CHAPITRE VII
Gérard et la politique. — Henri Heine. — Gérard traducteur. — Vers à M*"^ Henri Heine. — Les Monténégrins. — La nviit blanche. — Gérard au banquet des bouchers de Montmartre. — Le Chariot d'enfant. — Le Pruneau de Tours. — Flandre et Allemagne. — Les Fêtes de Weimar. L'imagier de Harlem. — Montmartre. — Bizarrerie. — Rechute de (lérard. — Une lettre. — Gérard à la maison Dubois. — Sylvie. — Gérard chez le docteur Blanche, à PassY. — Vers dorés. — Dernier voyage de Gérard dans l'Allemagne du Midi. — Pandora. — Nouvelles bizarreries, nouvel internement. — Gérard s'évade. — On le retrouve à Creil. — Nouveaux projets littéraires. — Théâtre. — Le Rêve et la Vie. — Dernier portrait de Gérard.
Si Gérard dut peut-être à quelques satires d'être retenu à Sainte-Pélagie dans sa jeunesse, avouons que la politique ne l'occupa guère par la suite. Il croyait être républicain : (c Les ouvrages littéraires que j'ai publiés depuis longtemps, écrit-il au National, ont toujours porté l'empreinte du libéralisme, avant la Repu-
blique comme depuis. » En réalité, il était aussi sceptique sur les gouvernements que sur les religions. Les révolutions mettent le roi à la porte, l'empire leur succède, sans que son rêve en soit troublé un moment. D'ailleurs, il ignore à peu près le nom de tous les souverains du monde civilisé; ceux de l'antiquité, de la Bible, de l'Orient, à la bonne heure! C'est ainsi qu'il possédait sur le bout du doigt tout l'arbre généalogique d'un prétendant au royaume d'Abyssinie, parce que sa lignée remontait aux amours légitimes de Salomon et de Madeka, reine de Saba*. La chute de Louis-Philippe ne l'étonna donc point. Au mois de mars i8/i8, tandis que la révolution gronde dans les rues qu'elle emplit, nous le trouvons tous les jours à la barrière de la Santé, chez Henri Heine dont il traduit des poèmes. En dépit de son scepticisme et de sa raillerie qui, bien souvent, lui firent sacrifier une amitié à un bon mot, Henri Heine n'échappa pas à l'espèce de séduction que Gérard exerçait partout autour de lui. Il ne put même lui tenir rigueur d'avoir égaré, dans sa perpétuelle distraction, sept morceaux de la Mer da Nord: ((Je me retrouve en lui, » aurait-il dit dans un jour d'expansion. Et, de fait, ces deux charmants esprits semblaient bien faits pour
* Ang. de Belloy, Portraits et souvenirs.
s'entendre, afTligés tous deux, le physique de l'un étant aussi malade que le moral de l'autre. Heureusement, la poésie leur faisait oublier bien vite toutes ces infirmités, et ce devait être de très douces soirées que celles qu'ils passaient ainsi à travailler ensemble. Une perruche bavarde leur tenait compagnie, à la grande joie de Gérard, et j'imagine que de temps en temps Mathilde, femme de Henri Heine, venait les égayer un peu et les réconforter par son rire lumineux et sa belle sanlé, car on trouva plus tard sur son album ce joli sixain écrit a cette époque par Gérard :
Vous avez des yeux noirs, et vous êtes si belle. Que le poète en vous voit luire l'élincelle Dont s'anime la force et que nous envions : Le Génie à son tour embrase toute chose; Il vous rend sa lumière, et vous êtes la rose Qui s'embellit sous ses rayons.
Plus tard, après la mort du pauvre amant d'Aurélia, Henri Heine écrivait dans une préface des Poèmes et Légendes : a La diction de Gérard coulait avec une pureté suave qui était inimitable et qui ne ressemblait qu'à l'incomparable douceur de son âme. C'était vraiment plutôt une âme qu'un homme, je dis une âme d'ange, quelque banal que soit le mot. Cette
âme était essentiellement sympathique... Et c'était un grand artiste; les parfums de sa pensée étaient toujours enfermés dans des cassolettes d'or merveilleusement ciselées. Pourtant rien de l'égoïsme artiste ne se trouvait en lui; il était tout candeur enfantine; il était d'une délicatesse de sensitive; il était bon, il aimait tout le monde ; il ne jalousait personne ; il n'a jamais égratigné une mouche ; il haussait les épaules quand, par hasard, un roquet l'avait mordu. )) Est-il plus bel éloge que celui-là ? Et, certes, Gérard le méritait à plus d'un titre. D'abord, ses excellentes traductions aidèrent beaucoup chez nous à la réputation de Henri Heine. C'était pour cette fois des pièces détachées des Buch der Lieder, des Romanzen et des Zeitgedichle, plus la Mer da Nord et l'Intermezzo qui parurent dans la Revue des Deux-Mondes des i5 juillet et i5 septembre i8/i8, précédés d'articles de Gérard recueillis plus tard dans les Poèmes et Légendes.
Cependant, tout en prêtant ainsi sa science à la réputation d'un ami, Gérard occupait les fonctions de secrétaire de la rédaction au Journal^ feuille éphémère fondée en juillet 18/48 par Alphonse Karr, et qui se vendait un sou. De plus, il n'avait pas renoncé à écrire des œuvres originales, et revenait au théâtre, objet
LA VIE aSi
de ses premières et plus constantes prédilections. Le livret de Piquillo l'avait, paraît-il, mis en relief parmi les compositeurs. A ce moment arrivait à Paris, avec le souci de s'y faire une réputation, un jeune musicien belge, Limnander. M'"° de Girardin, chez qui il se trouvait un jour, l'envoya à Gérard qui exécuta bien vite, en collaboration avec Alboize de Pujol, un poème de fantaisie presque orientale dont les scènes se passent en Espagne au temps des Maures. Mais des nécessités scéniques bouleversèrent ces données, et, après avoir couru deux théâtres, ce poème qui devait raconter la légende de Pelage et du Cid devint les Monténégrins*, L'intrigue en est fort simple. C'est en 1807. Andréas, le chef du peuple monténégrin, s'est vendu à la Russie, mais un poète chanteur de la Garinthie, Ziska, excite le peuple à reconnaître le protectorat de Napoléon, aidé par sa fille Béatrice qui aime un jeune officier français. Toute l'action tourne pendant trois actes autour de cet officier qui est exposé aux plus grands dangers. Enfin, tout se termine bien, c'est-à-dire à notre honneur. Limnander broda sur ce poème une musique consciencieuse et estimable que l'Opéra-Gomique représenta pour la première fois le 3i mars 18/19. ^® ^^^ ^^
* Georges Bell.
très grand succès qui retentit bientôt sur toutes les scènes françaises et étrangères, et ménagea des triomphes à M""^ Ugalde qui jouait le rôle de Béatrice. Chacun savait sa fameuse romance de la Croix dlionnear. Mais la réputation de Gérard ne pouvait guère grandir avec ce mince livret dont tous les lauriers restèrent au compositeur. La ISuit blanche, écrite, sous le pseudonyme de Bosqiiillon, en collaboration avec Méry, et jouée à l'Odéon le dimanche gras de i85o, ne pouvait guère non plus le faire sortir des rangs, malgré l'interdiction immédiate de la censure. Ce n'était d'ailleurs qu'un fragment d'une revue de iS/ig qui n'avait pas été jouée et dont on utilisa un tableau représentant Soulouque et sa cour*. Mais, à celte époque, le ministère s'inquiétait d'une simple farce de carnaval, et, pour se faire interdire, il suffisait d'un couplet comme celui-ci, chanté par Bazile, ministre de l'instruction publique à Haïti :
De l'art d'étouffer les esprits
Nous sommes les apôtres.
