Vin de Chypre
— Sans doute; aussi ai-je loué une maison pour quelques mois.
— C’est le plus sage.
— Eh bien! maintenant on veut me mettre dehors, sous prétexte ge je n’ai pas de femme.
— On en a le droit; M. Clot-Bey a enregistré ce détail dans son livre. M. William Lane, le consul anglais, raconte dans le sien qu’il a été soumis lui-même à cette nécessité. Bien plus, lisez l’ouvrage de Maillet 1, le consul général de Louis XIV, vous verrez qu’il en était de même de son temps; il faut vous marier.
— J'y ai renoncé. La dernière femme qu’on m’a proposée m'a gâté les autres, et, malheureusement, je n’avais pas assez en mariage pour elle.
— Cest différent.
— Mais les esclaves sont beaucoup moins coûteuses : mon drogman m’a conseillé d’en acheter une, et de l’établir dans mon domicile.
— C’est une bonne idée.
— Serai-je ainsi dans les termes de la loi ?
— Parfaitement. »
La conversation se prolongea sur ce sujet. Je m’étonnais un peu de cette facilité donnée aux chrétiens d’acquérir des esclaves en pays turc : on m’expliqua que cela ne concernait que les femmes plus ou moins colorées; mais on peut avoir des Abyssiniennes presque blanches. La plupart des négociants établis au Caire en possèdent. M. Clot-Bey en élève plusieurs pour l’emploi de sages-femmes. Une preuve encore qu’on me donna que ce droit n’était pas contesté, c’est qu’une esclave noire, s’étant échappée récemment de la maison de M. Lubbert, lui avait été ramenée par la police.
J'étais encore tout rempli des préjugés de l’Europe, et je n’apprenais pas ces détails sans quelque surprise. Il faut vivre un peu en Orient pour s’apercevoir que Pesclavage n’est là en principe qu’une sorte d’adoption. La condition de l’esclave y est certainement meilleure que celle du /#/lah et du rayab ? Libres. Je comprenais déjà en
1. 1656-1738. Consul au Caire. M. Rouger note qu’on ne trouve aucune indication de ce genre dans les ouvrages de Maillet { Description de l'Égypte et Idée du gouvernement ancien et moderne de Égypte).
2. Sujet non musulman de l’Empire ottoman. Cf. Revue Britannique,
GÉRARD DE NERVAL. Œuvres, T. Il. 14
outre, d’après ce que j'avais appris sur les mariages, qu’il n’y avait pas grande différence entre l’Égyptienne vendue par ses parents et l’Abyssinienne exposée au bazar.
Les consuls du Levant diffèrent d’opinion touchant le droit des Européens sur les esclaves. Le code diplomatique ne contient rien de formel là-dessus #. Notre consul m'’affirma, du reste, qu’il tenait beaucoup à ce que la situation actuelle ne changeât pas à cet égard, et voici pourquoi. Les Européens ne peuvent pas être pro-
riétaires fonciers en Égypte; mais, à l’aide de fictions Re ils exploitent cependant des propriétés, des fabriques; outre la difficulté de faire travailler les gens du pays, qui, dès qu’ils ont gagné la moindre somme, s’en vont vivre au soleil jusqu’à ce qu’elle soit épuisée, ils ont souvent contre eux le mauvais vouloir des cheiks ou de personnages puissants, leurs rivaux en industrie, qui peuvent tout d’un coup leur enlever tous leurs travailleurs sous prétexte d'utilité publique. Avec des esclaves, du moins, ils peuvent obtenir un travail régulier et suivi, si toutefois ces derniers y consentent, car l’esclave mécontent d’un maître peut toujours le contraindre à le faire revendre au bazar. Ce détail est un de ceux qui expliquent le mieux la douceur de l’esclavage en Orient.