le projet d’un voyage vers l'Orient, à partir de Vienne, ne put se réaliser, en 1843, Gérard, parti de Marseille, ne passa évidemment pas par l’Adriatique, pas plus qu’il ne débarqua à Cérigo. Tout le contenu de ces chapitres est d’origine purement livresque. Gérard réalise donc ici imaginairement et littérairement un projet qui lui tenait à cœur et l’on trouve dans ses lettres l’histoire de son désir et de sa déception : « J’ai écrit … une lettre à M. Léngay, où je le prie de demander que je sois envoyé à Constantinople. » (à son père, déc. 1839, Corresp., éd. cit., n° 47). — « La question d'Orient étant près de se terminer, je ne crois pas qu’on me continue ma MISSION Vers les frontières de Turquie. » (à son père, 30 janvier 1840, n° 51). — « J'aurais bien voulu pousser jusqu'à Constantinople ; mais je ny vois plus d'apparence » (à Alex. Dumas, 25 février 1840, n° 54). Sur les sources de Gérard, cf. notre Introduction.
2. Jean Sbogar (1818) se passe bien en Istrie. Mais on ne trouve aucune description dans Mademoiselle de Marsan (1832). Sur ce sujet des rapports entre Nerval et Nodier, cf. Jean Richer : Nodier et INerval (Cahiers du Sud, 1950, n° 304).
c'était en rapport avec mes sentiments intérieurs. Contentetoi de cet aveu.
Tu me demanderas pourquoi je ne me suis pas rendu en Orient par le Danube, comme c’était d’abord mon intention. Je t’apprendrai que les aimables aventures qui m'ont arrêté à Vienne beaucoup plus longtemps que je ne voulais y tester, m'ont fait manquer le dernier bateau à vapeur qui descend vers Belgrade et Semlin, où d’ordinaire on prend la poste turque. Les glaces sont arrivées, il n’a plus été possible de naviguer. Dans ma pensée, je comptais finir l'hiver à Vienne et ne repartir qu’au printemps. peut-être même jamais. Les dieux en ont décidé autrement.
Non, tu ne sauras rien encore. Il faut que j’aie mis l'étendue des mers entre moi et. un doux et triste souvenir 1 a,
Nous descendons l’Adriatique par un temps épouvantable; impossible de voir autre chose que les côtes brumeuses de l’Illyrie à notre gauche et les îles nombreuses de l’archipel dalmate. Le pays des Monténégrins ? ne dessine lui-même à l’horizon qu’une sombre silhouette, que nous avons aperçue en passant devant Raguse, ville tout italienne. Nous avons relâché plus tard à Corfou, pour prendre du charbon et pour recevoir quelques Égyptiens, commandés par un Turc qui se nomme Soliman-Aga. Ces braves gens se sont établis sur le pont, où ils restent accroupis le jour et couchés la nuit, chacun sur son tapis. Le chef seul demeure avec nous, dans l’entrepont, et prend ses repas à notre table. Il parle un peu l'italien et semble un assez joyeux compagnon.
La tempête à augmenté quand nous approchions de la Grèce. Le roulis était si violent pendant notre diner, que
la plupart des convives avaient peu à peu gagné leurs hamacs.
1. Cf. le début d’Ocravie : « I] fallut partir, laissant à Paris un amour contrarié, auquel je voulais échapper par la distraction. » Il s'agissait là de Jenny Colon; il s’agit ici de Marie Pleyel, mais les deux femmes s’identifient dans l’unité du sentiment qu’elles inspirent, et le rêve de La Pandora naîtra, comme suite aux Awowrs de Vienne, de cette conjonction de lawour contrarié et de la fuite. On notera aussi la différence entre le texte de 1851 et celui de 1849 : #7 adorable souvenir (cf. var.).
2. Gérard est l’auteur du livret d’un opéra-comique, Les Monténégrins, représenté en 1849 (cf. Perits Châteaux de Bohême, vers d'Opéra).
Dans ces circonstances, où après maintes bravades la table d’abord pleine se dégarnit insensiblement, aux grands éclats de rire de ceux qui résistent à l'effet du tangage, il s’établit entre ces derniers une sorte de fraternité maritime. Ce qui n’était pour tous qu’un repas devient pour ceux qui restent un festin, qu’on prolonge le plus possible. C’est un peu comme la poule au billard; il s’agit de ne pas moutir.
Mourir !.. et tu vas voir si l’allusion est plaisante. Nous étions restés quatre à table, après avoir vu échouer honteusement trente convives. Il y avait, outre Soliman et moi, un capitaine anglais et un capucin de la terre sainte, nommé le père Charles. C'était un bonhomme qui riait de bon Cœur avec nous et qui nous fit remarquer que ce jour-là Soliman-Aga ne s'était pas versé de vin, ce qu’il faisait abondamment d’ordinaire. Il le lui dit en plaisantant.
« Pour aujourd’hui, répondit le Turc, il tonne trop fort. »
Le père Charles se leva de table et tira de sa manche un cigare qu’il m'offrit fort gracieusement. |
Je lallumai, et je voulais encore tenir compagnie aux deux autres; mais je ne tardai pas à sentir qu’il était plus sain d’aller prendre l’air sur le pont.
Je n’y restai qu’un instant. L’orage était encore dans toute sa force. Je me hâtai de regagner l’entrepont. L’Anglais se livrait à de grands éclats de gaieté et mangeait de tous les plats en disant qu’il consommerait volontiers le diner de la chambrée entière (il est vrai que le Turc ly aidait puissamment). Pour compléter sa bravade, il demanda une bouteille de vin de Champagne et nous en offrit à tous; personne de ceux qui étaient couchés dans les cadres n’accepta son invitation. Il dit alors au Turc : « Eh bien ! nous la boirons ensemble ! »
Mais en ce moment le tonnerre grondait encore, et Soliman-Aga, croyant peut-être que c’était une tentation du diable, quitta la table et se précipita dehors sans rien répondre. . ,
L’Anglais, contrarié, s’écria : « Eh bien ! tant mieux, je la boirai tout seul, et j’en boirai encore une autre après ! »
Le lendemain matin, l’orage était apaisé; le garçon, en entrant dans la salle, trouva l’Anglais couché à demi sur la table, la tête reposant sur ses bras. On le secoua. Il était mort |
« Bismillah ! » s’écria le Turc. C’est le mot qu’ils prononcent pour conjurer toute chose fatale.
L’Anglais était bien mort. Le père Charles regretta de ne pouvoir prier comme prêtre pour lui, mais certainement il pria en lui-même comme homme. TE
Étrange destinée ! cet Anglais était un ancien capitaine de la compagnie des Indes, souffrant d’une maladie de cœur, et à qui l’on avait conseillé l’eau du Nil. Le vin ne lui a pas donné le temps d’arriver à l’eau.
Après tout, est-ce là un genre de mort bien malheureux ?
On va s'arrêter à Cérigo pour y laisser le corps de lAnglais. C’est ce qui me permet de visiter cette île, où le bateau ne relâche pas ordinairement 1.