Puisqu'on ne nous a rien appris.
N'apprenons rien aux autres.
Par bonheur, une grande joie attendait Gérard. Le succès des Monténégrins s'était main-
* Paul de Musset. Le National 25, 26 février i85o.
tenu, et, le lendemain de cette interdiction stupide, il recevait la lettre d'un boucher de Montmartre, lequel, ayant voix délibérative au conseil du Bœuf gras de Montmartre, avait insisté pour qu'on prît comme costumes du cortège ceux des Monténégrins. L'honnêle boucher invitait ensuite Gérard à un festin d'amis, en costumes : (( Nous rirons tous ensemble tant que nous pourrons, lui écrivait-il naïvement, et rirons bien, car, comme on dit : Tout auteur, tout farceur ! Et des musiciens! — C'est à cinq heures le dîner. Le mot d'ordre est : Gaîté! et d'aplomb, faut rire ! »
Gérard, enchanté, fit insérer une réponse au Messager des théâtres, et le lendemain, à la fm du banquet, prononça un speech où son scepticisme politique éclate spirituellement à chaque ligne : a Vous avez pensé, messieurs, leur disait-il, que l'on pouvait encore se réunir cordialement et se livrer, même en république, à cette bonne gaîté française, qui n'est pas moins indestructible chez nous que le sentiment de l'indépendance*. » Même en république! c'est le coup de griffe par lequel Gérard se vengeait de son interdiction de la veille. Il faut dire, du reste, en faveur de son impartialité, que la monarchie et l'empire n'étaient pas plus épargnés.
• Champflcury. Grandes figures.
Et puis, que lui importait I Sa pensée était déjà ailleurs. Depuis longtemps il rêvait de révéler au public français les chefs-d'œuvre du théâtre oriental. C'est ainsi que, dès i835, il avait traduit dans le Monde dramatique plusieurs scènes du Chariot de terre cuite. Mais aucun théâtre ne lui avait permis de faire jusqu'ici cette tentative toute littéraire. Par bonheur, Bocage venait de reprendre la direction de l'Odéon avec l'intention d'y faire de l'art pur. C'était le moment d'y placer le beau drame du roi indien Soudraka. Gérard l'arrangea, le mit au point avec son ami Méry, un des plus capables de l'adapter à la scène française, et le i3 mai i85o l'Odéon le représentait sour le titre du Chariot d'Enfant. La pièce n'eut que peu de succès malgré les efforts de M™^ Marie Laurent qui tenait le rôle principal. Le paisible public de l'Odéon s'égaya plus qu'il ne s'intéressa à voir des personnages appelés Vasantaséna et Tcharoudatta, car ce fut certainement là une des causes de l'insuccès ; Méry en convint luimême : (( Il y avait trop de noms indiens sur Taffiche, dit-il, et le titre n'offrait rien d'attrayant. Le titre est souvent de moitié dans les succès de caisse. » Et puis il y avait surtout ce lyrisme débordant d'images que les deux auteurs avaient trop bien suivi : (( C'est ce mélange de grandeur et de naïveté, disait Th. Gau-
tier, cette grâce efleminée et voluptueuse, cette langueur d'amour, cette profusion de parfums, ces ruissellements de perles, ces bruits d'ailes d'oiseaux, ces épanouissements de comparaisons fleuries, tout ce luxe indien délicat et barbare, qui font du drame de Méry et Gérard une pagode sculptée en vers. » Méry se consola de l'insuccès avec de l'ironie : (( Ce drame fut imprimé, disait-il, et obtint un grand succès de lecture, dans Vlnde surtout. » Mais Gérard, qui comptait sur les revenus de son drame pour faire un voyage au pays du roi Soudraka, retomba encore une fois du haut de son rêve. Moins d'un mois plus tard, on jouait le Pruneau de Tours. Cette espèce de vaudeville ne nous intéresse guère ici, puisqu'il devint la propriété des frères Cognard, qui le remanièrent au point de n'y rien laisser de Gérard. C'était primitivement une comédie en un acte sur les inconvénients du nom ridicule. Elle était faite depuis longtemps et Gérard la gardait dans ses tiroirs lorsqu'un jour de i848, il s'aperçut qu'il n'avait plus d'argent. Il allait sur le boulevard, dans l'espoir d'y trouver un ami qui pût lui prêter une certaine somme, quand il rencontra Porcher, le fameux agent théâtral avec qui tous les auteurs dramatiques traitent de leurs billets. « Pourriez-vous m'avancer dix pistoles? lui dit Gérard. — Huml les affaires
sont mortes et l'argent n'abonde pasi Avezvous une pièce reçue quelque part? — Pas la moindre pour l'instant, mais prenez mon ours, je vous le livre en toute propriété. (On appelle ours un manuscrit dont on n'est pas satisfait et dont on n'a pas le placement.) — J'y consens, dit Porcher, apportez-le demain. » Le lendemain, Gérard avait ses cent francs*. C'est ainsi que le manuscrit refait, retouché, agrémenté de couplets vulgaires, devint le Pruneau de Tours, et obtint un succès de rire deux ans après. Mais Gérard refusa sa part de gloire; le goût des pérégrinations l'avait repris et il était déjà sur la route d'Allemagne. Il suivit le chemin des écoliers, passa par Bruxelles, par Anvers où il revit les Rubens, par Rotterdam, la Haye et surtout Amsterdam où il assista aux fêtes de Rembrandt. Il était parti avec l'idée d'un grand drame sur la découverte de l'imprimerie, et en accumulait chemin faisant les matériaux. Au mois d'août i85o, nous le retrouvons à Francfort où, dix ans auparavant, il travaillait avec Dumas à un autre drame, Léo Durckart. Il tombe au milieu des fêtes données en l'honneur de Gœlhe, entend Faust avec la musique de Spohr, et se rend ensuite à Weimar, au centenaire de Herder, l'ami de Gœthe. Il est
* Paul de Musset. Le National, lo juin i85o.
