CHAPITRE III
Jenny Colon. — Voyage en Italie. — Rencontre d'une jeune Anglaise. — Une nuit à Naples. — Ilerculanum et Pompéi.
— Retour à Paris. — Amour. — Souvenir d'Adrienne. — Sylvie. — Le bal de Loisy. — L'impasse du Doyenné. — La Rohème Galante. — Gérard est présente à Jenny Colon. Leurs amours. — Lettres. — Jenny Colon dans le Valois.
— Le monde Dramatique. — La Reine de Saba. — La Fête de l'impasse du Doyenne. — Hymcnce. — Voyage en Belgique, — Piquillo. — Rupture, — Mariage de Jenny Colon. — Embarras de Gérard.
Une femme est l'amour, li\ gloire et l'espérance ; Aux enfants qu'elle guide, à l'homme consolé, Elle élève le cœur et calme la souffrance. Gomme un esprit des cieux sur la terre exilé.
Courbé par le travail ou par la destinée, L'homme à sa voix s'élève et son front s'éclaircit ; Toujours impatient dans sa course bornée, Un sourire le dompte, et son cœur s'adoucit.
Dans ce siècle de fer la gloire est incertaine : Bien longtemps à l'attendre il faut se résigner. Mais qui n'aimerait pas, dans sa grâce sereine, La beauté qui la donne ou qui la fait gagner?
Gkrard r>B Neryal. L'Artiste. 1855.
Vers cette même époque, et mêlée aux événements dont nous n'avons pu interrompre le récit, vint se placer la passion qui allait brus-
quement enchanter et perdre toute la vie de Gérard. Un soir, tout plein des souvenirs de son enfance, il était entré, peut-être par hasard, à rOpéra-Gomique, qui donnait alors ses spectacles à la salle Ventadour. Là, assis, sans trop écouter, sans doute pour tuerie temps et rêver à autre chose, il se laissait aller au hercement d'une musique facile, quand tout à coup s'élança de la foule des choristes qui se turent, comme un rayon sort d'un nuage, une jolie blonde à l'œil bleu, au regard vif et brillant, dont la bouche un peu grande montrait dans un beau rire des dents éblouissantes. C'était Jenny Colon, une des étoiles de l'Opéra- Comique. Née à Boulogne- sur-Mer le 5 novembre 1808, et par conséquent du même âge que Gérard, vraie enfant de la balle, Jenny était l'oiseau de passage qui se pose sur toutes les scènes sans s'y fixer jemais, et elle voltigeait ainsi du Vaudeville à l'Opéra-Comique et du Gymnase aux Variétés, se faisant remarquer très souvent par son talent, toujours par sa beauté, sa jeunesse et sa grâce. On l'avait vue, presque enfant encore, débuter au théâtre Feydeau, dans les Petits Savoyards, puis jouer tour à tour dans la Laitière de Montfermeil, la Semaine des Amours, Madelon Friqiiet; maintenant, tous les airs d'Auber, d'Hérold, de Grisar, chantaient dans sa voix fraîche, abondante et
pure, et c'est elle qui créa le Pré-aux-Clercs, la Reine d\m jour, V Ambassadrice, toute cette musique facile qui lui procura ses plus beaux triomphes. Comment Gérard tomba-t-il tout à coup amoureux de celte femme? Par quel charme étrange et plus fort que la beauté le prit-elle? il ne savait pas encore; elle lui plaisait, voilà tout I La voir était tout son bonheur, et bientôt il fut remarqué chaque soir aux avantscènes du thétltre, absent et attentif à la fois, dans sa grande tenue de soupirant.
Cela devint bientôt une passion qui menaçait son indépendance. Alors, il se mit à voyager. Il avait déjà fait cent fois de ces brusques et courts voyages, soit dans les environs de Paris, comme nous l'avons vu, soit en Touraine, fouillant les anciennes demeures royales et seigneuriales dont il achetait les richesses éparseSj soit enfin dans cette partie du Midi que baigne la Dordogne et oii il avait des parents du côté de son père.
Cette fois, il résolut d'aller plus loin; un vif désir le prit de voir l'Italie et de s'y retremper au milieu des chefs-d'œuvre de l'art. Tous les jours, en s'éveillant, il aspirait d'avance (( l'âpre senteur des marronniers alpins », et le soir, entre les portants éraillés du théâtre de Jenny, il entendait les jaillissements de la cascade de Terni et de la source ccumante du Téveron. Il
partit un beau matin, au hasard, comme il faisait toujours. Des lettres qu'il adresse à l'éditeur Renduel nous apprennent qu'il a vu Naples, Rome, admiré Michel-Ange, et qu'il revient par Marseille, sans se presser, passant par Aix, NicCj Nîmes et Agen, le pays natal de son père. 11 ne paraît pas très mélancolique en ce moment, car toute sa correspondance déborde de franchise et de belle humeur. A Marseille, il a débarqué avec cinq sous dans sa poche, comme le Juif-Errant, et n'ayant pour tout bagage qu'une petite valise contenant deux citrons, des pommes et des poires. Mais, en attendant de l'argent, il dîne splendidement à la table d'hôte, non sans passer un peu pour un Antony aux yeux des femmes.
Malheureusement, ces lettres charmantes, datées de novembre i834 *, ne s'accordent pas avec la date à laquelle, selon sa nouvelle d'Octavie^ il paraît avoir découvert l'Italie. Est-ce là un même voyage.^^ est-ce un autre .^^ est-ce une erreur de date .^^ Tout cela est possible pour Gérard et, d'ailleurs, n'a pas grande importance.
Quoi qu'il en soit, c'est h cette époque que, prenant les bains de mer à Marseille, il vit une jeune Anglaise nageant comme lui dans les
* Ad. JuUien. Le Romantisme et l'Editeur Rendael.
