‹ Gérard de Nerval, la vie et l'œuvre, 1808-1855Chapitre 6 sur 16 · LA VIE I II · texte numérisé non relu

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le nommer premier ministre afin de lui donner le pouvoir de faire triompher la liberté.

Léo, qui est un homme d'étude, hésite à passer ainsi, brusquement, du rêve à l'action; mais le prince ne lui permet pas de refuser. (( Quoi, dit-il, quand je vous offre toute liberté, tout pouvoir, vous hésitez? Et vous avez bien osé tout menacer, tout ébranler, tout ruiner peut-être. La critique vous a été facile et vous reculez devant l'œuvre ! Vous avez pris de votre propre volonté un pouvoir sur les esprits dont vous ne voulez user que pour le mal et le désordre!... Vous n'avez pas le droit de me répondre non I »

Léo est trop sincère pour ne pas sentir la vérité de ces paroles, il accepte; mais, une fois au pouvoir, ses mesures paraissent tyranniques à tous ses anciens amis de la jeune Allemagne, et les sociétés secrètes dont il faisait partie naguère finissent par jurer sa mort. Qu'a-t-il tenté en effet pour le triomphe des idées libérales .^^ Il a interdit un duel d'étudiants, puni le meurtre d'un de leurs faux frères, rien de plus! A part cela, que veut-il? On n'en sait rien! Donc, les étudiants ont décidé qu'il mourrait, et le sort a choisi, pour porter le coup, l'étudiant Frantz Lewald, qui a eu autrefois, dans l'enfance, une innocente intrigue amoureuse avec la femme môme de Léo, Marguerite.

Charmante figure que celle de Marguerite. Simple et bonne femme, faite pour la vie calme et bourgeoise, non pour les orages de la vie politique, elle souffre d'autant plus de l'abandon oii la laisse son mari qu'elle l'aime avec tendresse. Si elle consent à recevoir, en rendezvous, Frantz Lewald, c'est au nom d'une ancienne amitié que son ennui rend plus proche, plus fraternelle, et, pas un instant, elle n'est coupable dans son cœur. Aussi, quand elle l'entend se vanter à Léo, qu'il doit tuer, d'être aimé par elle, Marguerite le dément violemment, comprend que ce qu'elle avait pu prendre pour de l'amour n'était que de la pitié pour un malheureux, et Frantz, qui n'a plus la force d'exécuter son sanglant projet, a au moins celle de se tuer, par honneur.

Telle est la donnée de cette pièce qui, par le fond et la forme, appartient bien à Gérard. Il ne restait plus qu'à l'exécuter, et il fut résolu avec Dumas qu'on le ferait dans son cadre même. C'était pour Gérard l'occasion d'un nouveau voyage dans sa chère Allemagne. Mais comme les deux amis partaient chacun de son côté, Dumas j^our la Belgique, Gérard pour la Suisse, ils convinrent de se rencontrer à Francfort-sur-le-Mein, où ils plaçaient leur pièce, et d'y résider le temps nécessaire à leur collaboration. Dumas arriva le premier et descendit à

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Y Hôtel de l Empereur Romain, où Gérard promit de le rejoindre un jour ou l'autre. Cependant, plusieurs jours se passèrent qu'il n'était pas encore la. C'est que. jugeant plus longue que la sienne la tournée de Dumas, qu'on fêtait partout, que les rois eux-mêmes voulaient voir, il avait cru prudent de l'attendre à Bade, si plaisante en été. Mais pourquoi y restait-il encore maintenant.^ Dumas commençait à désespérer de son arrivée, quand il reçut de Baden- Baden la lettre suivante :

(( Mon cher Dumas,

(( Une foule de circonstances plus impérieuses les unes que les autres me retiennent à Baden-Baden; la dernière de toutes, mais celle que je mets en première ligne pour ne pas vous fatiguer du récit des autres, est que je n'ai plus d'argent.

