‹ Gerard De NervalChapitre 40 sur 319 · Mme de Staël, Corinne, XV · texte numérisé non relu

Mme de Staël, Corinne, XV

3. Winckelmann, archéologue allemand, théoricien du «beau idéal » et inspirateur du néo-classicisme de David, moutut assassiné à Trieste en 1768, au moment où il se rendait à Olympie.

sa vie, et que le moderne Anacréon, qui voudrait y mourir 1, — j'allais la voir enfin, lumineuse, sortir des eaux avec le soleil !

Je lai vue ainsi, je l’ai vue : ma journée à commencé comme un chant d’Homère | C'était vraiment l’Aurore aux doigts de rose qui m’ouvrait les portes de l’Orient | Et ne balon plus des aurores de nos pays, la déesse ne va pas si loin. Ce que nous autres barbares appelons l’aube ou le point du jour, n’est qu’un pâle reflet, terni par l’atmosphère impure de nos climats déshérités. Voyez déjà de cette ligne ardente qui s’élargit sur le cercle des eaux 2, D es rayons roses épanouis en gerbe, et ravivant ’azur de l’air qui plus haut reste sombre encore. Ne diraiton pas que le front d’une déesse et ses bras étendus soulèvent peu à peu le voile des nuits étincelant d’étoiles ? Elle vient, elle approche, elle glisse amoureusement sur les flots divins qui ont donné le jour à Cythérée.. Mais que dis-je ? devant nous, là-bas, à l’horizon, cette côte vermeille, ces collines empourprées qui semblent des nuages, c’est l’île même de Vénus, c’est l’antique Cythère aux rochers de porphyre : Kvrnen norgipuooa 2... Aujourd’hui cette île s'appelle Cérigo, et appartient aux Anglais.

Voilà mon rêve. et voici mon réveil | Le ciel et la mer sont toujouts là; le ciel d'Orient, la mer d’Ionie se donnent chaque matin le saint baiser d'amour; mais la terre est morte, morte sous la main de l’homme, et les dieux se sont envolés D |

Pour rentrer dans la prose, il faut avouer que Cythère n’a conservé de toutes ses beautés que ses rocs de porphyre, aussi tristes à voir que de simples rochers de grés. Pas un atbre sur la côte que nous avons suivie, pas une rose, hélas ! pas un coquillage le long de ce bord où les Néréides

z ? 7 1. Ce moderne anacréon est. Béranger, auteur d’un 1 oyage imaginaire (1824), où se lisent les vers : « Touf jeune aussi je révais à

Ja Grèce — C’est là que je voudrais mourir. »

2. Ce qualificatif, venu sans doute de la basse Antiquité, est repris par les modernes qu’a pu lire Gérard (Larcher : Mémoire sur Vénus, 1775, et Stephanopoli, I, p. 172, cités par G.Rouger). Le grec de Gérard paraît un peu barbare | Le nom de Cythère est, dans le grec d’Homère et d’Hérodote, un pluriel neutre et non un féminin singulier | Quant au qualificatif, il est ignoré d’Homère, qui se contente d’appeler Cythère divine: Kvümpouot Eabeotoy (L/iade, XV, 432).

avaient choisi la conque de Cypris. Je cherchais les bergers et les bergères de Watteau, leurs navires ornés de guirlandes abordant des rives fleuries; je rêvais ces folles bandes de pèlerins d'amour aux manteaux de satin changeant... je nai aperçu qu’un gentleman qui tirait aux bécasses et aux pigeons, et des soldats écossais blonds et rêveurs, cherchant peut-être à l’horizon les brouillards de leur patrie 1. Ù

L'accident dont j'ai parlé avait contraint le navire à s’arrêter au port San-Nicolo, à la pointe orientale de Pile, vis-à-vis du cap Saint-Ange qu’on apercevait à quatre lieues en mer. Le peu de durée de notre séjour n’a permis à personne de visiter Capsali, la capitale de l’île, mais on apercevait au midi le rocher qui domine la ville, et d’où l’on peut découvrir toute la surface de Cérigo, ainsi qu’une partie de la Morée, et les côtes même de Candie quand le temps est pur. C’est sur cette hauteur, couronnée aujourd’hui d’un château militaire, que s’élevait le temple de Vénus céleste. La déesse était vêtue en guerrière, armée d’un javelot, et semblait dominer la mer et garder les destins de l’archipel grec comme ces figures cabalistiques des contes arabes, qu’il faut abattre pour détruire le charme attaché à leur présence. Les Romains issus de Vénus par leur aïeul Énée, purent seuls enlever de ce rocher superbe sa statue de bois de myrte, dont les contours puissants, drapés de voiles symboliques, rappelaient Part primitif des Pélasges. C'était bien la grande déesse génératrice, Aphrodite Mélænia ou la noire, portant sur la tête le polos ? hiératique, ayant les fers aux pieds, comme enchaiînée par force aux destins de la Grèce, qui avait vaincu sa chère Troie. Les Romains la transportèrent au Capitole, et bientôt la Grèce, étrange retour des destinées ! appartint aux descendants régénérés des vaincus d’Ilion 2.

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