eaux riantes du golfe. Son visage portait l'empreinte d'un mal contenu, et Gérard put se croire un instant guéri devant le charme étrange de cette jeune fille qui, un jour, lui fît présent d'un petit poisson qu'elle avait pris en nageant, lui glissant à Toreille le mot charmant et mystérieux : (( Remember, souviens-toi I » — Après avoir visité seul Rome, Gênes, Florence, Pise, sa tour penchée et son Campo-Santo, Gérard la retrouva sur le bateau, à Civita-Vecchia, et lui montra le petit poisson desséché entre deux feuillets de son calepin de voyage. Ils parlèrent longuement tandis que le bateau traversait le golfe de Naples, entre Ischia et Nisida, chantés par Lamartine : (( Si vous m'aimez, lui dit-elle, vous irez m'attendre demain à Portici. Je ne donne pas à tout le monde de tels rendezvous. ))
L'aventure était charmante et méritait peutêtre de ne pas s'arrêter là. Malheureusement, le soir même, en sortant d'une brillante soirée oii les vins brûlés du Vésuve l'avaient exalté au point de l'empêcher de retrouver son domicile, Gérard fit la rencontre, près de la Yilla-Reale, d'une femme étrange qui ressemblait à Jenny Colon et paraissait égarée d'esprit. Il lui prit fantaisie d'accepter l'illusion tout un soir, et de prendre cette femme pour son idole, pour Aurélia, comme il l'appelait. Alors, il devint
pressant, et quoique la belle tremblât à chaque instant de voir arriver son amant qui servait dans les gardes-suisses, il put la reconduire, ou plutôt se laisser conduire chez elle. Là, il se trouva dans une chambre bien faite pour le troubler davantage. Un désordre mystique, des étoffes brillantes, des fleurs, des vases, des miroirs, tout un clinquant d'oii émergeait une madone noire, couverte d'oripeaux bizarres, et qui semblait protéger un bamhino dormant à l'écart. Un livre de divination était sur la table, et une vieille, solennelle, circulait paisiblement au milieu de tout cela, éclatant de rire aux gazouillements gutturaux et inintelligibles de cette femme et aux ornements dont elle se parait. Gérard nageait en plein rêve. Il se croyait chez une magicienne de Thessalie qui lui avait jeté un charme dans lequel il possédait l'objet de son amour. Mais, vers la fin de la nuit, toutes les ouvertures de la maison où il se trouvait s'éclairèrent brusquement, une poussière chaude et soufrée envahit l'air, c'était le Vésuve qui entrait en éruption. Le charme était rompu ! Gérard s'arracha à cette vision qui n'était plus qu'une trop facile conquête, et, retombant à la réalité qui ne lui laissait que le regret de cette escapade, ne se sentant pas aimé, n'espérant jamais l'être, abreuvé d'un dégoût que son état de la veille exaspérait encore, il pensa deux fois
se précipiter du haut du Pausilippe. La douce pensée d'Octavie l'arracha à temps à ces fatales idées. Elle arrivait justement au rendez-vous avec son vieux père, et ils allèrent visiter ensemble les ruines d'IIerculanum et de Pompéi. Avec quel bonheur Gérard les guida dans ces ruines silencieuses! Il était fier de se sentir savant auprès d'une femme qui pouvait l'aimer. Arrivé au petit temple d'Isis, il expliqua les mystères du culte de la déesse, et Octavie voulut en jouer elle-même le personnage. Mais, hélas I la pensée de Gérard n'était pas là I II souffrait, tourmenté par son fatal amour, et, de son côté, la jeune fille, qui peut-être attendait un aveu, était toute triste de le voir si froid pour elle. Elle lui en fît la remarque. Alors, avouant tout, le cœur et l'esprit perdus, Gérard lui dit qu'il n'était plus digne d'elle, et, peu de temps après, la passion le retrouvait a Paris.
C'était cependant le vrai, l'unique bonheur qui venait de lui sourire peut-être. Mais Gérard n'est pas né pour le bonheur, et maintenant tout est fini! Le songe a déjà commencé à s'épancher dans la vie réelle. Chaque soir, comme un ivrogne à son vice, il retourne à sa stalle d'orchestre. Que lui importe le spectacle! Un seul être existe là pour lui, c'est Jenny Colon, et, se sentant vivre en elle, il ne vit que durant l'instant où elle paraît au miheu des applaudis-
sements, fraîche, heureuse, et, comme la Juhette de Victor Hugo,
Dans un lieu radieux qui rayonnait moins qu'elle.
Tout entier à son rêve, il n'a même pas songé, depuis le temps, à savoir quelle femme se cache sous cette actrice. Il n'y a là encore qu'un amour vague et sans espoir qui le prend tous les soirs à l'heure du spectacle pour le quitter à l'heure du sommeil ; rien de plus ! Il se soucie aussi peu de ce qu'on dit de son idole que des bruits qui auraient pu courir sur la princesse d'Elide ou la reine de Trébizonde. Et de fait, qu'apprendrait-il, le pauvre amoureux! Que Jenny change d'amours aussi souvent que de costumes; qu'elle a épousé pour rire, en 1829, l'acteur Lafont, qui, depuis plusieurs années déjà, l'accompagne en tournée à Londres ; que bien avant de trouver un mari elle a plusieurs fois cherché une sage-femme, à tel point que ses camarades l'accusent de maladresse et que le Figaro lui conseille malicieusement de se faire assurer contre Lucine.
Quelquefois, après ces soirées d'extase, sortant du théâtre avec l'amère tristesse du songe évanoui, Gérard se laisse entraîner dans un de ces cercles oii l'on soupe gaiement, et là on lui montre l'homme heureux qui vient
de reconduire son idole et qui, attablé maintenant dans la salle de jeu, perd au whist avec indifférence : « Que m'importe, dit-il, lui ou tout autre I c'est une image que je poursuis, et rien de plus. »
Un de ces soirs-là, il parcourait un journal, et voyait, sans trop d'attention, que des titres étrangers, cotés très haut par suite d'un changement de ministère, faisaient remonter ses fonds, quand son regard tomba tout à coup sur ces lignes : « Fêle du Bouquet provincial; demain les archers de Senlis rendent le bouquet à ceux de Loisy. » Ces simples mots réveillèrent en lui tous les souvenirs de son enfance, et de Sylvie le conduisirent à Adrienne.
Ce fut comme un coup de foudre où tout lui était brusquement expliqué. Son amour pour Jenny Colon, c'était tout simplement son souvenir d' Adrienne, la belle religieuse, (( fleur de la nuit éclose à la pâle clarté de la lune, fantôme rose et blond glissant sur l'herbe verte à demi baignée de blanches vapeurs ». Mais oui, il en était sûr maintenant! il y avait dans l'actrice d'aujourd'hui, trait pour trait, et par quel miracle, la démarche, la taille, la chevelure, et jusqu'à la voix de la belle chanteuse d'autrefois, cette voix douce et fluide comme le clair de lune qui montait près d'Ermenonville, entre les grands arbres du vieux château.
(( Aimer une religieuse sous la forme d'une actrice I . . . et si c'était la même ! — Il y a de quoi devenir foui » Cette nuit-là, il n'y tint plus, et, pour reprendre pied sur le réel, il sauta dans une voiture de place et se fit rapidement conduire sur le théâtre de tant de douces choses. Durant le chemin, sur la plate route de Flandre, le souvenir de Sylvie lui revint. Ah! elle seule l'aimait et aurait pu le sauver! Pauvre charmante fille! Qa'était-elle devenue depuis trois ans qu'il la négligeait?
Plein de ces pensées, Gérard arriva au petit matin au bal de Loisy. Sylvie s'y trouvait encore, elle qui aimait tant à danser. Il en sortit avec elle. Comme tout avait changé, mon Dieu! L'oncle de Montagny venait de mourir, rejoignant la bonne tante d'Othys, chez qui l'on s^habillait, vous souvenez-vous. ^^ en mariés du vieux temps. Sylvie ne faisait plus de fine dentelle pour Chantilly, cela ne se vendait plus, et elle était devenue gantière. Plus de vieilles chansons sur ses lèvres, mais de grands airs d'Opéra, ceux que chantait Aurélia. Elle avait beaucoup lu aussi, et, un peu pédante, citait même des auteurs, trouvant aux ruines de Chaâlis un caractère à la Walter Scott.