arrivé trop lard pour entendre la musique de Lislz sur le Promet liée délivré ^ mais le jour suivant le grand pianiste dirige lui-même la première représentation de Lohengrin de Richard Wagner, et Gérard apprécie beaucoup cet opéra nouveau qui soulèvera chez nous tant d'orages. Le lendemain, la tête encore bourdonnante d'harmonie, il va visiter la maison de Gœthe. La voilà bien, l'Allemagne de ses rêves I Tout est repos, clarté: la maison paisible et princière du grand homme est pleine de gravures, de médailles, de marbres, que Gérard admire, moins cependant que cette jeune princesse qui vient voir, elle aussi, et passe, auguste et gracieuse, « comme l'image divine de Psyché représentant la vie sur la pierre d'un tombeau ». Il visite ensuite les autres demeures illustres de la ville, celles de Cranach, de Wieland, de Schiller. Une mauvaise épinette est là dans la chambre du grand dramaturge, mais Listz, qui accompagne Gérard, eflleure à peine de ses doigts l'instrument, et voici que l'âme de Schubert y chante délicieusement les Plaintes de la jeune fdle. Comme il sort de là, un inconnu lui propose de lui faire voir l'intérieur du palais grand-ducal; Gérard accepte avec empressement de visiter ces belles salles consacrées au culte des grands hommes. De retour à Paris, publiant dans la Presse et dans
l'Artiste* la description des fêtes auxquelles il vient d'assister, il n'oublie pas la jeune princesse dont la robe blanche et le manteau d'hermine frôlaient, çà et là, les bas-reliefs et les marbres, et son article lui vaut une récompense aussi poétique qu'inattendue. C'est un quatrain autographe de Gœthe écrit pour cette princesse, et que lui envoie, en remerciment, l'inconnu du palais grand-ducal qui n'était autre que le grand-duc Charles -Alexandre lui-même. A Paris, Gérard passe l'hiver en collaborations diverses; il reprend son feuilleton à la Presse (23 septembre-2/l novembre i85o); nargue spirituellement la loi Tinguy et l'amendement Riancey en publiant au National les Faux- Saulniers^ qui le ramènent dans le Valois à la recherche de l'abbé de Bucquoy et d'Angélique de Longueval, et travaille à l'Imagier de Harlem en compagnie de Méry et d'un certain Bernard Lopez dont le nom disparaîtra à la deuxième édition. C'est le 27 décembre i85i que la Porte-Saint-Martin, alors sous la direction de Marc Fournier, représente ce drame-légende en cinq actes et dix tableaux. L'analyse en serait fastidieuse. Quoique Gérard l'ait fait en collaboration, la donnée paraît lui revenir plus par-
* La Presse, 8, i8 et 19 septembre i85o. L'Artiste, 1"' octobre i85o.
ticulicrement, car nous y trouvons toutes les iniluences qu'il est seul à avoir subies avec le Second Faust si obscur de Gœthe, les Aventures de Faust et sa descente aux enfers de Klinger, et la légende de Laurent Coster, l'imagier, recueillie en Hollande. Rien d'ailleurs de très original, si ce n'est d'avoir écrit la pièce à la manière shakespearienne, c'est-à-dire entremêlée de prose et de vers. A part cela, Aspasie apparaît à Gosier comme Hélène apparaît à Faust, et l'action traîne ainsi en France, en Autriche, en Hollande, en Italie, en Espagne, sans que rien la relève jamais. Néanmoins, il y avait là un gros effort qui ne fut pas absolument perdu. La pièce eut du succès, fut réimprimée, les amis de Gérard vantèrent « la portée philosophique )) de ce drame qui, venu à un autre moment, pouvait, disaient-ils, révolutionner le théâtre, et un certain Landrot, étudiant en médecine, qui se disait « acteur de droit, si ce n'est encore de fait », adressa même à Gérard, le 2 février i852, une pièce de vers où il vantait fort naïvement ce drame qu'il trouvait à la fois « grotesque, colossal, religieux, instructif, touchant, sentimental... ». Mais ce n'était là qu'un succès platonique, et le drame ne tint pas longtemps l'affiche. Ce fut une grosse déception pour Gérard, et certainement une des causes qui déterminèrent une brusque rechute.
Elle le prit un soir, pendant qu'on jouait encore V Imagier. Gérard était chez son ami Eugène de Stadler*, un archiviste de l'Intérieur, qui avait pour lui une tendresse et une sollicitude toutes fraternelles, quand il se sentit atteint de douleurs de tête si violentes que tous craignirent pour sa vie. Heureusement, on fut quitte pour la peur, mais il lui resta de cette crise une lourdeur d'esprit qui l'inquiétait encore plus que la maladie**. Depuis longtemps d'ailleurs, et sans en rien révéler, il se sentait repris par ses douleurs anciennes, et son genre de vie en disait assez sur l'état de son esprit. En mars iS/ig, au moment où l'on répétait les Monténégrins, Ghampfleury le rencontrait aux bureaux de r Artiste oh. il avouait n'avoir pas dépensé cinquante francs en deux mois. Une flûte d'un sou suffisait à son déjeuner, et, pour le dîner, son
* Stadler (Eugène, baron de) amateur dislingue ; il n'a laissé dans les lettres qu'une vague physionomie, due en partie au Bois de Daphné, curieuse étude antique où il mettait en scène un philosophe paresseux qui fait jouer toutes ses passions par des esclaves. Sous le second Empire, son cousin, M. de Persigny le fit nommer inspecteur général des Archives, place qu'il perdit après la guerre pour s'en aller mourir à Saint- Gyr, à peu près en même temps que Théophile Gautier. Arsène Houssaye, qui lui a consacré une notice dans ses Confessions, a dit : « Les historiens lui doivent un petit monument, car il a sauvé cent mille pièces précieuses des archives de France et de Navarre. »
** Georges Bell.
LA VIE 2/i[
ordinaire n'excédait pas douze sous. Et ce n'était pas là par manque d'argent, non, mais il prétendait que celte frugalité lui donnait un bon sommeil, des rêves agréables, et que la nuit lui servait de jour. La question du linge n'était guère plus compliquée : il se composait en tout de deux chemises ; la blanchisseuse lavait l'une tandis qu'il portait l'autre, et, le moment venu d'en changer, Gérard passait dans l'arrière boutique pour mettre la seconde, laquelle ressemblait à la première par l'absence de col et par les déchirures : « Comment, tu donnes ça à la blanchisseuse .^^ » disaient ses amis qui assistaient parfois à cette opération. — (( Oh I répondait Gérard avec candeur, cette chemise a l'air en mauvais état. Eh bieni la blanchisseuse me respecte beaucoup à cause de cette chemise... elle est en toile... J'aurais une douzaine de chemises en calicot neuf qu'on n'aurait pas les mômes égards pour moi. » Cette existence, il la passait dans les mêmes lieux, c'est-à-dire dans tout Paris; mais Montmartre, qu'il aima toujours, qu'il habita même longtemps, paraissait décidément lui sourire davantage et, avec les Halles, c'était l'endroit où l'on était le plus sûr de le rencontrer. De fait, pour un ami du pittoresque comme il l'était, cette région était des plus attrayantes. Sans doute, dès cette époque, les maisons
