Petits voiliers du Nil
d’une sorte de militaire coiffé d’un tarbouch rouge, chaussé de bottes fortes à éperons, trainant un sabre de cavalerie, et tenant à la main un fouet en peau d’hippopotame roulée. Cela s’adressait aux nobles épaules des inspecteurs, comme le bâton de ces derniers à lomoplate des fellahs.
. Le surveillant, me voyant arrêté à regarder les pauvres Jeunes filles qui pliaient sous les sacs de terre, m’adressa la parole en français. C’était encore un compatriote. Je n’eus pas trop l’idée de m’attendrir sur les coups de bâton distribués aux hommes, assez mollement du reste; l'Afrique a d’autres idées que nous sur ce point.
« Mais pourquoi, dis-je, faire travailler ces femmes et ces enfants ?
— Ils ne sont pas forcés à cela, me dit l'inspecteur français; ce sont leurs pères ou leurs maris qui aiment mieux les faire travailler sous leurs yeux que de les laisser dans la ville. On les paye depuis vingt paras jusqu’à une piastre, selon leur force. Une piastre (25 centimes) est généralement le prix de la journée d’un homme.
— Mais pourquoi y en a-t-il quelques-uns qui sont enchaînés ? Sont-ce des forçats ?
— Ce sont des fainéants; ils aiment mieux passer leur temps à dormir ou à écouter des histoires dans les cafés que de se rendre utiles.
— Comment vivent-ils dans ce cas-là ?
— On vit de si peu.de chose ici ! Au besoin, ne trouventils pas toujours des fruits ou des légumes à voler dans les champs ? Le gouvernement à bien de la peine à faire exécuter les travaux les plus nécessaires; mais, quand il le faut absolument, on fait cerner un quartier ou barrer une rue par des troupes, on arrête les gens qui passent, on les attache et on nous les amène; voilà tout.
— Quoi ! tout le monde sans exception ?
— Oh! tout le monde; cependant, une fois arrêtés, . Chacun s’explique. Les Turcs et les Francs se font recon-
naître. Parmi les autres, ceux qui ont de l’argent se rachètent de la corvée; plusieurs se recommandent de leurs maîtres ou patrons. Le reste est embrigadé et travaille pendant quelques semaines ou quelques mois, selon l’importance dés choses à exécuter. »
Que dire de tout cela ? L’Égypte en est encore au moyen âge. Ces corvées se faisaient jadis au profit des beys mame-
louks. Le pacha est aujourd’hui le seul suzerain; la chute des mamelouks a supprimé le servage individuel, voilà tout 2.
LES KHOWALS
Après avoir déjeuné à l’hôtel, je suis allé m’asseoir dans le plus beau café du Mousky. f°y ai vu pour la première fois danser des almées en public. Je voudrais bien mettre un peu la chose en scène; mais véritablement la décoration ne comporte ni trèfles, ni colonnettes, ni lambris de porcelaine, ni œufs d’autruche suspendus. Ce n’est qu’à Paris que l’on rencontre des cafés si orientaux. Il faut plutôt imaginer une humble boutique carrée, blanchie à la chaux, où pour toute arabesque se répète plusieurs fois l’image peinte d’une pendule posée au milieu d’une prairie entre deux cyprès. Le reste de l’ornementation se compose de miroirs également peints, et qui sont censés se renvoyer l’éclat d’un bâton de palmier chargé de flacons d’huile où nagent des veilleuses, ce qui est le soir d’un assez bon effet.
Des divans d’un bois assez dur, qui règnent autour de la pièce, sont bordés de cages en palmier, servant de tabou- . rets pour les pieds des fumeurs, auxquels on distribue de temps en temps les élégantes petites tasses (/ines-janes) dont j’ai déjà parlé. C’est là que le fellah en blouse bleue, le Cophte au turban noir, ou le Bédouin au manteau rayé, prennent place le long du mur, et voient sans surprise et sans ombrage le Franc s’asseoir à leurs côtés. Pour ce dernier, le £ahwedji sait bien qu’il faut sucrer la tasse, et la compagnie sourit de cette bizarre préparation. Le fourneau occupe un des coins de la boutique et en est d’ordinaire l’ornement le plus précieux. L’encoignure qui le surmonte, garnie de faïence peinte, se découpe en festons et en rocailles, et a quelque chose de l’aspect des poêles allemands. Le foyer est toujours garni d’une multitude de petites cafetières de cuivre rouge, car il faut faire bouillir une cafetière pour chacune de ces fines-janes grandes comme des coquetiers.