Gérard cherchait à s'abuser près d'elle; il voulait croire qu'il l'aimait comme autrefois, qu'il était encore au temps naïf où ils se tu-
LA vu: -y 3
loyaient tous deux; mais, hélas! un autre démon le tourmentait : « Qu'est devenue la religieuse? dit-il tout à coup.
— Ah I vous êtes terrible avec votre religieuse, répondit Sylvie. . . Eh bien ! . . . eh bien 1 cela a mal tourné. » Il n'en put jamais obtenir davantage.
Mal tourné! qu'est-ce que cela voulait dire! Adrienne n'était-elle plus religieuse.^ Alors, tout était possible! C'est elle peut-être qui chantait à Paris tous les soirs!... Gérard ne pensait pas à autre chose en dînant le soir à côté de Sylvie. Elle seule pouvait encore le sauver cependant. On rachèterait la maison de l'oncle, et l'on y vivrait ensemble, tranquilles comme des mariés de l'âge d'or! Mais il était trop tard! Déjà on parlait fort dans le pays du mariage de Sylvie avec un jeune homme qui formait le projet de s'établir pâtissier à Dammarlin. Ce jeune homme n'était autre que le frère de lait de Gérard, qui n'en demanda pas plus. Le même soir, il se trouvait dans sa stalle habituelle, abîmé devant Aurélia qui nourrissait plus que jamais son illusion.
Maintenant, il lui envoyait à chaque spectacle un bouquet de chez M'"* Prévôt, la fleuriste à la mode ; il achetait toutes sortes de lorgnettes pour la mieux voir; pour mieux l'applaudir, il avait des cannes richement mon-
"jlx GÉRARD DE NERVAL
tées qui eussent fait envie à Balzac lui-même, et il en frappait le plancher à coups répétés. Gautier disait un jour à Maxime du Camp : (( Gérard s'est ruiné en faisant des excès de cannes et des débauches de lorgnettes. » Nous verrons qu'il s'est ruiné bien autrement.
Vers cette époque, il avait habité avec un de ses amis de cénacle, le peintre Camille Rogier, sous les combles d'une maison située 5, rue des Beaux-Arts. Las de monter les étages, il proposa un jour à Rogier de demeurer impasse du Doyenné, et Arsène Houssaye s'adjoignit à leur ménage. Ils logeaient porte à porte avec Théophile Gautier, qui avait quitté le nid paternel et qui vivait le jour avec eux. L'appartement, tout voisin de l'endroit oii exista l'hôtel de Rambouillet, se composait en tout, ou peu s'en faut, d'un salon immense orné de trumeaux et divisé par quelques cloisons. Il les abattirent et se trouvèrent dans une vaste pièce « aux boiseries tarabiscotées et ornées de rocailles, aux glaces d'un cristal louche surmontées d'impostes, aux étroites fenêtres vitrées de petits carreaux à la mode de l'autre siècle* ». Ces fenêtres donnaient d'un côté sur les façades sculptées de la galerie du musée, de l'autre, sur l'impasse d'oii ils adressaient de vagues provo-
* Th. Gautier.
LA VI i:
cations à la femme du commissaire de police. C'était, dit Gautier, la Thcbaïde au milieu de Paris. Il n'y avait peut-être pas, en eirct, dans la bonne ville, de coin plus grouillant et plus pittoresque que le vieux Carrousel. La variélc y était infmic. Les masures ignobles, repaires de brocanteurs et de cabaretiers, alternaient avec les vieux bôtels; les terrains vagues, pleins d'orties, avec les quinconces de tilleuls. Des cbantiers encombrés de pierres taillées s'y trouvaient voisinsd'unecbapelledontlcs ruines, amies du clair de lune, se découpaient gracieusement sur le vert sombre des arbres. La population n'était pas moins bizarre et mêlée. A côté de jeunes attacbés d'ambassade qui venaient loger en vue des Tuileries et des ministères, toute une cour des Miracles, digne des Repues franches de François Villon et du burin de Jacques Callot, s'agitait librement sous la lanterne rouge d'un poste de police, dans ce fouillis d'oia montait le ramage des boutiques de marchands d'oiseaux et le hennissement des chevaux d'un manège.
C'est là que se place la Bohème cjalanle, si différente de la Bohème de Murger. La vie y était charmante; chacun travaillait de son côté. Vers cinq heures, Rogier interrompait son labeur. c( Il dessinait de très fines illustrations pour les Contes d'UoJfincuin, et gagnait assez
d'argent pour s'acheter des Loties à l'écuyère et des habits de velours nacarat, sur lesquels s'étalait sa magnifique barbe rousse*. » Tous les amis, Houssaye, Ourliac, Roger de Beauvoir, Gavarni, Marilhat, Nanteuil, Alphonse Esquiros, arrivaient alors l'un après l'autre. Crinière au vent, et venant de voir son père, receveur d'octroi à la barrière des Bonshommes, Gautier entrait avec fracas par la double porte, cassait en s'asseyant un vieux fauteuil Louis XIII, et, tandis qu'on s'empressait de lui offrir un escabeau gothique, Gérard entrait, le dernier, revenant de voyage ou ayant passé sa journée à errer; il trouvait le salon tout retentissant de beaux vers, de rires joyeux et de folles chansons, tandis que là-bas, en souvenir des Orientales, quelque femme, Victorine ou Lorry, se berçait dans le hamac de Sarah la baigneuse. Quelle folle vie, et comme on s'amusait alors !
Nous avions des beautés de vingt ans pour antiques !
disait Houssaye. Le soir, après avoir bien travaillé, tout le monde courait les théâtres, les cabarets et les bals, entrait comme un ouragan à la Chaumière, criant à tue-tête : « Ohé ! les Horizontales, les Bradamantes, les Nini, les Allumeuses, les Pas-le-Sou, les Trois-Six, les
* Th. Gautier.
LA Vil-:
Belles -Vaches, secouez vos vertus et vos puces. » La danse n'était pas banale, c'était le temps où l'on marquait la mesure avec un bris de chaise ou un coup de pistolet. Aucune femme ne résistait à cela. Cependant, Gérard manquait souvent à la fêle. Quelquefois, croyant s'embarquer pour Cythère, il échouait tout bonnement à Montmartre, avec une Vénus de carrefour : « Ah I si vous saviez comme nous avons été heureux de nous quitter! )) disait-il le lendemain, en revenant. Mais, le plus souvent, on ne pouvait savoir où il était allé. Au retour, il ne dédaignait pas d'amuser tout le monde avec ses saillies. Un jour, entre autres, il lut, avec la gravité d'un premier président, une pièce de vers à un marchand de meubles qui menaçait de le poursuivre. Le marchand de meubles fut attendri, et versa un pleur en écoutant Gérard qui avait improvisé la chose la plus attendrissante sous ce titre : Meublez-vous les uns les autres*.