commençaient déjà à envahir les retraites où s'étaient réfugiés les animaux antédiluviens, et les âpres montées étaient sans cesse aplanies par les rues qu'on y traçait, mais, malgré cela, le vieux mont de Mars montrait encore un front superbe que décoraient les frondaisons nouvelles, et, du pied de la tour du télégraphe, on y découvrait dans l'air pur des horizons magnifiques. Gomme il faisait bon rêver là, dans les ruelles silencieuses bordées de chaumières et de jardins touffus, et comme on semblait loin du Paris stupide et affairé dans cette petite commune qui le dominait, que ne troublaient ni passants ni voitures, et oii les chèvres broutaient l'acanthe suspendue aux rochers. Çà et là, des sources filtraient dans la terre ocreuse, et les laveuses bavardes battaient en plein air leur linge qu'elles allaient étendre ensuite sur les haies bordées d'épine-vinette. Il y avait aussi une vigne, la dernière de ce cru antique célèbre au même titre qu'Argenteuil et Suresnes, et Gérard rêvait de l'acquérir. Il y aurait fait faire une construction si légère, (( une petite villa dans le goût de Pompéi avec un impluvium et une cella, quelque chose comme la maison du poète tragique ». Depuis, il avait dû renoncer à ce désir, mais la rêverie n'en était pas moins délicieuse. De temps en temps des grisettes passaient, un bonnet
fleuri sur la iêlc et des chansons et des rires plein les lèvres; elles allaient dans les bals publics, au château des Brouillards ou au Moulin de la Galette, dont les ailes tournaient dans le vent, et Gérard les suivait. Il connaissait maintenant tout le monde dans ces coins familiers, et aimait à tout observer, car rien ne lui plaisait autant que les mœurs populaires. Il remarquait les grands yeux des enfants mordant à belles dents leurs tartines, les haillons pittoresques sur les épaules des travailleurs, et il avait de longues conversations avec les carriers qui exploitaient alors la Butte. Pendant ce temps, la nuit montante s'étendait sur Paris, et il ne restait bientôt plus que les voleurs dont Gérard ne craignait pas la rencontre qui eût ajouté aux aventures de sa vie d'humoriste. Cela cependant n'était pas sans danger, et on faillit un jour lui faire mauvais parti dans un cabaret étrange oii il avait l'habitude d'aller, et où son habit noir, son chapeau rond et sa mine attentive le firent prendre pour un mouchard. Ce cabaret était situé sur le boulevard extérieur, entre la barrière des Martyrs et la barrière Rochechouart, et Gérard l'affectionnait à cause des cannes extravagantes en racines tordues, pleines de nœuds et de bosses, que le cabaretier fabriquait et qui ornaient la devanture avec d'étranges dessins de buveurs rece-
vant des jets de boissons singulières par la figure et se cassant des bouteilles sur la tête. L'intérieur du cabaret était noir et éclairait à peine les ouvriers et les filous buvant au milieu des tonneaux ventrus et fi:'appant du pied sur la terre battue. Gérard y venait très souvent. Ce n'était pas le mauvais tafia qui l'attirait, mais bien une certaine canne dont la poignée en racine de mandragore représentait un Apollon tordu dans le feu, et à qui il rendait hommage, comme à une idole*. Enfin, un de ses amis parvint, pour sa sûreté, à le tirer de ce mauvais bouge, mais nul ne put le guérir de sa passion de courir les endroits mal famés. On n'était même pas bien sûr qu'il n'y couchât point en compagnie des rôdeurs de toute espèce. C'était là plus qu'il n'en fallait pour ramener cette crise qui venait d'alarmer si fort tous ses amis. Cependant, il n'en était encore qu'aux bizarreries inofPensives; c'étaient les paradoxes dont il fut toujours coutumier et qui allaient chercher les solutions les plus compliquées pour résoudre les problèmes les plus simples. Il disait, par exemple, que le meilleur moyen de placer son argent serait d'acheter de temps en temps, quand on recevrait quelque somme, un poisson de plomb. On louerait
* Champfleury. Grandes figures.
une cave, un hangar, pour l'y déposer, et, u la fin de l'année, on se verrait à la tête d'une certaine quantité de poissons de plomb *. Il prétendait aussi que la meilleure manière de se faire rembourser des billets à ordre avec lesquels un libraire lui avait acheté Lorely serait de les faire présenter par un fort de la Halle, (( parce que ces gros hommes ont une façon terrible de présenter les billets à ordre, qui fait qu'on n'ose pas les prier de repasser, et que, bon gré mal gré, on les paie immédiatement**». Il voulait aussi être lehls de quelque personnage illustre. Les romantiques aimaient ce genre de mystifications; n'a-t-on pas été jusqu'à dire que Beethoven était le fils de Frédéric II***, et Delacroix le fds de Talleyrand.^ Dès l'impasse du Doyenné, à cause du médaillon de Jehan Duseigneur, on avait fait de Gérard un fils de Napoléon. « Toi qui es le fils de Napoléon, lui disait à cette époque le fou Lassailly, tu devrais bien revenir de l'Ile d'Elbe, monter sur le trône et me prendre pour premier ministre. — N'est-ce pas que j'ai le profil napoléonien? » répétait maintenant Gérard. Et cependant il prétendait être, non plus le fils de l'empereur lui-même, mais seulement
*, ** Gliampflcury. Grandes figures.
*** Victor Wiider. Beethoven.
2l\6 GÉRARD DE NERVAL
de son frère aîné Joseph; puis, il remontait plus loin, et, sachant que sa famille possédait depuis des siècles une petite propriété sise dans le Périgord et désignée dans les contrats sous le titre de Nervalis campus, d'oii il tira son nom, il se faisait descendre de l'empereur Nerva, autre César*. Il est vrai que Restif de la Bretonne, une de ses grandes admirations, se flattait de descendre de l'empereur Perlinax. Cette idée en tête, Gérard courait les quais et les brocanteurs, achetait toutes les monnaies à l'effigie de Nerva qu'il pouvait trouver et en faisait cadeau à ses amis. Autre manie de Gérard que celle des cadeaux, et manie touchante que celle-là. Chacun avait sa part : celui-ci un bouquet, celui-là un homard vivant ou une perruche qu'il laissait chez la concierge. Pendant un temps, Auguste de Châtillon reçut tous les jours soit une branche d'if ou de cyprès, soit une couronne de sureau ou d'immortelles. Mais le plus plaisant arriva à Alfred Busquet. Il possédait alors un petit chien noir. Un matin, il était encore couché, quand Gérard sonne et entre, suivi d'un grand chien : (( Vous aimez les chiens, dit-il. En voici un d'une espèce rare et qui se perd : c'est un danois. Il a des taches noires comme un léopard et le canon
* Ph. Audebrand.
double sous le nez; ce canon double est sans prix pour le chasseur, c'est le signe d'une grande acuité dans le flair. Je suis heureux de vous roiTrir. »
Le lendemain, au jour levant, nouvelle visite de Gérard, suivi d'un barbet noir. « Celui-ci, c'est le barbet du docteur Faust. Il appartenait à un chiffonnier qui me l'a cédé à grand'peine pour vingt francs. Aimez-le, Goethe vous en sera reconnaissant et votre serviteur aussi; peut-être vous apprendra-t-il à lire dans le microcosme. »
A quelques jours de là, Gérard tombe encore chez Busquet, à l'aube naissante, nécessairement accompagné d'un chien, un caniche immaculé de blancheur, cette fois : (c Ohl ditil, celui-là, je ne l'ai pas eu sans peine, je l'ai presque volé. Il était tenu en laisse par un grand laquais, rue Yaneau. J'ai corrompu le larbin, et vous voilà propriétaire d'un caniche blanc, doux et laineux comme un mouton. Il hantait le noble faubourg, et de beaux yeux de duchesse doivent pleurer à l'heure présente. »
Busquet fmit par se plaindre de cette meute. Gérard, ému, la mit en pension. Le danois fut placé chez un charcutier, à cause de la zébrure de son pelage rappelant assez la galantine truffée; le barbet chez un savetier, et le caniche
chez un marchand de vin qui offrit sans façon une tournée sur le zinc.
