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deux articles*. Le second, la Soirée d'aulomne, publié plus lard, fut sans doute aussi écrit après coup, pour satisfaire un état d'esprit particulier, une surexcitation qui demain sera la folie. Le rêve seul l'a dicté, aidé de quelques réminiscences lioffmannesques peut-être. Et de fait, personne ne voyait alors l'Allemagne autrement qu'avec les yeux du rêve. On ignorait celte féconde patrie industrielle qui travaille et pense nuit et jour. C'était a la terre de Gœlhe et de Schiller, le pays d'Hoffmann, la vieille Allemagne, noire more à tous, Teulonial )) Ainsi vue et comprise, elle était forcément idéale et un peu conventionnelle, comme cette Italie des Caprices de Marianne, que Musset emprunta à Shakespeare pour y draper amour reusement les ombres de Gœlio et d'Octave.
L'Allemagne, c'était le triomphe de la vie domestique. Tout le monde est heureux ou du moins paraît l'être; et les moindres détails, les plus vulgaires, ceux qui ailleurs sembleraient horriblement bourgeois, acquièrent là une poésie délicieuse et paisible. Les étudiants font pourtant du tapage, le soir, mais, quand ils passent, sanglés dans leur uniforme, la pipe de porcelaine aux lèvres et une casquette cirée sur
* Nous nous conformons ici aux judicieuses raisons de M"° Julia Cartier. Thèse sur Gérard de Nerval. Chapitre iv.
leur longue chevelure blonde, ils voient le bailli et le bourgnaestre boire et fumer devant leur porte, et plus loin, dans le cadre fleuri de la fenêtre, Marguerite tourner son rouet en chantant la ballade du roi de T/ialé, et Charlotte, tout en blanc, couper des beurrées aux petits enfants.
Dans ce pays idéal, où les poètes ont l'air d'être rois, où le vieux Gœtlie se promène à la cour de Weimar, ce ne sont que rêveries et pastorales. On croirait lire Hermann et Dorothée au bord du ruisseau que Beethoven fait couler à travers sa sixième symphonie. Quant aux villes, les villes tumultueuses et sombres, elles sont bien loin, on n'en parle pas, elles n'ont pas l'air d'exister; c'est partout comme un éternel printemps, un printemps plus doux que le nôtre, doux comme son nom : Fruhling. Il éclate tout à coup, dans l'espace d'une nuit, ainsi qu'un feu d'artifice de fleurs, et vous baigne au matin dans une mer de couleurs et de parfums. Alors, le rossignol chante son tsukiit sur les branches, et le poète cueille des lieds le long des routes. Il y a des fontaines antiques d'eau vive où Werther aide les jolies servantes à replacer la cruche emplie sur leur tête entourée de nattes blondes. Le dimanche, les paysans dansent gaiement sous les tilleuls, les soldais lulinent les filles, les bourgeois
LA VIE lO'
bien atomes se promènent sur les remparts juqu'à ce que la retraite meure au loin avec le couchant, et, au milieu de toute celte joie, à qui Beethoven a fait un hymne, le docteur Faust se promène en compagnie de Wagner, sans voir le barbet noir qui les suit, la tête basse.
Cependant, le soir, quand toute lumière est éteinte, quand chacun dort d'un bon sommeil dans sa maison bien close, les monts, les forets, les collines, prennent tout à coup dans l'ombre un aspect fantastique, et là-bas, noir et pierreux, pareil au spectre d'une montagne, le vieux Brocken crève les nuages avec sa tête chenue. C'est là, dans la nuit de Sainte-Walpurgis, que se donnent rendez-vous les démons et les sorcières. Autour d'eux, les torrents bondissent en rugissant, la lune baigne les fleuves qui reluisent comme des glaives, et l'on entend, dans les vallées du Harz, îe galop précipité des chevaux de Faust et de Méphistophélès. La voilà, celte Allemagne où Gérard va promener son rêve de flâneur et d'artiste ; peu lui importe que la réalité n'y réponde pas ! il fermera les yeux s'il la trouve trop laide, et il marchera ainsi devant lui, au hasard, distrait et charmé, ami des Kobolds, des Nixes, des Elfes, familier des ondines qui ont des grottes de cristal pour les pêcheurs et pour les chevaliers, et surtout
amoureux de Lorely, cette fée du Rhin, « dont les pieds rosés s'appuient sans glisser sur les rochers humides de Baccharach, près de Coblentz ».