Mais, du jour où la passion se fut emparée de lui, toute cette gaîté ne le dérida plus. Déjà peu expansif de nature, il gardait son secret précieusement enfermé en lui-même, et était devenu sombre et taciturne. Tous ses amis s'inquiétèrent; Balzac s'émut; enfm, Dumas, plus
* Arsène IIoussa}c. Confessions.
hardi que les autres, entreprit de sonder ce cœur malade. Il le fit un peu brutalement peutêtre, mais obtint un aveu. Eh quoi! ce n'était que cela.^^ Il n'était question ni d'une A^ertu solide ni d'une grande dame, mais simplement de cette actrice? Rien de plus simple alors; le fruit est à portée de la main, car Jenny n'est pas bien farouche, qui ne le sait! Méry qui la connaît va s'unir à Dumas qui tutoie tout le monde, et ce soir même, pendant l'entr'acte, elle connaîtra l'amour profond qu'elle a inspiré.
Jenny ouvrit de grands yeux à cette nouvelle, et, intriguée, voulut connaître au plus tôt son timide amoureux. Cela n'était pas difficile; on n'eut qu'à descendre à l'orchestre où on trouva Gérard à sa stalle accoutumée. Dumas et Méry l'emmenèrent, et la présentation eut lieu sur-le-champ. Jenny ne put réprimer un sourire quand elle vit Gérard trembler et pâlir devant elle comme un écolier; mais il était élégant et distingué de sa personne; c'était un caprice qu'on pouvait se passer, comme tant d'autres, et l'on tira d'excellents augures de cette première rencontre.
Hélas ! c'était compter sans Gérard ou le bien mal connaître, et, en réalité, ses amis venaient de lui rendre sans le vouloir un très mauvais service : « Rien n'est plus dangereux, écrira-t il
plus tard *, se fondant sur sa propre expérience, qu'un amour sérieux pour une personne de théâtre; c'est un mensonge perpétuel, c'est le rêve d'un malade, -cc'est l'illusion d'un fou. La vie s'attache tout entière à une chimère irréalisable qu'on serait heureux de conserver à l'état de désir et d'aspiration, mais qui s'évanouit dès que l'on veut toucher l'idole. »
C'était, en effet, un idéal lointain, (( une image, rien de plus », que Gérard poursuivait en Jenny Colon. Certes, il aurait pu écrire le billet de Ruy-Blas, pauvre ver de terre amoureux d'une étoile, mais il ne serait jamais allé jusqu'à l'envoyer à sa reine de théâtre, cl il aurait continué à mourir en bas quand elle brillait en haut. (( A quoi cela aurait-il servi qu'elle m'aimât! » disait-il un jour à Gautier. S'il l'avait nommée Aurélia, c'était pour la rendre plus lointaine encore, et, ainsi angélisée, elle rayonnait dans ses rêves, céleste et toute nimbée d'étoiles, comme Béatrice dans le paradis de Dante.
Au lieu de cela, voilà que son idéal s'est fait tout à coup réalité ; il peut maintenant l'approcher, le toucher, le posséder même quand il voudra, tout de suite s'il est assez peu délicat pour traiter Jenny comme une fdle, et la plu-
* Les Illuiniiiés. — Les Confidences de Nicolas.
part ne l'ont jamais traitée autrement. M'"'' Dorval disait : « Quand je suis avec Alfred de Vigny, j'ai toujours peur de m'envoler. » Jenny Colon en eût pu dire autant avec Gérard. Aussi, ne comprend-elle pas ce nouvel amour tout de scrupule et d'adoration ; elle croit que Gérard n'ose pas, elle s'impatiente, elle s'offense même à le voir retarder chaque jour ce que les autres ont toujours obtenu tout de suite. Beau galant I celui qui passe son temps à l'entretenir et à lui envoyer des lettres : (( Me voilà encore à vous écrire, puisque je ne puis faire autre chose que de penser à vous et de m'occuper de vous; de vous, si occupée, si distraite, si affairée. » — Elle est occupée, en effet, et de ses seuls intérêts ; c'est une belle cabotine, à peu près comme toutes les autres, pas méchante, mais légère, coquette et perfide. Elle a toujours là, dans sa loge, mille amoureux célèbres, qui la désirent pour l'avoir vue se déshabiller entre deux actes ; elle appartient au plus offrant, et les lettres du seul amoureux traînent avec toutes les autres, pêle-mêle, au milieu du blanc gras, de la poudre et des mouches. Que lui offre, en effet, Gérard .^^ Sa gloire et sa vie, rien de plus ! (( Souvenez-vous, oublieuse personne, que vous m'avez accordé la permission de vous voir une heure aujourd'hui. Je vous envoie mon médaillon en bronze pour fixer encore mieux
LA VIE 8l
votre souvenir. Il date déjà, comme vous pouvez voir, de l'an i83i, où il eut les honneurs du Salon. Ali I j'ai été l'une des célébrités... et je renoncerais encore aujourd'hui à cette partie que j'ai négligée pour vous, si vous me donniez lieu de chercher à vous rendre fière de moi. Vous vous plaignez de quelques heures que je vous ai fait perdre; moi, mon amour m'a fait perdre des années, et pourtant je les ressaisirais bien vite si vous vouliez. Que m'importe la renommée, tant qu'elle ne prendra pas vos traits pour me couronner .^^ Jusque-là, il y aura une gloire devant laquelle la mienne s'absorbera toujours: c'est la vôtre; et jamais mes assiduités les plus grandes ne tiendront à vous la faire oublier. Etudiez donc fortement, mais accordez-moi quelques-uns de vos instants de repos. Je vous avouerai que je suis aujourd'hui d'une humeur fort peu tragique, et que je risque ainsi beaucoup moins de vous déranger. » Il la dérangeait, en effet, car, ne servant à rien, de tels amoureux sont encombrants, voire même un peu ridicules ; elle le lui a dit, sans doute, et Gérard répond : (( Celte pensée que l'on peut trouver du ridicule dans les sentiments les plus nobles, dans les émotions les plus sincères, me glace le sang et me rend injuste malgré moi. Ohl non, vous n'êtes pas comme tant d'autres femmes, vous avez du
cœur, et vous savez bien qu'il ne faut pas se jouer d'une véritable passion. )) Cependant, quels que soient ces amoureux, on aime à les sentir près de soi, comme de pauvres chiens fidèles, ou comme une fleur dont on respire le parfum en pensant à autre chose; on sait qu'ils seront toujours là quand on aura besoin d'eux, qu'ils se ruineront, comme Gérard le fit; qu'ils se battront, comme il voulut le faire une fois; aussi, sans leur donner rien de son âme, on ne veut pas que la leur soit à d'autres, et, quand on pense que leur constance a pu se démentir un seul instant, on les accable de reproches, les obligeant à se justifier et à demander pardon de tout ce qu'ils ont souffert.