C'est aussi dans ces jours de bizarrerie et d'exaltation qu'on trouvait Gérard chez Maxime du Camp, oii il conversait avec les esprits logés dans une ménagère. Il appelait Adam, Adam tombé et désespéré, afin d'obtenir de lui la dictée de ce livre de Kabbale perdu, à l'aide duquel tous les prophètes et Jésus lui-même ont fait leurs miracles. Cela n'était pas tout simple, car il fallait auparavant chasser les esprits inférieurs : (( Va-t'en, Lilith î Laisse-nous, Nahéma ! Non, MolochI non tu n'auras pas nos enfants à dévorer I )) criait Gérard d'une voix lamentable. Quand cet exorcisme ne suffisait pas, il apportait de Yassa fœtida qui empestait toute la maison, puis dansait le pas de la déesse DercétoàTanit; mais un jour, dans ces ébats, il se heurta violemment la tête contre un angle, ce qui le calma un peu*.
Cette vie décousue et errante alarmait tous les amis, mais qu'y pouvait-on faire .^ Essayer de retenir, de fixer Gérard .^^ (( Qui de nous, disait Gautier, n'a arrangé dix fois une chambre avec l'espoir qu'il y viendrait passer quelques jours.t^ )) Arsène Houssaye, dans son hôtel de la rue de Chateaubriand, avait même, au fond du
* Maxime du Camp. Souvenirs littéraires.
jardin, un petit pavillon qu'il lui avait dédié; mais Gérard était toujours cette hirondelle insaisissable à laquelle on le comparait. Où allait-il? Que faisait-il? On l'ignorait. En août i852, nous le trouvons tout à coup à Gand. Pourquoi? Sans doute pour fuir la folie qui le suivait comme une meute hurlante. Hélas I il était trop tard. Un jour d'automne, à son retour, se promenant dans la campagne de Montmartre, il entendit, en passant devant une maison, un oiseau apprivoisé dont le bavardage le fit frissonner. Il continua sa route cependant, plus assombri. Un peu plus loin, il rencontra un ami qu'il n'avait pas vu depuis longtemps et qui voulut lui faire visiter sa nouvelle habitation, située vers la butte. Dans cette maison était une terrasse élevée à l'italienne, d'oii l'on découvrait un vaste horizon, plus beau encore sous les rayons du soleil couchant. La, Gérard fit-il simplement un faux pas en descendant l'escalier, comme il le dit lui-même? Eutil, comme le prétend Maxime du Camp, une hallucination dans laquelle une femme l'appelait? Cela doit être, car la vue qu'il admirait de la terrasse donnait justement sur le cimetière Montmartre, où se trouve, nous nous en souvenons, le tombeau d'Aurélia. C'est elle qui l'appelait, et Gérard, se précipitant pour la suivre, mit les pieds dans le vide et tomba évanoui
dans le jardin. Revenu à lui, il eut cependant la force de regagner sa demeure et de se mettre au lit, tout exalté par la fièvre. Combien il regrettait de n'être pas mort sur le coup ! La mort l'eût réuni pourjamaisà elle. Mais noni il n'en était plus digne maintenant! Il avait trop outragé sa mémoire en de faciles amours I Jamais plus sa douce image ne viendrait enchanter ses rêves. Il se voyait lui-même idéalisé et grandi, vêtu en prince d'Orient. Cela l'effrayait et le persuadait de plus en plus qu'il ^vait son double. Il avait beau lutter contre lui de toute sa force ; cet être hostile et redoutable avait pris sa place dans le monde des âmes, lui ravissant Aurélia qui était à jamais perdue pour lui. Ainsi égaré, pauvre être affaibli et délaissé, il arrivait à douter de lui-même, de sa propre existence, pareil à Sosie tremblant devant Mercure. Cette obsession le réduisit peu à peu au désespoir et lui fît désirer ardemment la mort. Mais à quoi bon, puisque la mort n'était pas le néant I Pour la première fois depuis bien longtemps, lui qui admirait également toutes les religions parce qu'il ne croyait à aucune, lui le sceptique, se prit à songer au Dieu des chrétiens. S'il pouvait y croire encore I Aurélia y croyait, elle; une fois même, Gérard surprit le nom de Jésus sur ses lèvres, et ce nom en coula si doucement qu'il se mit à pleurer. Oh! celte larme!
cette larme séchée depuis si longtemps, que Dieu lui rende avec la foil Mais quoi, l'ignorance ne s'apprend pas ! Dieu n'est plus avec lui, d'ailleurs, il l'a chassé de son cœur, il l'a menacé, maudit ; il lui a préféré la créature périssable qu'il déifiait selon les rites païens. Cependant, ce Dieu des chrétiens est la toute bonté qui peut lui pardonner encore. Eh bien, Gérard priera, il s'humiliera, car il est trop malheureux pour avoir encore de l'orgueil. La seule chose qui reste maintenant en lui, c'est le sentiment d'avoir commis des fautes qui deviennent d'autant plus graves et plus nombreuses à ses yeux qu'il les examine davantage. Au moins, s'il pouvait confesser ces prétendues fautes à quelqu'un qui le calmerait I mais le respect humain et un reste d'éducation libertine l'empêchent de se présenter au confessionnal. Rien ne peut le distraire de ses sombres pensées. Le travail, la lecture .^^ 11 ne peut comprendre clairement ni écrire dix lignes! Les voyages, les bibelots, les plus belles choses ne le tentent plus : (( Qu'importe I cela n'existe plus pour moi, )) dit-il, poursuivi sans cesse par la même idée fixe, et ses meilleurs, ses plus vieux amis eux-mêmes n'apportent qu'une distraction vague à sa détresse. L'un d'eux, Georges Bell, entreprit cependant de vaincre cet état. Il emmenait Gérard dans diverses con-
trées des environs de Paris, celles qu'il aimait le plus : à Meudon, Sèvres, Saint-Cloud, Versailles, Saint-Germain, presque toujours à travers bois, et là consentait à parler seul au malheureux qui ne répondait que par phrases décousues. Cette louchante patience le calma peu à peu. Dès lors, un grand désir de perfection le prit, et il résolut de se corriger de ses prétendus défauts et de réparer toutes ses fautes imaginaires. Gela lui donnait un nouveau motif de vivre et d'agir, et il reprenait intérêt au monde. G'est à cette époque qu'il écrivit à M""^ de Solms cette lettre qu'il faut citer tout entière, parce qu'elle est un chefd'œuvre de grâce et d'émotion. Elle est datée du 2 janvier i853 :
(c Ne me donnez pas, chère fée bienfaisante, le beau livre que vous m'avez promis pour mes étrennes; je les convoitais depuis bien longtemps, ces beaux volumes dorés sur tranche, celte édition unique. Mais ils coûteront très cher, et j'ai quelque chose de mieux à vous proposer : une bonne action. Je vous sens tressaillir de joie, vous dont le cœur est si chercheur I Eh bien! voici, ma belle amie, de quoi l'occuper pendant toute une semaine I Rue Saint- Jacques, n" 7, au cinquième étage, croupissent dans une affreuse misère — une misère sans nom — le père, la mère, sept
LA VIE a53
enfants sans travail, sans feu, sans pain, sans lumière I
(( Deux des enfants sont à moitié morts de faim. Un de ces hasards qui me conduisent souvent m'a porté là hier. Je leur ai donné tout ce que je possédais : mon manteau et quarante centimes. O misère I Puis, je leur ai dit qu'une grande dame, une fée, une reine de dix-sept ans, viendrait dans leur taudis avec tout plein de pièces d'or, de couvertures, de pains pour les enfants. Ils m'ont regardé comme un fou. Je crois vraiment que je leur ai promis des rubis et des diamants, et ces pauvres gens n'ont pas bien compris, mais ils se sont mis à sourire et à pleurer.
