A VIE
à DonauAverth d'où il écrit à son père. Munich et Nuremberg lui plaisent particulièrement, ainsi que Bamberg. Il voit Leipsick et Dresde, travaille beaucoup, a même de la copie qu'il ne veut pas envoyer légèrement : (( Je suis content et plein de ressources pour l'avenir, écrit-il à Georges Bell, de Neunmark, le 97 juin. Du résultat de ce mois seul, il y a de quoi travailler un an. Je me suis découvert des dispositions nouvelles. Et vous savez que l'inquiétude sur mes facultés créatrices était mon plus grand sujet d'abattement... J'ai recueilli beaucoup de choses à faire sur Nuremberg; c'est décidément la plus jolie ville de l'Allemagne. . . J'ai fait route hier soir, dans un wagon, avec sept ou huit paysannes bohémiennes qui avaient des costumes d'opéra et qui dormaient sur les bancs et sur le plancher du AAagon dans le désordre le plus pittoresque. Cet intérieur ressemblait à un foyer de marcheuses, endormies comme les bacchantes de Boucher. Tout cela est court-vêtu, avec les jambes nues, des corsets pailletés, et des tresses blondes s'échappant de leurs mouchoirs rouges à festons qui les coiffent comme des sphinx. Que la vie est amusante dans ce pays-ci!... » En effet, « ce que c'est que de changer de latitude, dit-il, en Allemagne nul ne songe à me trouver fou ». Cependant,, sous ces apparences de bonne santé morale et phy-
sique, le mal irrémédiable couve toujours, plus sourd et plus profond, et ce que Gérard rapporte cette fois de son voyage, c'est une fantaisie irréelle et hallucinante, cesiPandora, créature impossible, « ni homme, ni femme, ni androgyne, ni fdle, ni vieille, ni jeune, ni chaste, ni folle ». Rien n'est plus insensé, dans l'œuvre entier de Gérard, que cette nouvelle, dont le Mousquetaire du 3i octobre t854 a publié la première partie sans oser publier la seconde*. Engoncée dans un col de dentelles gaufrées et dans les plis d'une robe de brocart, Pandora danse, affublée d'un énorme panache et de deux cornes d'argent ciselé. On croirait voir un Goya retouché par un fou, par Gérard lui-même, qui d'ailleurs est devenu le Prince de Ligne. Quoi d'étonnant dans cette transformation ? n'a-t-il pas traversé deux fois l' Achéron , et, toujours habité par quelque âme étrangère, ne l'interroge-t-il pas sans cesse en lui :
Suis-je Amour ou Pliœbus, Lusignan ou Biron? Mon front est rouge encor du baiser de la reine.
Malgré cela, il insiste beaucoup sur le bon état de sa santé ; à l'en croire, il est frais comme une rose et a la figure culottée par le grand air,
* Elle se trouve dans la collection de M. de Spœlberch de Lovenjoul, et M'^* Julia Cartier en a cilc un fragment.
l'exercice et le soleil. Il a d'ailleurs vu fort peu de monde depuis Strasbourg, et la solitude et le silence des champs oii passe le souffle vivifiant des forets et des montagnes l'ont rendu à luimême et à la réflexion.
C'est dans ces bonnes dispositions qu'il rentra à Paris le 19 juillet. Il venait de Forbach 011 on lui délivra son bon de passe. Mais la vieille ville ne lui réussissait vraiment plus, et, dans son atmosphère excitante, la folie ne tarda pas à éclater de nouveau. Un soir, il arriva chez' Théophile Gautier, qui finissait par en avoir très peur, coléreux, l'œil perdu :
(( Adieu, dit-il, je pars pour Guernesey et je vais dire son fait à Hugo; il nous a tous déshonorés, et je viens de m'en apercevoir. Hier, j'ai relu le Pas cV armes du roi Jean, il y dit :
Force aïeules, Portant gueules Sur azur.