Aux yeux de Jenny Colon, fort peu perspicace, Gérard passait donc pour un amoureux transi dont la timidité peut facilement tourner au tragique. Elle n'avait sans doute jamais lu Werther; sans cela, elle lui eût comparé Gérard. Elle se souvenait qu'il lui avait écrit un jour : (( Vous serez bien avancée quand vous m'aurez fait mourir I Que diriez-vous si j'allais me tuer comme D... .^^ » Aussi, en avait-elle un peu peur. Cependant, heureuse déjouer quand même avec le feu et le danger, elle redoublait de coquetteries avec lui, d'autant plus qu'elle savait maintenant à quoi s'en tenir : (( Ahl ma pauvre amie, venait-il de lui écrire, je ne sais
quels rêves vous avez faits; mais non, je sors d'une nuit terrible ; je suis malheureux par ma faute peut-être et non par la vôtre, mais je le suis. Grand Dieul excusez mon désordre, pardonnez les combats de mon âme. Oui, c'est vrai, j'ai voulu vous le cacher en vain, je vous désire autant que je vous aime, mais je mourrais plutôt que d'exciter encore une fois votre mécontentement. Oh! pardonnez, je ne suis pas volage, moi ; depuis trois mois, je vous suis fidèle, je le jure devant Dieu. Si vous tenez un peu à moi, voulez-vous m'abandonner encore à ces vaines ardeurs qui me tuent. ^^ Je vous avoue tout cela pour que vous y songiez plus tard; car, je vous l'ai dit, quelque espoir que vous ayez bien voulu me donner, ce n'est pas à un jour fixe que je voudrais vous obtenir. )) Oui, s'il a tant attendu, s'il attend encore, c'est qu'il veut qu'elle se donne tout entière, et qu'il sent bien que son cœur n'est pas là. Posséder une femme qui a l'air de se sacrifier, ne sentir dans ses bras qu'une complaisance froide qui ne partirait pas de l'attachement, mais peut-être de la pitié, quelle horreur I
Cependant, à travers cette fiévreuse attente, Gérard n'avait pas abandonné l'idée que Jenny Colon n'était peut-être qu'Adrienne transformée. N'osant le lui demander, il attendit l'occasion de le surprendre. Elle se présenta. La
troupe dont Jenny faisait partie alla justement en tournée à Chantilly; Gérard l'accompagna en qualité de seigneur poètCj et, sans dévoiler sa secrète intention, persuada au régisseur d'aller donner des représentations à Senlis et à Dammartin. Puis, louant des chevaux de selle, il entraîna Jenny jusqu'aux étangs de Commelle, où ils déjeunèrent, au château de la Reine-Blanche. Jenny, « en amazone, avec ses cheveux blonds flottants, traversait la forêt comme une reine d'autrefois, et les paysans s'arrêtaient éblouis » devant la grâce imposante de ses saints. Après le déjeuner, il l'entraîna sans en avoir l'air jusqu'à Chaâlis, où nous avons vu Adrienne chanter en dansant sur la pelouse inondée de clair de lune. — (( Nulle émotion ne parut en elle, dit-il. Alors, je lui racontai tout; je lui dis la source de cet amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé par elle. Elle m'écoutait sérieusement et me dit : — « Vous ne m'aimez pas ! vous atten- (( dez que je vous dise : (( La comédienne est la (( même que la religieuse. » Vous cherchez un (( drame, voila tout, et le dénouement vous (( échappe. Allez, je ne vous crois plus I »
Quoil ce n'était donc pas elle.^^ Gérard ne le pouvait croire encore, il avait besoin d'un autre témoignage. Le soir de la représentation à Dammartin, il alla chercher Sylvie et lui de-
manda si elle ne trouvait pas à Jenny une ressemblance avec Adrienne? Sylvie partit d'un grand éclat de rire: « Quelle idéci » dit-elle. Puis, comme se le reprochant, elle reprit en soupirant : « Pauvre Adrienne ! elle est morte au couvent de Saint-S..., vers i832. »
Ainsi, il fallait s'y résigner, ce n'était pas là celte jeune fille en qui coulait le sang royal des Valois, mais simplement une enfant de la balle, et Gérard s'était abîmé dans la plus plate réalité. Qu'importe! il faut aller, maintenant. Gérard a imaginé, ou peut-être Jenny qui a quitté rOpéra-Comique a-t-elle suggéré ellemême l'idée que la scène du Grand-Opéra est seule digne de son talent. Aussitôt, Gérard s'emploie de toute sa force à l'y élever. Le meilleur, le seul moyen est d'avoir pour soi la presse. Balzac le sait bien^ et c'est sur les conseils de l'historien de Lucien de Rubempré que Gérard engage une partie de ses fonds, tout l'héritage de son oncle, pour fonder le Monde dramatique. Ce sera une espèce de revue élégante, ornée de riches illustrations, où du moins il pourra parler et faire parlera son aise, comme il voudra, de son idole. Mais, la revue fondée, Gérard n'a pas la force de parler d'elle, c'est Gautier qui lui rend ce service et trace, des premiers, un charmant portrait de Jenny Colon dans la galerie des « jolies femmes de
Paris )). Bien considérée, cette revue est un véritable monument. Gérard avait assez d'amis pour grouper sans peine autour de lui les forces vives de l'art contemporain, et, pendant six ans (i835-i8/4i), cette revue se soutint, des deniers de Gérard, avec des noms tels que H. Berlioz, Th. Gautier, A. Dumas, G. Planche. Mais, la presse assurée, il faut maintenant une œuvre pour faire débuter Jenny à l'Opéra. Gérard avait appris, par son ami Dumas, que Meyerbeer demandait aux littérateurs les plus en renom de lui confier un livret qui le délivrât de la collaboration de Scribe. Or, depuis longtemps, il avait sur le chantier une Reine de Saba, drame énorme et en dehors de tout cadre théâtral, pour lequel il avait lu plus de livres et pris plus de notes qu'on ne saurait imaginer. Pour décrire les magnificences du palais de Salomon, par exemple, « il avait dressé un catalogue de toutes les pierres précieuses, fantastiques et récites, depuis l'escarboucle de Giamschid jusqu'à l'azerodrach dont les bohémiennes se font des colliers* ». Ce drame, écrit d'abord en prose, pouvait tenter Meyerbeer. En ce cas, on le réduirait en livret d'opéra, et ensuite, l'œuvre écrite et orchestrée, il serait facile à Gérard d'imposer son actrice, comme
* Th. Gautier.