Mais cette Allemagne de rêve et de poésie, c'est aussi, et Gérard ne l'ignore pas, l'antique terre des revendications et des découvertes ; c'est le Saint-Empire avec ses villes impériales baignées par le vieux Rhin qui les mire. On y aime la liberté, et Luther en a planté la bannière, non moins ferme que celles, plus orgueilleuses, de Maximilien et de Charles-Quint. Entendez-vous son Choral résonner à travers les grandes forêts sombres. ^^ Là-bas, le Maître savevetier, Hans Sachs, rime le Rossignol de Wittemherg au fond de son échoppe, et Albert Durer grave sur cuivre sa Mélancolie et son Chevalier, avant de peindre ses merveilleux Apôtres. Et maintenant, le temps a passé, l'astre de Napoléon décline, la Prusse qu'il a vaincue s'est relevée aux chants guerriers de Kœrner, et c'est partout un belliqueux réveil de la jeune Allemagne. Ce mouvement abonde naturellement en complots et entraves de toute espèce.
Les Francs-Juges n'existent plus, mais des sociétés secrètes se sont reformées à leur exemple, et c'est d'elles que Staps et Karl Sand sont sortis, le poignard à la main. A la longue cepen-
dant, ces sociétés ont tourné un peu trop à la parodie des anciennes, parodie théâtrale où des jeunes gens qui ont lu les Brigands de Schiller sont heureux de jouer aux conspirateurs. Mais Gérard a été séduit par ce mouvement, quel qu'il soit; c'est lui qu'il a rêvé de peindre, il en fera un drame, et son ami Dumas lui servira de collaborateur.
Ce drame, c'est Léo Burckart. On a souvent nié que Dumas y ait collaboré elïectivement. En effet, Gérard, toujours si modeste et si prêt à s'effacer devant tout le monde, ne parle guère dans sa préface « que de ce qu'il a dû aux conseils de son compagnon de voyage » ; et, d'autre part, Dumas, bon garçon, mais vantard et envahissant, avoue n'avoir été pour quelque chose (( que dans l'arrangement dramatique des scènes et l'exécution du dialogue )). Cependant, Georges Bell affirme avoir vu le manuscrit original écrit par les deux mains, et il Hxe la question ainsi : En même temps que le sujet de Léo Burckart, Gérard avait trouvé celui de F Alchimiste qu'il devait traiter également avec Dumas. Mais, avant de se mettre au travail, les deux collaborateurs avaient convenu que chacun signerait seul une des deux pièces, afin de pouvoir la classer plus facilement dans ses œuvres. L'Alchimiste, pièce en cinq actes, en vers, jouée en 1839 à la Renaissance, n'eut que peu de suc-
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ces. Si Dumas la signa seul, c'est incontestablement parce que le sujet de Léo Bar char l appartient davantage à Gérard. N'est-il pas en effet tout entier dans cette pièce .^^ Les irrésolutions de cette jeunesse généreuse qui rêve l'action et recule devant elle, n'est-ce pas la vie de Gérard lui-même. ^^ Quel autre aurait pu rendre avec autant de précision ce vague sentimentalisme politique. f^ — Le docteur Léo Burckart, philosoiDhe et sociologue, a étudié, sondé toutes les plaies dont souffre la société moderne, et il a cru trouver des remèdes qu'il indique, sous le pseudonyme de Cornélius, dans un journal avancé. Léo Burckart est naturellement l'idole de la jeune Allemagne républicaine. Or, ses articles ont ému le gouvernement qu'ils ébranlent, et le propriétaire du journal vient d'être condamné à vingt mille florins d'amende et à cinq ans de prison. Léo, qui est un noble caractère, ne peut naturellement admettre qu'on souffre ainsi pour lui, et il est prêt à payer de sa personne et de sa bourse, quand un inconnu se présente chez lui. C'est le prince Frédéric-Auguste, en personne. Il demande à Léo s'il n'est pas simplement un utopiste vulgaire, s'il croit vraiment à l'application de toutes les idées d'indépendance qu'il proclame, et, sur la réponse affirmative de ce dernier, il est prêt à lui remettre sa peine et à