(( Ahl si vous aviez vu! Vite donc, accourez, avec vos grands yeux si doux qui leur feront croire à l'apparition d'un ange, réaliser ce que votre pauvre poète a promis en votre nom. Donnez à cette bonne œuvre le prix de mes étrennes, car je veux absolument y concourir, ou plutôt remettez à D ... les quatre-vingts francs que devait coûter le chef-d'œuvre auquel je ne veux plus penser, et je cours au Temple et chez le père Verdureau acheter tout un aménagement de prince russe en vacances.
(( Ce sera beau, vous verrez I Vous serez éblouie I Je cours quêter chez Déranger. Au revoir, petite reine, à bientôt, au grenier de nos
pauvres. Nos pauvres! Je suis fier en écrivant ces mots. Il y a donc quelqu'un de plus pauvre que moi — de par le monde! N'oubliez pas le numéro. Au cinquième, second couloir, la porte à gauche.
(( Adieu, Mignon, chère Mignon, douce Mignon, providence des affligés, mignonne Mignon, si douce et si fme, si peu fière et si gentille ! Mettez votre robe à grande queue et vos souliers à talons. Je leur ai promis, gros comme le bras, une grande princesse plus puissante que tous les puissants de la terre. Ils n'y croiront plus quand ils verront vos dix-sept ans et votre frais sourire. Mais je bavarde, je bavarde. Adieu, mignonne, encore adieu. — Pardon, Madame*. »
Est-il quelque chose de plus charmant.^^ On croirait lire une lettre adressée à quelque fée poudrée qui, d'un coup de baguette, transforniera les mansardes en palais. Quel malheur que cette même fée ne puisse du même coup aplanir les difficultés qui s'élèvent autour de Gérard. Depuis longtemps, il s'était engagé à livrer des travaux que la maladie ne lui laissait pas le loisir d'exécuter. C'étaient les Illuminés, dans lesquels il faisait entrer divers articles, publiés d'abord dans les Revues, sur Restif de la
* La Petite Presse, 26 octobre 1S6G.
LA VIE aoo
Bretonne, Cazottc, Cagliostro, etc., plus Lorely, suivi de nouvelles notes de voyage. Cela devait former deux volumes qu'il avait encore à mettre au point. Le croyant revenu à la santé, on était plus exigeant. Ces gens pressés ne savaient donc pas que le moindre accident pouvait occasionner une rechute! Elle ne tarda pas. La mort d'un de ses amis, le poète Charles Reynaud, enlevé à trente-deux ans par une fluxion de poitrine, rejeta Gérard dans le plus sombre découragement. 11 voulut absolument lui rendre les derniers devoirs, mais la vue de la chambre mortuaire, le cercueil près duquel il passa pendant qu'on y couchait son ami, ébranlèrent de nouveau et plus gravement sa pauvre tête. Ses scrupules le reprirent, plus violents. Se souvenant que Henri Heine lui avait avancé une certaine somme sur des traductions qu'il ne pouvait faire, il prit le chemin de sa maison afm de lui rendre l'argent. Le jeûne et la douleur avaient encore exalté ses nerfs, et rien n'avait plus pour lui son aspect ordinaire. Un ouvrier qui portait un bambin sur son épaule lui sembla saint Christophe portant l'enfant Jésus. Sa tôle vide bourdonnait et tournait; il ne savait plus où il allait, et trébuchait sans fin à travers les terrains vagues, épuisé, perdu, le regard fou, les vêtements en désordre. Rue de la Victoire, il eut cependant la force d'aborder un
prêtre qui passait et de lui demander la confession ; mais celui-ci était pressé d'aller en soirée ; d'ailleurs il n'était pas de la paroisse, Gérard le trouverait demain, quand il voudrait, à Notre- Dame. Ainsi, Dieu ne voulait pas l'absoudre I Pauvre être, il pleurait en marchant, ivre et désespéré. L'église Notre-Dame-de-Lorette se trouvait sur sa route, il y entra et alla se jeter au pied de l'autel de la Vierge, repoussant l'esprit mauvais qui lui disait : (( La Vierge est morte, et tes prières sont inutiles! » On commençait justement un office, et les cierges s'allumaient dans le chœur. Gérard tenta de s'unir en esprit aux prières, mais il ne savait plus VAve Maria. Alors, il laissa tout se terminer, les voix se taire, les cierges s'éteindre un à un et accroître la nuit dans la nef, et reprit sa course vers les Champs-Elysées. Arrivé place de la Concorde, la vue de la Seine coulant sous les ponts dans la nuit lui donna la pensée d'en finir, et il se dirigea plusieurs fois vers le fleuve, mais chaque fois quelque chose le ramenait à la vie. Etait-ce la peine d'en fmir, d'ailleurs, puisque le monde lui-même allait fmir.^^ C'étaient les temps prédits par l'Apocalypse. Les étoiles ne s'éteignaient-elles pas déjà au ciel comme tout à l'heure les cierges à l'église.!^ Un grand soleil noir nageait dans l'éther : c'était le soleil de la Mélancolie que Gérard, ténébreux et veuf,
portait partout à son luth constellé; plus loin, un globe d'un rouge de sang montait de la grande allée des Tuileries. C'est là, vers le septième ou huitième arbre à gauche, qu'est enfoui un trésor du temps des Médicis; personne n'y veut croire, mais les enfants le savent bien, et les petits poissons rouges du grand bassin aussi, eux qui, un jour, sortirent leur tête de l'eau pour dire à Gérard, avec mille politesses, que la reine de Saba l'attendait*. Cependant, les gens ne semblaient pas se douter de la catastrophe, et tous allaient, joyeux, à leurs plaisirs ou à leurs affaires. Enfin, Gérard rentra chez lui, brisé de fatigue, et dormit lourdement. Le jour brillait quand il se réveilla, et des voix enfantines, celles de son rêve d'hier qui continuait, lui apportèrent encore le nom du Christ : (( Mais le Christ n'est plus, se disait-il, ils ne le savent pas encore. » Il se leva néanmoins et alla sous les galeries du Palais-Royal. La pensée de Henri Ilcine ne l'avait pas quitté, et il se rendit chez lui, achetant en chemin un petit gâteau pour se donner des forces. (( Tout est fini, dit-il en entrant, il faut nous préparer à mourir. » Henri Heine appela sa femme : a Qu'avez-vous.^ dit-elle. — Je ne sais pas, répondit Gérard, je suis perdu. » On envoya chercher un fiacre, et
* Champflcury. Grandes Jujurcs.