Ne sait-il donc pas qu'en blason il est interdit de placer émail sur émail, métal sur métal, fourrure sur fourrure, si ce n'est dans les armes à enquérir. C'est une honte pour l'école romantique, il m'appartient de la venger. Dès que j'aurai réuni trois cents francs je m'embarque pour Granville et je vais provoquer cet Olym-
pio*. )) Rien ne put l'apaiser, et il fallut le reconduire à Passy (8 août). Ce n'était plus le bon Gérard d'autrefois; il était agressif, irrité, presque dangereux. Le docteur Blanche, qu'il aimait tant naguère, lui ayant interdit les sorties, ne lui paraissait plus qu'un geôlier dont il se méfiait et qu'il détestait, plein de menaces. Il écrivait à tout le monde pour s'en plaindre, pour affirmer qu'il n'avait jamais été fou, ni même halluciné, et cherchant sans cesse de nouvelles raisons à ce qu'il prenait pour une injuste incarcération, il accusait maintenant Blanche de le garder par une lointaine jalousie : (( Je vous ai vu si jeune chez votre père, lui écrivait-il, que j'abusais même de quelques avantages et de mon état présumé de folie pour aspirer à l'amitié d'une jeune dame dont le chat qu'elle portait toujours dans un panier m'attirait invinciblement. Un jour que je l'avais embrassée par surprise, elle m'a dit comme le général Barthélémy en pareille occasion : Aspetta I traduction française : Nous n'en sommes pas encore là I Voulez-vous que je pense et laisse penser que dès cette époque une sourde jalousie vous a rendu injuste à mon égard**... »
Et il cherche à effrayer Blanche en le mena-
* Maxime du Camp. Souvenirs littéraires.
** Lettres citées par Champflciiry. Grandes figures.
çant des protections dont il dispose parmi les magistrats, les voleurs et les francs-maçons. Ceci est de la folie pure : (( J'ai peut-être plus de protections à faire mouvoir que vous n'en rencontrerez contre moi. Je ne sais si vous avez trois ans ou cinq ans, mais j'en ai plus de sept et j'ai des métaux cachés dans Paris. Si vous avez pour vous-même le Gr. • . O. • . je vous dirai que je m'appelle le frère terrible. Je serais môme la sœur terrible au besoin. Appartenant en secret à rOrdre des Nopces, qui est d'Allemagne, mon rang me permet de jouer carie sur table... Dites-le à vos chefs, car je ne suppose pas qu'on ait confié les grands secrets à un simple (?) qui devrait me trouver très Respectable (X). Mais je suis assuré que vous êtes plus que cela. Si vous avez le droit de prononcer le mot de... (cela veut dire Mac-Benac et je l'écris à l'orientale), si vous dites Jacliin, je dis Boaz, si a^ous dites Boaz, je dis Jéhova, ou même Mâchenac... Mais je vois bien que nous ne faisons que rire*. ))
Lui, en tout cas, ne riait plus. Les soins, les douches surtout l'exaspéraient, mais ne l'empêchaient pas d'assurer à Maxime du Camp que les garçons qui le mettaient au bain s'arrêtaient, émerveillés, devant la beauté de son
* Leltrcs cilccs par Gliainpfleury. Grandes Jigares.
corps. C'était l'orgueil, la monomanie des grandeurs, qui l'atteignaient et allaient le conduire à la paralysie générale. Il parlait maintenant d'opérations de Bourse, d'affaires commerciales : (( Je serai heureux de mettre à votre service quelques idées ou inventions que j'ai conçues*, » écrivait-il a un de ses cousins établi à Agen. En pocle, il prenait au sérieux sa descendance de Jupiler et d'Apollon ; n'ayant pas un sou vaillant, il s'enquérait du prix du domaine de Mortefontaine, et rêvait les plans des châteaux qu'il se ferait construire a Ermenonville**. Enfin, huit jours s'étaient à peine écoulés depuis son entrée à Passy, qu'il s'échappait. Ce jour-là, vers quatre heures de l'aprèsmidi, il tomba chez Busquet, rue Neuve-des- Martyrs. Il était pâle, défait, sa figure était boursouflée et ses paupières plus battues que d'ordinaire : (( Ah! c'est trop horrible, gémit-il, ils m'ont trop fait souffrir I voyez mes poignets : ils sont meurtris ; voyez mes pieds : les chevilles sont ankylosées ; si Blanche le savait ! ... on m'a torturé!... je me suis enfui. » Et de grosses larmes coulaient sur la face du malheureux. Enfin, il se pencha sur l'appui de la croisée, et, regardant dans le gouffre, fixement : « Je
* Lettres citées par Champfleury. Grandes figures. ** Maxime du Camp.
songeais, dit-il, que de votre sixième étage la mort serait prompte en arrivant en bas. L'idée m'est venue plusieurs fois de me jeter par votre fenêtre. » C'est certainement cette fois-là qu'il disparut pendant deux semaines. On ne put jamais savoir 011 il élait allé. On apprit plus lard qu'il était resté deux jours à Creil, dans un boac/ion fiéquenlé par des ouvriers. Au retour, on lui enleva un couteau à manche en os, à lame droite, cfTilée, à virole, qui était une arme dangereuse et dont il avait menacé un de ses amis *. A ce moment le docteur Blanche prévint M. Labrunie que son fils n'était plus en état d'être abandonné à ses propres forces ; mais le vieillard se déroba sèchement. Quand à Gérard, il cherchait toujours les motifs de sa détention et suppliait ses amis de lui faire rendre sa liberté, mais ceux-ci refusaient, par prudence. Alors, en désespoir de cause, il s'adressa à la Société des gens de lettres. Après une vive discussion, le comité se prononça, hélas I pour sa liberté, et l'avis en fut signifié au docteur Blanche par un procès-verbal signé d'un M. Godefroy, avocat. Libérer Gérard au commencement de l'hiver, dans l'état 011 il se trouvait, c'était l'envoyer à une mort certaine; mais Blanche dut obéir, et le 19 oc-
* Maxime du Camp.