Et maintenant voici les almées qui nous apparaissent dans un nuage de poussière et de fumée de tabac. Elles me frappèrent au premier abord par l’éclat des calottes d’or qui surmontaient leur chevelure tressée. Leurs talons qui frappaient le sol, pendant que les bras levés en répétaient la rude secousse, faisaient résonner des clochettes et des anneaux; les hanches frémissaient d’un mouvement voluptueux; la taille apparaissait nue sous la mousseline dans l'intervalle de la veste et de la riche ceinture relâchée et tombant très bas, comme le ceston 1 de Vénus. À peine, au milieu du tournoiement rapide, pouvait-on distinguer les traits de ces séduisantes personnes, dont les doigts agitaient de petites cymbales, grandes comme des castagnettes, et qui se démenaient vaillamment aux sons primitifs de la flûte et du tambourin. Il y en avait deux bé belles, à la mine fière, aux yeux arabes avivés par le cohe/, aux joues pleines et délicates légèrement fardées; mais la troisième, il faut bien le dire, trahissait un sexe moins tendre avec une barbe de huit jours : de sorte qu’à bien examiner les choses, et quand, la danse étant finie, il me fut possible de distinguer mieux les traits des deux autres, je ne tardai pas à me convaincre que nous n’avions affaire là qu’à des almées. mâles.
Ô vie orientale, voilà de tes surprises ! et moi, j'allais m’enflammer imprudemment pour ces êtres douteux, je me disposais à leur coller sur le front quelques pièces d’of, selon les traditions les plus pures du Levant... On va me croire prodigue; je me hâte de faire remarquer qu’il v a des pièces d’or nommées ghazis, depuis cinquante centimes jusqu’à cinq francs. C’est naturellement avec les plus petites que l’on fait des masques d’or aux danseuses, quand après un pas gracieux elles viennent incliner leur front humide devant chacun des spectateurs; mais, pour de simples danseurs vêtus en femmes, on peut bien se priver de cette cérémonie en leur jetant quelques paras.
Sérieusement, la morale égyptienne est quelque chose de bien particulier. Il y a peu d’années, les danseuses parcouraient librement la ville, animaient les fêtes publiques et faisaient les délices des casinos et des cafés. Aujourd’hui
1. Ou plutôt ceslos, ceinture mythologique de Vénus (cf. Homère, Iliade, XIV, 214).
elles ne peuvent plus se montrer que dans les maisons et aux fêtes particulières, et les gens scrupuleux trouvent beaucoup plus convenables ces danses d’hommes aux traits efféminés, aux longs cheveux, dont les bras, la taille et le col nu parodient si déplorablement les attraits demivoilés des danseuses a,
J'ai parlé de ces dernières sous le nom d’a/mées en cédant, pour être plus clair, au préjugé européen. Les danseuses s’appellent ghawasies ; les almées sont des chanteuses; le pluriel de ce mot se prononce osalems D. Quant aux danseurs autorisés par la morale musulmane, ils s'appellent £howals 1,
En sortant du café, je traversai de nouveau l’étroite tue qui conduit au bazar franc pour entrer dans l’impasse Waghorn et gagner le jardin de Rosette. Des marchands d’habits m’entourèrent, étalant sous mes yeux les plus riches costumes brodés, des ceintures de drap d’or, des armes incrustées d’argent, des tarbouchs garnis d’un flot soyeux à la mode de Constantinople, choses fort séduisantes qui excitent chez l’homme un sentiment de coquetterie tout féminin. Si javais pu me regarder dans les miroirs du café, qui n’existaient, hélas ! qu’en peinture, j'aurais pris plaisir à essayer quelques-uns de ces costumes; mais assurément je ne veux pas tarder à prendre l’habit oriental. Avant tout, il faut songer encore à constituer mon intérieur.
LA KHANOUN
Je rentrais chez moi plein de ces réflexions, ayant depuis longtemps renvoyé le: drogman pour qu’il m’y attendit, car Je commence à ne plus me perdre dans les rues; je
trouvai la maison pleine de monde. Il y avait d’abord des cuisiniers envoyés pat M. Jean, qui fumaient tranquille-
1. Toute cette documentation se trouve dans le livre de William
Lane, Modern Egyptians (II, 19). Mais rien n'empêche que Gérard l'ait aussi recueillie sur place.