une jeune fille le conduisit à la maison Dubois. Là, il fut soigné pour un transport au cerveau. Au bout d'un mois, il était rétabli, et put reprendre ses lentes et douces promenades autour de Paris. Une fois seulement il s'éloigna davantage pour aller jusqu'à Reims visiter la cathédrale. Le calme revenu avec la belle saison lui permit de se remettre au travail et de composer Sylvie. Celait le fruit de ses dernières flâneries dans le Valois où il revenait toujours, comme une hirondelle fatiguée revient au nid après l'orage. Il y allait souvent par Senlis, Creil ou Dammartin, dormant avec bonheur dans de vieilles auberges qu'il connaissait, et ouvrant toute grande au malin sa fenêtre encadrée de vigne et de roses. Devant lui, à perte de vue, Othis, Montagny, Chaâlis, Ermenonville, tous les villages qu'il avait parcourus enfant se doraient peu à peu dans le soleil levant ; mais, hélas! rien n'y restait d'autrefois, et ce n'était plus que le charme des souvenirs et du regret qu'il y trouvait. Sylvie, elle-même, avait changé I Non! non, ce n'était plus Sylvie! La jolie dentellière avait fait place en elle à la femme du pâtissier, du grand frisé, et des petits enfants grandissaient autour d'elle. Les enfants de Sylvie! Comme cela le vieillissait, le petit Parisien d'autrefois ! Lui aussi avait rêvé un foyer aux jours d'amertume. Aujour-
d'hui, quand le hasard le ramenait à Dammartin, il demandait encore un déjeuner à ses amis, et, tandis que le pâtissier préparait quelque plat de sa façon, allait avec Sylvie promener les enfants ou faire quelque lecture; mais les illusions de la jeunesse étaient mortes depuis longtemps, et Gérard sentait bien le ridicule qu'il y aurait à jouer les Werther auprès de celte bonne et sage ménagère.
L'exquise nouvelle qui sortit de ces souvenirs, et qui comme eux coule paisiblement, avec un murmure de source entre les fleurs, fut composée, le croirait-on, avec une peine extrême, et presque toujours au crayon, sur des feuilles détachées, suivant les hasards de la promenade. La Revue des Deux-Mondes la prit immédiatement, et elle y parut le i5 août i853. Mais un tel travail n'était pas sans danger pour Gérard. Les corrections d'épreuves, par scrupules, recherches d'artiste, l'agilcrent au moins autant que l'œuvre elle-même; et puis, Sylvie conduisait fatalement à Aurélia, et l'insomnie revint, persistante. Pour la vaincre ou pour s'oublier, il errait nuit et jour, de Montmartre aux Halles, des Tuileries au Luxembourg, déjeunant et couchant parfois chez des amis, plus souvent ne mangeant pas plus qu'il ne dormait. La surexcitation le poussait aux choses les plus extravagantes. Tantôt, dans les restau-
36o GÉRARD DE NERVAL
rants de nuit, il s'amusait à jeter en l'air tout l'argent qu'il avait sur lui; tantôt il s'en prenait aux passants qu'il arrêtait, et l'on se demande même comment il ne fut pas égorgé aux Halles, certaine nuit où il souffleta un inconnu avec qui il s'était pris de querelle. Une fois, admirant l'hippopotame du Jardin des Plantes, il lui jeta son chapeau dans un mouvement d'enthousiasme*. Au miheu de toutes ces incohérences, le hesoin de trouver quelque part un secours que rien d'humain ne pouvait plus lui donner le ramenait encore au pied des autels de la Vierge. Enfin, un jour, ayant dormi un instant chez son ami Georges Bell, il se réveilla et sortit en sa compagnie. La migration des âmes l'occupait, et il croyait avoir en lui celle de Napoléon. De plus, persuadé, selon le système de Cagliostro, qu'il n'y avait plus de morts, entrant au café Foy, il crut y reconnaître des hommes de toute époque et, parmi eux, le père Berlin des Débats. Déjà on s'apercevait de son allure bizarre; tout le monde le regardait quand il sortit du café pour admirer dans le jardin les rondes des petites fdles. Bientôt la foule commença à le suivre, et elle était si compacte devant le marchand de tabac de la rue Saint-Honoré, où il entra pour acheter un ci-
* Ghampflcury. Grandes Qgures.
gare, que c'est seulement en répondant de lui que trois de ses amis arrivèrent à le dégager et à le mettre en fiacre pour le conduire à l'hospice de la Charité (26 août i853).
La, son délire augmenta au point qu'il fallut lui mettre la camisole de force, dont il parvint à se débarrasser vers le matin. Alors, il se promena à travers les salles. Il pensait être devenu un dieu et imposait les mains, pour le guérir, à chaque malade qu'il rencontrait. Voyant une statue de la Vierge, il lui enleva même sa couronne de fleurs afui d'appuyer le pouvoir qu'il se croyait. Et il marchait à grands pas, parlant avec animation de la vanité de la science. Un flacon d'éther se trouvait sur une table, il l'avala d'une gorgée, prêt à renverser l'interne qui voulait l'en empêcher, et l'accusant de ne pas comprendre sa mission. Puis, insoucieux des médecins, il descendit dans le jardin, pieds nus, et se mit à cueillir des fleurs dans les parterres. Enfin, aidé d'un de ses amis, on parvint à le ressaisir, et, l'enveloppant à nouveau de la camisole de force, on le fit monter dans un fiacre qui le conduisit a la maison Blanche.
Depuis 18/17, ^^ maison Blanche s'était transportée à Passy, dans l'ancien domaine de la princesse de Lamballe, et Emile Blanche y succédait à son père, mort en i852. La partie de la maison où se trouvait Gérard donnait sur
un vaste promenoir ombragé de noyers, et, toute la journée, il le parcourait avec d'autres malades. Il se figurait maintenant que toutes les personnes réunies là avaient une influence sur les astres. L'une d'elles, tournant toujours dans le même cercle réglait la marche du soleil; un vieillard qui faisait des nœuds en consultant sa montre constatait la régularité des heures, et, quant à Gérard, il avait lui-même une influence sur la marche de la lune, et son rôle était de « rétablir l'harmonie universelle par art cabalistique, et de chercher une solution en évoquant les formes occultes des diverses religions )). L'illusion l'accompagnait au bain, où il se croyait servi par les Walkyries. Les objets sans forme et sans vie se groupaient pour lui en harmonies jusqu'alors ignorées; le caillou, le métal, toute chose inconnue vivait, tout lui semblait sensible; ne l'avait-il pas déjà dit en très beaux vers :
Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant Dans ce monde où la vie éclate en toute chose? Des forces que tu tiens ta liberté dispose, Mais de tous tes conseils l'univers est absent.
Respecte dans la bête un esprit agissant :
Chaque fleur est une âme à la nature éclose;
Un mystère d'amour dans le métal repose;
(( Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.
Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie : A la matière môme un verbe est attaché... Ne la fais pas servir à quelque usage impie !
Souvent dans l'être obscur habite un dieu caché; Et, comme un œil naissant couvert par ses paupières. Un pur esprit s'accroît sous l'écorcc des pierres !
