‹ Gerard De NervalChapitre 63 sur 319 · Européens (Francs · texte numérisé non relu

Européens (Francs

2. Ce personnage semble avoir patticulièrement mérité l’estime de

même en Orient, ne consentiraient pas à se montrer hors de certains endroits reconnus convenables, ni à causer publiquement avec des personnes d’une classe inférieure, ni à se promener en négligé à certaines heures du jour. Je plains beaucoup ces gentlemen toujours coiflés, bridés, gantés, qui n’osent se mêler au peuple pour voir un détail curieux, une danse, une cérémonie, qui craindraient d’être vus dans un café, dans une taverne, de suivre une femme, de fraterniser même avec un Arabe expansif qui vous offre cordialement le bouquin de sa longue pipe, ou vous fait servir du café sur sa porte, pour peu qu’il vous voie arrêté par la curiosité ou par la fatigue. Les Anglais surtout sont parfaits, et je n’en vois jamais passer sans m’amuser de tout mon cœur. Imaginez un monsieur monté sur un âne, avec ses longues jambes qui traînent presque à terre. son chapeau rond est garni d’un épais revêtement de coton blanc piqué. C’est une invention contre l’ardeur des rayons du soleil, qui s’absorbent, dit-on, dans cette coiffure moitié matelas, moitié feutre. Le gentleman a sur les yeux deux espèces de coques de noix en treillis d’acier bleu, pour briser la réverbération lumineuse du sol et des murailles; il porte par-dessus tout cela un voile de femme vert contre la poussière. Son paletot de caoutchouc est recouvert encore d’un surtout de toile cirée pour le garantir de la peste et du contact fortuit des passants. Ses mains gantées tiennent un long bâton qui écarte de lui tout Arabe suspect, et généralement il ne sort que flanqué à droite et à gauche de son gro0m et de son drogman.

On est rarement exposé à faire connaissance avec de pareilles caricatures, l'Anglais ne parlant jamais à qui ne lui a pas été présenté; mais nous avons bien des compatriotes

Gérard; dans une note de son feuilleton du Nafional (14 mats 1850) il donne son nom : Gauthier, et il lui rendra hommage en un autre endroit du Voyage en Orient (Druses et Maronites. Épilogue). I en parle dans une lettre à son père, où le consul de France est désigné par son nom véritable : Gautier d'Arc (Corresp., éd. cit., n° 94). Pour une biographie détaillée de ce personnage cf. la notice parue en 1843 dans la Revwe de l'Orient (I. 230-33), citée par G. Rouger. Indiquons simplement que, né à Saint-Malo en 1799, il prétendait descendre de Pierre d’Arc, frère de Jeanne. Dès sa jeunesse, il s’intéressa à l'Orient et, en particulier, se fit en 1822, l'éditeur des Mille et une Nuits. C’est en 1842 qu’il fut nommé à Alexandrie et il devait mourir le 26 avril 1843 au cours d’une traversée qui le conduisait à Barcelone.

qui vivent jusqu’à un certain point à la manière anglaise, et, du moment que l’on à rencontré un de ces aimables voyageurs, on est perdu, la société vous envahit.

Quoi qu’il en soit, j’ai fini par me décider à retrouver au fond de ma malle une lettre de recommandation pour notre consul général, qui habitait momentanément le Caire. Le soir même, je dinai chez lui sans accompagnement de gentleman anglais ou autres. Il y avait là seulement le docteur Clot-Bey, dont la maison était voisine du consulat, et M. Lubbert, l’ancien directeur de POpéra, devenu historiographe du pacha d'Égypte 1.

Ces deux messieurs, ou, si vous voulez, ces deux effendis, c’est le titre de tout personnage distingué dans la science, dans les lettres ou dans les fonctions civiles, portaient avec aisance le costume oriental. La plaque étincelante du #ichan décorait leurs poitrines, et il eût été difficile de les distinguer des musulmans ordinaires. Les cheveux rasés, la barbe et ce hâle léger de la peau qu’on acquiert dans les pays ‘chauds, transforment bien vite Européen en un Turc très passable.

Je parcourus avec empressement les journaux français étalés sur le divan du consul. Faiblesse humaine | lire les journaux dans le pays du papyrus et des hiéroglyphes ! ne pouvoir oublier, comme madame de Staël, aux bords du Léman, le ruisseau de la rue du Bac 2 !

On s’entretint pendant le diner d’une affaire qui était jugée très grave et faisait grand bruit dans la société franque. Un pauvre diable de Français, un domestique, avait résolu de se faire musulman, et ce qu’il y avait de plus singulier, c'est que sa femme aussi voulait embrasser l’islamisme. On s’occupait des moyens d'empêcher ce scandale : le clergé franc avait pris à cœur la chose, mais le clergé musulman mettait de l’amour-propre à triompher de son côté. Les uns offraient au couple infidèle de l’argent, une bonne place et différents avantages; les autres disaient au mari : « Tu auras beau faire, en restant chrétien, tu seras toujours ce que tu es : ta vie est clouée [à ; on n’a jamais vu en Europe b un domestique devenir seigneur. Chez nous, le dernier des valets, un esclave, un marmiton, devient émir, pacha,

1. Émile-T. Lubbert (1794-1859), ancien directeur de POpéra de Paris, devenu directeur des Beaux-Arts d'Égypte et organisateur des divertissements officiels.