LESCFEMMES, DUPFCAIRE 161
ment sous le vestibule, où ils s’étaient fait servir du café; puis le juif Yousef, au premier étage, se livrant aux délices du narghilé, et d’autres gens encore menant grand bruit sur la terrasse. Je réveillai le drogman qui faisait son kief (sa sieste) dans la chambre du fond. Il s’écria comme un homme au désespoir :
« Je vous lavais bien dit ce matin |
— Mais quoi ?
— Que vous aviez tort de rester sur votre terrasse.
— Vous m'avez dit qu’il était bon de n’y monter que la nuit pour ne pas inquiéter les voisins.
— Et vous y êtes resté jusqu’après le soleil levé.
— Eh bien?
— Eh bien ! il y a là-haut des ouvriers qui travaillent à vos frais et que le cheik du quartier a envoyés depuis une heure. »
Je trouvai en eflet des treillageurs qui travaillaient à boucher la vue de tout un côté de la terrasse.
« De ce côté, me dit Abdallah, est le jardin d’une kharoun (dame principale d’une maison) qui s’est plainte de ce que vous avez regardé chez elle.
— Mais je ne l’ai pas vue... malheureusement.
__ Elle vous a vu, elle, cela suffit.
— Et quel âge a-t-elle, cette dame ?
__ Oh! c’est une veuve; elle a bien cinquante ans. »
Cela me parut si ridicule, que j’enlevai et jetai au dehors les claies dont on commençait à entourer la terrasse; les ouvriers surpris se retirèrent sans rien dire, car personne au Caire, à moins d’être de race turque, n’oserait résister à un Franc. Le drogman et le juif secouèrent la tête sans trop se prononcer. Je fis monter les cuisiniers, et je retins celui d’entre eux qui me parut le plus intelligent. C'était un Arabe à l’œil noir, qui s’appelait Mustafa; il parut très satisfait d’une piastre et demie par journée que je lui fis promettre. Un des autres s’offrit à l’aider pour une piastre seulement; je ne jugeai pas à propos d'augmenter à ce point mon train de maison.
Je commençais à causer avec le juif, qui me développait ses idées sur la culture des müriers et l’élève des vers à soie, lorsqu'on frappa à la porte. C'était le vieux cheik qui ramenait ses ouvriers. Il me fit dire que je le compromettais dans sa place, que je reconnaissais mal sa complaisance de m'avoir loué sa maison. Il ajouta que la Æhanown
était furieuse surtout de ce que j'avais jeté dans son jardin les claies posées sur ma terrasse, et qu’elle pourrait bien se plaindre au cadi.
J'entrevis une série de désagréments, et je tâchai de m'excuser sur mon ignorance des usages, l’assurant que je n'avais rien vu ni pu voir chez cette dame, ayant la vue très basse.
« Vous comprenez, me dit-il encore, combien l’on craint ici qu’un œil indiscret ne pénètre dans l’intérieur des jardins et des cours, puisque lon choisit toujours des vieillards aveugles pour annoncer la prière du haut des minarets.
— Je savais cela, lui dis-je.
— 11 conviendrait, ajouta-t-il, que votre femme fit une visite à la Æharoun, et lui portât quelque présent, un mouchoir, une bagatelle.
— Mais vous savez, repris-je embarrassé, que jusqu’ici..
— Machallab ! s'écria-t-il en se frappant la tête, je n’y songeais plus ! Ah! quelle fatalité d’avoir des frenguis À dans ce quartier ! Je vous avais donné huit jours pour suivre la loi. Fussiez-vous musulman, un homme qui n'a pas de femme ne peut habiter qu'à l’oke/ (khan ou Caravansérail); vous ne pouvez pas rester ici. »
Je le calmai de mon mieux: je lui représentai que j’avais encore deux jours sur ceux qu’il m'avait accordés: au fond, je voulais gagner du temps et m'assurer s’il n’y avait pas dans tout cela quelque supercherie tendant à obtenir une somme en sus de mon loyer payé d’avance. Aussi pris-je, après le départ du cheik, la résolution d’allet trouver le consul de France,