Vigny venait de le faire aux Français pour Dorval, dans Chatterton. C'est à quoi Gérard songeait sans perdre de vue la douce possession toujours retardée de son idole. En attendant, il avait acheté, dans une de ses promenades archéologiques en Touraine, un beau lit Renaissance à colonnes, qui portait, sous son dais à torsades et dans ses ornements, les salamandres de François I", et n'attendait plus que la nuit nuptiale pour se parer de sa garniture de brocatelle rouge à ramages. Ce lit avait été vendu avec une de ces belles pendules d'écaillé aux ornements de bronze doré; Gérard y berçait maintenant ses espérances théâtrales, et la reine de Saba y enchantait tous ses rêves : (( Le fantôme éclatant de la fille des Hémiarites tourmentait mes nuits, dit-il... Elle m'apparaissait radieuse, comme au jour oii Salomon l'admira s'avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du matin. Elle venait me proposer l'éternelle énigme que le Sage ne peut résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l'amour, tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. »
La reine de Saba, c'était Jenny Colon, triomphante sur la scène au milieu des pierreries avivées des mille feux de la rampe. 11 le fallait bien, puisque enfin ce n'était pas Adriennel Gérard la confondait, l'identifiait dès à présent
avec ce personnage, il voulait que ce fût le même, ressuscité pour lui, comme Hélène par le docteur Faust, et la pauvre actrice, assommée par ces splendides débauches d'imagination auxquelles elle ne comprenait rien, avait envie de se jeter dans les bras du premier venu. Gérard souffrait alors; cette femme ne l'aimait pas, décidément! — C'est à ces moments-là que ses amis de l'impasse du Doyenné qui, eux, plus réels étaient toujours heureux, cherchaient en vain à le consoler, et que Houssaye lui adressait ces vers ironiques :
D'où vous vient, ô Gérard! cet air académique?
Est-ce que les beaux yeux de l'Opéra-Gomique
S'allumeraient ailleurs? La Reine du Sabbat
Qui, depuis deux hivers, dans vos bras se débat,
Vous échapperait-elle ainsi qu'une chimère?
Et Gérard répondait : « Que la femme est amère ! »
Car, par contraste, on était toujours très gai impasse du Doyenné. On continuait à y rire nuit et jour, et c'est dans un de ces entretiens qui se prolongeaient parfois bien au delà des heures permises par les règlements de police, et dans lesquels trônait, comme une petite reine, la Cydalise aimée et chantée par Théophile, qu'on décida de donner une fête, véritable fête galante comme la bohème qui la célébrait.
Celte fête est mémorable dans les fastes du Romantisme et mérite d'être racontée ici. L'embarras n'était pas dans le recrutement des invités, mais dans leur divertissement. Gérard, toujours original, avait décidé que les rafraîchissements seraient remplacés par des fresques peintes sur les vieilles boiseries grises. Un appel fut fait à tous les amis qui se mirent à l'œuvre. Nanteuil, déjà célèbre, fit deux dessus de porte représentant des Naïades ; Marilhat se contenta d'esquisser à la craie trois palmiers et le dôme d'une mosquée. Deux panneaux longs de Corot représentaient deux paysages de Provence. Th. Rousseau, arraché à sa solitude farouche, peignit aussi deux petits paysages; Chassériau des Bacchantes tenant des tigres en laisse; Auguste de Châtillon un Moine Rouge lisant une bible sur la hanche cambrée d'une femme nue, réplique d'un tableau appartenant à Victor Hugo; Leleux des Buveurs; Valtier un Watteau; Lorcntz un Siège de Lérida où l'armée française montait à l'assaut précédée par des violons; enfin, Camille Rogier deux trumeaux où Th. Gautier, vêtu à l'espagnole, faisait face à la Cydalise qui, charmant pastel en costume régence, robe de taffetas feuille morte, souriait en respirant une rose.
Les fresques et les panneaux brossés, on lança les invitations, qui furent fixées au 28 no-
vembre i835. Tous les locataires distingués de l'impasse étaient conviés. Les jeunes attachés d'ambassade et les conseillers d'Etat n'étaient reçus (( qu'à condition d'amener des femmes du monde, protégées, si elles y tenaient, par des dominos et des loups ». En prévision du tapage nocturne, on invita le commissaire de police et sa femme, afin d'avoir pour soi l'autorité. Ils refusèrent par une lettre très polie.
La fête devait être costumée. Le programme en était peu banal. Gautier, caché dans la coulisse, lisait un prologue en vers dont Burat de Gurgy, habillé en magicien, soulignait le sens de sa baguette. Un ballet pantomime joué plus tard à l'Opéra, le Diable boiteux^ avait été écrit par le même Gurgy pour faire briller les charmes de la jeune Lorry. Le spectacle se terminait par le Courrier de Naples, une parade dans laquelle Ourliac tenait le rôle d'Arlequin, et par une autre parade d' Ourliac lui-même : La jeunesse du Temps et le Temps de la jeunesse.
Cette représentation avait une suite chorégraphique pour laquelle un orchestre fut emprunté à une guinguette voisine. Les salons étaient trop petits pour en contenir tous les ébats. Après avoir dégringolé les escaliers, la grande sarabande se déploya bruyamment à travers l'impasse, tournoya sous les arbres du
manège comme une (( fête galante » de Watteau, et se brisa, au petit jour, dans un cabaret que des peintres avaient fait rouvrir pour y boire, en chantant à gorge déployée de vieux refrains plus ou moins risqués de chez la Mère Saguet. La fête se termina par un déjeuner au Madrid du bois de Boulogne, et les sentinelles des Tuileries se demandaient avec étonnement quels étaient ces gracieux fantômes d'il y a cent ans qui traversaient ainsi les rues dans la brume du malin.
Gérard, lui, n'avait fait que passer à travers la fête, sombre et préoccupé comme Roméo dans la somptueuse fête chez Capulet; il venait de recevoir de Dumas un mot l'averlissant que Meyerbeer l'attendait le lendemain à sept heures du matin. C'était toute la fortune de son amour qu'il jouait là. L'illustre auteur de Robert le Diable parut un instant séduit par ce pocme, et promit d'en faire quelque chose. Aussi Gérard ne fut-il guère attristé lorsqu'il apprit qu'un congé en bonne et due forme avait été donné aux locataires de l'impasse. En effet, la belle folie nocturne avait été suivie de bien d'autres dont la Cydalise mourut un matin, frappée par le souffle froid de la bise, et le propriétaire n'avait pu s'habituer à entendre danser ainsi sur sa tête. Considérant même son appartement comme perdu par tant de fresques
romantiques, il couvrit les murs d'une couche à la détrempe, effaçant pour jamais le souvenir de la plus belle des jeunesses.