tobre 1854, son malade se retrouva sur le pavé de Paris. Sa tête était pleine de projets. Le libraire Dutacq avait eu la pensée de donner une belle édition de ses œuvres complètes, et Gérard s'en occupait avec le bibliophile Jacob. Il s'occupait aussi de théâtre. La Comédie-Française mettait en répétitions Misanthropie et Repentir, pièce traduite de Kotzebue. Une espèce de drame-féerie en cinq actes, tiré avec Auguste Maquet de la Main enchantée, était reçu à la Gaîté. Jodelet, une pièce en trois actes d'après Scarron, était à l'étude. On attendait encore Lara, le Prince des Sots, reçus et non joués; Louis de France, quatre actes écrits ; le Citoyen marquis, cinq actes terminés *. Hors le Prince des Sots, publié plus tard**, ces pièces n'ont jamais vu le jour, et une seule, Misanthropie et Repentir, a affronté la scène du Théâtre- Français après la mort de Gérard, le 28 juillet i855.
Il faut signaler aussi, comme simple curiosité, le Marquis de Fayolle, qu'il n'eut pas le temps d'achever, et qui fut repris et publié par Edouard Georges (i856). Ce roman est le fruit d'une tournée en Bretagne, et l'idée en vint à Gérard en lisant le nom de Jean le Chouan à la porte d'un cabaret situé près de Vitré, sur la
* Feuille publiée par V Amateur d'Autographes, iG mars 18C9. ** Chez Calmann-Lévj, 1888, préface de Louis Ulbach.
roule qui mène au château des Rochers. L'intrigue en est trop compHquée pour que nous la donnions ici. Ce n'est d'ailleurs ni du plus intéressant ni du meilleur Gérard, puisque la fm n'est même pas de lui. Les faits y sont rapides comme le style et portent sur le complot du marquis de la Rouerie, dont le marquis de Fayolle est l'ami. En somme, ce n'est là qu'un roman historique pareil à tous ceux qu'on écrivait alors, à la suite de Dumas, qui les résumait tous.
Cependant, les Filles du Feu paraissaient chez Giraud et Dagneau ; mais Gérard, comme un malade à qui de sombres pressentiments font rédiger son testament, se mettait à écrire Aurélia avec les notes qu'il avait prises chez Blanche dans l'intervalle de ses crises. Pressé par la Revue de Paris qui l'attendait, il l'écrivait partout, mais le travail lui était devenu plus difficile, et parfois la fièvre et l'hallucination revenaient. Alors, il interrompait tout à coup son travail pour tracer, en marge ou dans le corps de la copie, des signes cabalistiques, des nombres, et jusqu'à une démonstration de l'Immaculée Conception parla géométrie. Combien de temps cet état pouvait-il durer.^^ L'hiver approchait, et on ne connaissait pas à Gérard de domicile. Agé de quarante-six ans, il en paraissait bien soixante, usé précocement par
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les soucis, les voyages et la folie. C'était maintenant un petit homme mûr, effacé, presque en guenilles. Néanmoins, il était resté chez lui un tel goût de la chose riche, qu'il se faisait des épingles de cravate avec du papier doré*. L'embonpoint l'avait envahi, ce qui serait une conséquence de folie pour les aliénistes. Son front très vaste semblait plus beau encore sous la calvitie qui le dénudait, et, seuls, de petits yeux gris et pétillants donnaient quelque distinction à sa figure pleine et pâle où pendaient une moustache et une mouche, et qu'un collier de barbe entourait **. On le rencontrait encore à toute heure et partout, dans les cabarets. 11 entrait, d'un pas menu, couvert d'un manteau un peu crotté, le cigare aux lèvres, absorbait vite une consommation, mêlait avec ses sous, en payant, de petites monnaies romaines qu'il avait toujours dans sa poche, ajoutant, galamment, que cela lui servait à faire la connaissance des dames de comptoir. Bientôt il sortait, allant au hasard, fuyant la folie et courant après son rêve, ce rêve dont il avait vécu et dont il allait enfin mourir.
* Journal des Concourt.
** Voir, en tète du volume, le portrait, exécuté d'après une photographie que Nadar lit à cette époque.
LA VI r.