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ministre ; il épouse la fille du sultan : l’âge n’y fait rien»; espérance du premier rang ne nous quitte qu’à la mort. » Le pauvre diable, qui peut-être avait de l’ambition, se laissait aller à ces espérances. Pour sa femme aussi, la perspective n’était pas moins brillante; elle devenait tout de suite une cadine, l’égale des grandes dames, avec le droit de mépriser toute femme chrétienne ou juive, de porter le habbarah noir et les babouches jaunes; elle pouvait divorcer, chose peut-être plus séduisante encore, épouser un grand personnage, hériter, posséder la terre, ce qui est défendu aux Javours, sans compter les chances de devenir favorite d’une princesse ou d’une sultane mère gouvernant l'empire du fond d’un sérail.

Voilà la double perspective qu’on ouvrait à de pauvres gens, et il faut avouer que cette possibilité des personnes de bas étage d’arriver, grâce au hasard ou à leur intelligence naturelle, aux plus hautes positions, sans que leur passé, leur éducation ou leur condition première y puissent faire obstacle, réalise assez bien ce principe d’égalité qui, chez nous, n’est écrit que dans les codes. En Orient, le criminel lui-même, s’il a payé sa dette à la loi, ne trouve aucune carrière fermée : le préjugé moral disparaît devant lui.

Eh bien ! il faut le dire, malgré toutes ces séductions de la loi turque, les apostasies sont très rares. L’importance qu’on attachait à l’affaire dont je parle en est une preuve. Le consul avait l’idée de faire enlever homme et la femme pendant la nuit, et de les faire embarquer sur un vaisseau français; mais le moyen de les transporter du Caire à Alexandrie ? Il faut cinq P jours pour descendre le Nil. En les mettant dans une barque fermée, on risquait que leurs cris fussent entendus sur la route. En pays turc, le changement de religion est la seule circonstance où cesse le pouvoir des consuls sur les nationaux. ne

« Mais pourquoi faire enlever ces pauvres gens ? dis-je au consul; en auriez-vous le droit au point de vue de la loi française ? |

__ Parfaitement; dans un port de mer, je n'y verrais aucune difficulté.

__ Mais si l’on suppose chez eux une conviction religieuse ?

__ Allons donc, est-ce qu’on se fait Turc ?

— Vous avez quelques Européens qui ont pris le

tutban.

— Sans doute; de hauts employés du pacha, qui autrement n'auraient pas pu parvenir aux grades qu’on leur à conférés, ou qui n’auraient pu se faire obéir des musulmans.

— J'aime à croire que chez la plupart il y a eu un changement sincère; autrement, je ne verrais là que des motifs d'intérêt.

— Je pense comme vous; mais voici pourquoi, dans les cas ordinaires, nous nous opposons de tout notre pouvoir à ce qu’un sujet français quitte sa religion. Chez nous, la religion est isolée de la loi civile: chez les musulmans, ces deux principes sont confondus. Celui qui embrasse le mahométisme devient sujet turc en tout point, et perd sa nationalité. Nous ne pouvons plus agir sur lui en aucune manière; il appartient au bâton et au sabre; et s’il retourne au christianisme, la loi turque le condamne à mort. En se faisant musulman, on ne perd pas seulement sa foi, on perd son nom, sa famille, sa patrie; on n’est plus le même homme, on est un Turc; c’est fort grave, comme vous VOYEZ. »

Cependant le consul nous faisait goûter un assez bel assortiment de vins de Grèce et de Chypre dont je n’appréciais que difficilement les diverses nuances, à cause d’une saveur prononcée de goudron, qui, selon lui, en prouvait l'authenticité. Il faut quelque temps pour se faire à ce raffinement hellénique, nécessaire sans doute à la consetvation du véritable malvoisie, du vin de commanderie 1 ou du vin de Ténédos.

Je trouvai dans le cours de l’entretien un moment pour exposer ma situation domestique; je racontai l’histoire de mes mariages manqués, de mes aventures modestes. « Je n’ai aucunement HR re ajoutai-je, de faire ici le séducteur 2. Je viens au Caire pour travailler, Pour étudier la ville, pour en interroger les souvenirs, et voilà qu’il est impossible d'y vivre à moins de soixante piastres par jour, ce qui, je l'avoue, dérange mes prévisions.

— Vous comprenez, me dit le consul, que dans une ville où les étrangers ne passent qu’à de certains mois de l’année, sur la route des Indes, où se croisent les lords et les nababs, les trois ou quatre hôtels qui existent s’entendent facilement pour élever les Prix et éteindre toute concurrence.

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