Le ménage de garçons se trouva subitement rétréci. Camille Rogier, qui avait à faire des dessins pour les Mille et une Nuits^ partit en Orient, où il resta et devint directeur des postes à Beyrouth. Réduite à trois, l'association se transporta rue Saint-Germain-des-Prés. « Nous faisions notre cuisine nous-mêmes, dit Th. Gautier. Arsène Houssaye excellait dans la panade ; nous dans la confection du macaroni. Gérard allait, avec l'aplomb le plus majestueux, chercher de la galantine, des saucisses ou des côtelettes de porc frais aux cornichons chez le charcutier voisin, car on s'imagine bien que notre livrée n'était pas nombreuse. Gérard, qui dormait très peu, lisait fort avant dans la nuit, et il avait trouvé un singulier mode d'éclairage : il posait en équilibre sur sa tête un de ces larges chandeliers de cuivre qu'on appelle martinet, et la lueur se projetait sur les pages ouvertes; mais quelquefois le sommeil le gagnait et le chandelier tombait, au risque de mettre le feu au lit. »
Ce n'était pas le moment de mettre le feu au lit, puisque la blanche divinité allait enfin y apporter toutes les flammes du seul amour. Jenny Colon était lasse de cet éternel et ridicule
LA VI V gS
platonisme, elle préférait rompre violemment ou céder; elle fit mieux, comme nous Talions voir. Cela commença par un splendide souper que Gérard offrit à tous ses amis, et, chose extraordinaire, chez lui. Jenny Colon y vint. Tout le monde la fêlait, l'admirait, et elle, enivrée de compliments et peut-être plus hclle que jamais au milieu de ce chœur laudatif, riait, chantait, élait folle de jeunesse et pétillante de verve comme le vin clair qui moussait dans les coupes! Ce soir-là, comprit-elle enfin qu'elle devait se donner à cet homme qui avait tant fait pour elle.^^ Nous croyons plutôt que le souper lui avait complètement tourné la tête, car tout à coup, prenant Gérard par le hras, elle l'entraîna dans la chambre voisine, vers le grand lit royal, tirant brusquement le rideau sur les convives étonnés qui terminèrent bruyamment leur nuit à table.
On n'a guère donné créance à ces derniers détails, puisqu'ils n'ont jamais été écrits que par Georges Bell à qui je les emprunte*. Il est cependant à remarquer que si personne ne les a reproduits, personne non plus ne les a démentis, et que Bell qui les tenait de Méry, un des amis et collaborateurs de Gérard, celui même
* Georges Bell. Gérard de Nerval, publié dans l'Artiste et chez Victor Lecou, i855.
qui le présenta à Jenny Colon, fut lui aussi un des meilleurs amis de Gérard. Le silence de Gautier et des autres sur ce sujet semble s'expliquer seulement par une pudeur que Georges Bell n'a pas cru devoir garder; et puis, pour beaucoup d'autres, cela dérangeait la légende facile qui fait de Gérard un fou confondant sans cesse le rêve et la réalité. Seul, Arsène IIoussaye écrit à ce propos une page amusante, dans ses Confessions . Elle met tout le mal, par conséquent toute la folie, sur le compte d'une porcelaine de Sèvres que l'amoureux maladroit aurait cassée en se présentant un matin chez sa belle. Il lui portait un magnifique bouquet, tout de roses et de lilas. A peine arrivé, il saisit la cantatrice par la cein turc , lui imprime des baisers fous sur la nuque, mais la dame se débat, le repousse, et patatras! Gérard, en reculant, culbute un guéridon qui portait un cabaret de Sèvres offert par le duc d'Orléans. Jenny Colon, furieuse, s'en prend au bouquet qu'elle jette dans la cheminée. Gérard pleure, prie, promet un autre cabaret : (( Eh bien, ce jour-là, dit l'artiste, tout sera oublié. » Ce jour-là, il va sans dire, ne vint jamais, et Jenny ne pardonna pas. D'où la folie de Gérard. Certes, l'histoire est jolie, mais c'est là sans doute son seul mérite. Cet assaut stendhalien, cette main basse sur les appas de la dame, sont si peu dans le
caractère de Gérard*! Maxime du Camp, lui, ne manque pas d'être un de ceux qui nient tout rapport entre le poète et la cantatrice, et il s'appuie sur le témoignage de Jenny Colon ellemême, qui un jour, à Bruxelles, aurait dit devant lui à Gautier n'avoir jamais vu Gérard qu'une fois. Cela peut paraître grave dès l'abord, mais Jenny Colon était déjà M™** Leplus lorsqu'on la questionna; elle préféra sans doute se taire, mieux encore, démentir les bruits qui couraient, d'autant que Gérard, qui avait déjà été enfermé à celte époque, lui semblait un fou et un raté, pauvre amant ridicule qu'on n'avoue pas. Gérard est un fantaisiste et un fou, soit, mais lui qui ne se vante jamais, lui qui met toujours dans ses œuvres une part autobiographique que l'on peut contrôler, comment et pourquoi aurait-il inventé, et à quel
* Je n'en voudrais pour preuve que cette poignante ballade, à la manière de Henri Heine que Houssaye cite plus loin :
u Je sais une vieille chanson qui résonne lugubre et sombre : un chevalier portait au cœur un battement d'amour; mais celle {[\i'il aimait trahit sa foi.
« U lui fallut donc mépriser comme déloyale la dame si chère à son cœur; il lui fallut donc rougir de son amour.
u Fidèle aux lois chevaleresques, il descendit dans la lice et défia les chevaliers au combat : — Que celui-là s'apprête à combattre qui accusera ma dame d'avoir entaché son hermine !
« Personne ne répondit à ces paroles, personne — excepté son cœur. — Ce fut donc contre son cœur qu'il pointa le fer de sa lance. » (Arsiîne Houssaye. Confessions.)
propos, tous les détails mi-voilés qu'il nous donne? Aurait-il écrit sans raison, bien qu'il les ait raturées plus tard, les lettres insérées dans Aurélia? Malgré leurs lacunes, on y peut suivre une intrigue poignante qui aboutit une fois au tutoiement, ce qui est presque une preuve. Et la promenade à cheval aux étangs de Commelle, certains autres détails de Sylvie? si cela a été transformé et embelli par un procédé romantique, cela n'a pas été inventé; Gérard n'invente jamais. Suivons donc Georges Bell, et nous verrons, par la netteté du dénouement, qu'on n'imagine pas ainsi de toutes pièces, et pour le seul plaisir, lorsqu'il s'agit d'un ami.
Quel effet la possession fit-elle sur Gérard? Rousseau fait dire à sa Julie : Considérez votre amant au sortir de vos bras. S'il faut en croire Georges Bell : (( La possession, loin d'affaiblir la passion de Gérard, ne fit, au contraire, que la rendre plus vive et plus tenace. » Jenny Colon prit sur lui un empire immense qui le rassérénait ; il était heureux et chantait son bonheur dans des vers nombreux et charmants que tous ses amis se souvenaient avoir entendus, mais que personne ne put jamais retrouver nulle part.