Le temps aussi devenait à ses yeux une illusion; chaque journée lui paraissait augmentée de deux heures, de sorte qu'il croyait passer la différence dans l'empire des ombres où ses compagnons lui semblaient des fantômes. Mais qu'importe! puisqu'il avait la certitude d'être soumis aux épreuves d'une initiation sacrée! Il reportait sa pensée à l'élcrnelle Isis, épouse et mcre, et se sentait revivre en elle. Cela lui rendait un peu de force et de calme pendant lesquels il pouvait écrire à son père pour le tranquilliser, ou à des amis auxquels il avouait enfin avoir fait des folies. Il les pressait de venir le voir, écrivait à Théophile Gautier qui revenait des courses de taureaux de Bayonne, traitait fort raisonnablement des questions d'argent, se rappelait les moindres détails : (( N'ai-je pas laissé chez vous mon gilet. ^ écrivait-il ix l'un d'eux, probablement à Georges Bell; je ne sais ce qu'est devenu mon argent, du moins ce qui m'en restait. Mais tout se retrouve, — comme tout se paie, — suivant
le mot que Balzac attribuait au grand homme. Venez vite. »
Cependant, le docteur Blanche, (pii permettait ces visites, engageait tous les amis à ne pas venir ensemble, par précaution. Gérard allait mieux, mais on le gardait encore à cause de certaines bizarreries qu'il explique assez sagement à son père (22 octobre i853) tout en les agrémentant de dessins incohérents : (( Fils de maçon et simple louveteau, je m'amusais à couvrir les murs de figures cabalistiques et à prononcer ou à chanter des choses interdites aux profanes; mais on ignore ici que je suis compagnon égyptien (refik). Enfin, j'en suis sorti, et je ne souhaite à personne de passer par les mêmes épreuves. »
Le calme était donc à peu près revenu dans l'esprit de Gérard. Blanche s'était occupé de son déménagement, afin de l'installer dans ses meubles, à la maison, et le malade jouissait de tout le repos qu'on peut désirer dans cet hiver i853-5/l; outre ses nombreux amis qui le venaient voir, il avait pour compagnon, à la maison de santé, le poète Antony Deschamps. L'après-midi, il avait le droit de sortir. Blanche recommandait seulement à ceux qui venaient le chercher, de l'empêcher de boire; mais Gérard, toujours mahn, achetait chez les fruitiers d'énormes grappes de raisin :
(( On m'a défendu le vin, disait-il, mais on ne m'a pas interdit le raisin *. » En rentrant, il trouvait dans sa chambre les restes confondus et dépareillés de tout ce qu'il avait amassé de bibelots depuis vingt ans. Peu de temps auparavant, dans les démolitions de la place du Carrousel, il avait racheté, pour cinq cents francs **, cinq ou six panneaux écorchés et vermoulus où restaient les traces des peintures de leur fameuse fête de l'impasse du Doyenné. Les livres aussi s'amassaient autour de lui, (( la tour de Babel en deux cents volumes », disait-il. Notes, correspondances, avec quelles délices il classait toutes ces reliques, mais avec quelle douleur aussi I car là se trouvaient, brouillons effacés et jaunis, lettres à demi froissées, le trésor de son seul amour I Cependant, il se remettait à travailler, mais, avec les idées lui venait aussi l'inquiétude quant au placement de la copie, et il avait besoin d'être tranquillisé. « Ne m'abandonnez pas, écrivait-il a Georges Bell, j'ai à vous parler beaucoup. Ce que j'écris en ce moment tourne dans un cercle trop restreint. Je me nourris de ma propre substance et ne me renouvelle pas. » En effet, à vivre ainsi, sur lui-même, il se
* Champlleury, Grandes figures.
** Eugène de Mirecourt.
persuadait à nouveau n'avoir jamais été fou. C'étaient les médecins qui se trompaient, par ignorance, faute d'être initiés comme lui. (( C'est aimable à vous de venir, disait-il à Maxime du Camp qui lui rendait visite. Ce pauvre Blanche est fou ; il croit qu'il est à la tête d'une maison de santé, et nous faisons semblant d'être des aliénés pour lui être agréables ; vous allez me remplacer, parce qu'il faut que j'aille demain à Chantilly pour épouser M"'" de Feuchères. » De plus, il avait trouvé un être qui l'impressionnait beaucoup. C'était un ancien soldat d'Afrique, jeune encore» ne prononçant jamais une parole et se refusant absolument à prendre aucune nourriture. Le docteur Blanche y remédiait au moyen d'une sonde introduite dans sa narine. Gérard pensait que ce malheureux avait été gelé au passage de la Bérézina, et, pendant des heures, lui frottait le nez et lui soufflait son haleine au visage : (( Blanche m'a chargé de le dégeler, » disaitil*. Cette comédie continua jusqu'au jour où le patient voulut étrangler Gérard, qui n'insista plus. Cependant, le mal céda de plus en plus, et, le 27 mai i854, Gérard put quitter la maison de santé. Il prit a peine le temps de faire un tour dans Paris, et partit de suite pour
* Maxime du Camp.
l'Allemagne. Le 3o mai, il est à Strasbourg, à ï hôtel de la Fleur.
Le voyage et l'air de la montagne lui ont fait du bien, et il se croit remonté pour longtemps : (( Dieu merci, écrit-il à Busquet, je ne suis plus l'être aplati que vous avez vu dernièrement;... je travaille, je fais de jolies choses. » Malheureusement, il n'a guère d'argent, et est forcé d'emprunter pour s'acheter un manteau. Mais l'air du Taunus est moins vif qu'il n'aurait cru, et il y renonce. Strasbourg le rajeunit. Chose curieuse, il y pense au soufflet donné aux Halles, neuf mois auparavant, à cet inconnu qu'il querellait : « Faites mes excuses h. ce malheureux quidam, écrit-il à Georges Bell. Je lui offrirais bien une réparation, mais j'ai pour principe qu'il ne faut pas se battre quand on a tort, surtout avec un inconnu nocturne. Autrement, vous croiriez que je fais le gascon sur la lisière de l'Allemagne. ;) Il est tourmenté aussi par certain portrait qui vient de paraître en tête de sa biographie par Eugène de Mirecourt. Un bibliophile de Strasbourg, M. Charles Mehl, lui a communiqué la brochure que Gérard lui a rendue le lendemain*, agrémentée de croquis et de signes cabalistiques. Il a été désagréablement impressionné
* Maurice Tourneux.
par l'expression que l'artiste a donnée à son visage : (( Je tremble de rencontrer ici aux étalages, écrit-il au même Georges Bell, un certain portrait pour lequel on m'a fait poser, lorsque j'étais malade, sous prétexte de biographie nécrologique. L'artiste est un homme de talent, mais il fait trop vrai! Dites partout que c'est un portrait ressemblant, mais posthume, ou bien encore que Mercure a pris les traits de Sosie et posé à ma place. Je veux me débarbouiller avec de l'ambroisie, si les dieux m'en accordent un demi- verre seulement. »
Cependant, le séjour de Strasbourg n'est pas sans danger pour lui. Les réceptions et les invitations ont fait revenir à de certaines heures l'exaltation qu'il fuyait. Au bal des Savetiers par exemple, histoire de tenir tête aux étudiants qu'il aime, il a bu par crânerie de nombreuses chopes de bière, et a fait tant de bruit à Yhôtel de la Fleur que des clients sont partis. « Vous ne vous rendez peut-être pas bien compte de l'heure, » lui ont simplement dit les garçons, fort poliment. (( Mais je n'ai pas de montre, a répondu Gérard, et le jour paraît de bonne heure ; aurais-je dérangé quelqu'un. ^^ il fallait me le dire. — Monsieur sait bien ce qu'il fait. — Pas toujours. »
En quittant Strasbourg, il emploie un mois à visiter l'Allemagne du Midi. Le 20 juin, il est