Cependant, le bonheur lui coûtait cher, et, plusieurs fois déjà, il s'était senti aux prises avec les besoins d'argent. Il habitait maintenant
avec Gautier, 3, place du Carrousel, ce Certain jour d'été qu'ils n'avaient pas un sou vaillant, ils imaginèrent de travailler ensemble et d'olTrir à Renduel de composer tout exprès pour lui un roman (( magnifique et truculent ». Sitôt dit, sitôt fait. Gautier écrit une lettre des plus alléchantes pour annoncer à l'éditeur leur visite intéressée*. » Il s'agissait d'un roman intitulé : Confessions galantes de deux gentilshommes périgourdins.
Le traité fut passé le 29 juillet i836, et Gérard le signa du nom de Labrunie; c'est la seule fois qu'il devait se servir de ce nom. Renduel payait le roman seize cents francs, dont cinq cents en signant le traité. Imprudence I L'éditeur complaisant n'avait pas pris toutes ses mesures pour posséder le nouvel ouvrage; les deux compagnons envoyèrent les premiers feuillets, a peu près le prix des cinq cents francs de copie, et, tandis qu'on attendait la suite qui ne vint jamais, le vent qui soufflait ailleurs les avait déjà conduits sur la route de Flandre. On cherchera en vain une raison à cette brusque équipée de quinze jours ; l'idée leur en était tout simplement venue au Musée, un jour qu'ils admiraient la galerie des Rubens. La vue de ces belles femmes aux formes rebondies, aux
* Ad. Jullien, Le Romantisme et l'éditeur Renihiel.
carnations vives et nacrées, fit naître en eux le désir de les confronter avec des types réels. Aussitôt ils partent, passent par Péronne, Cambrai, franchissent l'Escaut, visitent Valenciennes, Mons, et arrivent enfin à Bruxelles. Il faut lire chez Th. Gautier* le truculent récit de cette escapade où Gérard paraît sous le masque de Fritz. Les chemins de fer alors nouveaux, et qu'ils prenaient peut-être pour la première fois, sont fort maltraités, presque aussi maltraités qu'ils le furent eux-mêmes dans une taverne wallonne. A peine étaient-ils assis pour demander une tasse de café qu'une huée universelle les accueille du sobriquet de fransquillons : (( Oh ehl les fransquillons, les chiens de fransquillons! )) Gautier fit retraite aussitôt, et Gérard après lui, non sans avoir paré et rendu quelques robustes coups de poings. Les sensations qu'ils éprouvèrent le lendemain, en montant à la cathédrale d'Anvers, les consolèrent bientôt, en les préparant aux nouvelles émotions qui les attendaient à Paris.
Gérard travaillait alors pour son idole. Or, on n'entendait plus parler du livret de la Reine de Saba. Déjà Meyerbeer avait demandé quelques remaniements, des retouches; maintenant, chaque fois que Gérard lui rendait visite à
* Th. Gaullcr. Caprices et Zigzags. Un tour en Belgique.
ce sujet, il souriait, toujours charmant et poli, mais, en réalité, ne promettait ni ne faisait rien. En désespoir d'attente, Gérard chercha une autre manière de mettre en valeur Jenny Colon, qui venait justement de faire sa rentrée à rOpéra-Comique le 2O avril i83G dans Sarah ou rOrphelliie de Glencoé, d'Albert Grisar. Il écrivit pour elle Plcjuillo, avec Alexandre Dumas, et Monpou se chargea d'écrire la musique. Cet opéra -comique, dont le héros était un voleur espagnol, comportait trois actes qui furent représentés le 3i octobre 1837. Le succès en fut estimable, disent les journaux de l'époque. Jenny Colpn y brillait sous le nom de Silvia, et tout le monde l'admira chantant : Je ne suis point Phœhé, la déesse voilée. Gérard était heureux, mais un bonheur tel que le sien devait se briser à la première occasion : elle ne tarda pas à se présenter : A cette époque, pareils à la Thisbé dans Angelo, les artistes donnaient de somptueuses fêtes où venait tout le Paris élégant et illustre, et le pianiste Zimmermann, l'auteur de concertos et de sonates, et même d'un opéra-comique : l'Enlèvement^ représenté en i83o, donnait à son tour une grande fêle où tout le monde, surtout les femmes, brûlaient d'assister. C'était pour Jenny Colon une belle occasion de se montrer encore et de briller là, sous les lustres, comme au
lOO GERARD DE NERVAL
théâtre sous les feux de la rampe. Mais Zimmermann, nous nous demandons en passant par quel scrupule bizarre et ridicule chez un artiste, mettait une condition pour recevoir les actrices : il fallait qu'elles fussent mariées. Jenny Colon, prise au dépourvu, confia sa peine à Gérard. Il fit tout pour obtenir une invitation, ce fut impossible! (( Eh bien! lui dit Jenny sans se déconcerter, épousez-moi*! »
Gérard tomba des nues à ce mot ! Il n'avait jamais songé qu'un amour comme le sien eût besoin d'être sanctionné par la loi, elle cynisme avec lequel Jenny le mettait au pied du mur en cette circonstance le bouleversait; il demanda à réfléchir. Jenny ne lui en laissa pas le temps; la date de la fête approchant, chaque jour elle revenait plus rageusement à la charge. Enfin, mis à bout, Gérard, qui ne se sentait aucun penchant ni aucune qualité pour la vie conjugale, refusa brusquement à sa maîtresse, qui le quitta pour épouser, peu de temps après, Leplus, un flûtiste de l'Opéra-Comique, avec qui elle était d'ailleurs en coquetterie depuis quelque temps.
C'était fini! Gérard qui était superstitieux aurait dû s'en douter; déjà, il avait perdu l'occasion de planter dans le lit fameux ce clou d'or sans lequel, d'après Sainte-Beuve, il n'est
* Georges Bell.
LA VIE lOI
pas de liaison féminine durable. De plus, dans leur union trop rapide, il avait donné à Jenny Colon une bague d'un travail ancien dont le ebaton était formé d'une opale taillée en cœur. Comme la bague était trop grande pour son doigt, il la fit couper pour en diminuer l'anneau. Il comprit sa faute en entendant le bruit de la scie : il lui sembla voir couler du sang.
Rendu à lui-même, c'est-à-dire à la tristesse, Gérard s'aperçut bien vite du mauvais état de ses aiïaires. Au train de vie qu'il menait, l'héritage de l'oncle avait à peu près complètement disparu ; le Monde dramatlqae, qui était une très mauvaise spéculation, allait promptement engloutir le reste, et Gérard se trouverait réduit à payer ses collaborateurs avec le magnifique mobilier qu'il avait amassé dans ses promenades d'artiste. Ainsi, tout se perdit peu à peu, (( dans les malheurs », comme il disait un jour à Balzac, lui empruntant un de ses mots favoris. Il ne garda que le lit monumental où gisaient tant de chers souvenirs ; seulement, jugé trop encombrant pour une vie de plus en plus nomade, il fut démonté et relégué chez Théophile Gautier. Ainsi, seul, sans amour, sans argent, il ne restait plus à Gérard que sa plume pour vivre et son rêve pour se consoler.