(( Envoyez-moi donc ce que vous pourrez, poste restante, à Strasbourg, et adressez-moi votre lettre d'avis en double. L'une à l'hôtel du Corbeau, à Strasbourg, l'autre à Y hôtel du Soleil, à Baden. Le jour même oij je recevrai votre réponse, je partirai pour Francfort. — G. N. »

Ainsi Gérard n'avait plus d'argent I II avait cependant touché, à ce que prétend Dumas,

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douze cents livres de Harel. Que lui était-il donc arrivé? Avait-il rencontré quelque jolie Anglaise à la Maison de Conversation^ et, moins heureux que Musset qui nous conte si joliment sa bonne fortune, avait-il perdu au jeu tout l'argent qu'il possédait? Les voleurs l'avaient-ils dépouillé sous quelque sapin de la Forêt Noire? Non! Il avait trop bien vécu à Strasbourg et à Baden, et y avait vidé sa bourse de poète et de voyageur, voilà tout. C'est du moins ce qu'il nous confesse modestement ; mais Dumas nous apprend bien autre chose*. Gérard se serait ruiné dès son départ de Paris dans l'achat de tout un splendide mobilier : bahuts, chaises, table ovale, lampes d'albâtre, sans compter le fameux lit Renaissance que nous connaissons et qui, cependant, paraît avoir été acheté auparavant en Touraine. Cela lui aurait coûté plus de deux mille francs, dont il avait payé la moitié, promettant l'autre au retour, quand il prendrait les meubles.

En sortant de là, léger de bourse, après avoir retenu sa place aux Messageries, il aurait acheté un paletot de quarante-cinq francs, payé à Gautier un dîner du même prix chez Philippe, rue Montorgueil. De là, parti sans bagage, il serait arrivé sans argent à Strasbourg, hôtel du Cor-

* « Causeries d'un voyageur •>->. Le Pays, 7,8, 9 juillet i854.

beau, aurait revendu sept francs, par nécessité, son paletot de quarante-cinq, puis serait parti à pied pour l'iiôtel du Soleil, à Bade.

Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela? En tout cas, pour un homme tel que Gérard, il n'y a rien là que de très vraisemblable. N'est-il pas arrivé à Marseille, naguère, avec cinq sous dans sa poche et quelques fruits dans sa valise.^ Et tout à l'heure, à Strasbourg, quand il apprendra, aux bureaux d'un M. Elgé, que la lettre de change que lui envoie Dumas n'est pas valable, après avoir gaiement rimé un dizain dans le goût Louis XIII, ne fera-t-il pas de nuit, dans la Forêt Noire, une course de quinze lieues, n'ayant sur lui qu'une vingtaine de kreutzers.^^ La roule inconnue, le passant rencontré avec qui l'on bavarde en marchant, l'auberge nocturne qu'on ouvre de mauvaise humeur, la voiture ou le bateau manques, ces mille incidents imprévus et comiques du parcours, tout cela l'amuse et l'empêche de sentir la fatigue, et il attendra autant qu'on voudra, à Bade ou ailleurs, l'argent de sa lettre de change qui lui arrive enfin, par les Messageries, en beaux napoléons d'or collés sur une carte avec de la cire.

L'argent arrivé, Gérard ne tarda pas a se mettre en route. Voilà donc nos deux amis installés à Francfort. On est aux premiers jours

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d'octobre, il ne leur reste plus qu'à travailler. Mais quand et comment vont-ils le faire? Dumas n'a garde de fuir la popularité qui lui ménage d'enthousiastes réceptions dont Gérard prend sa part. Ce ne sont que galas, soirées, excursions, et sans doute des plus divertissantes, car Gérard, discrètement, nous demande la permission de ne point dire en quelle compagnie il se trouve dans la principauté de Hesse- Hombourg, ni à quelle fête charmante il prend part (( dans un château gothique tout moderne, au milieu d'une épaisse forêt de chênes et de sapins ».

Cependant, après un mois de séjour à Francfort, les deux collaborateurs s'embarquent sur le Rhin, à Mayence, et arrivent en pleine nuit à Mannheim, que baigne un magnifique clair de lune. C'est là que Karl Sand poignarda Kotzebue, et ce souvenir, qui a quelque rapport avec le sujet de leur pièce, les préoccupe presque uniquement et les conduit à Ileidelberg, oii ils visitent le fils du bourreau qui exécuta Sand. Là, si peu de temps qu'ils y restent, Gérard se familiarise avec la vie des étudiants, et c'est au milieu de leurs tumultes qu'il essaye de peindre le mouvement de leurs aînés de i8i3.

Enfin, quand les deux amis reviennent à Paris, après cette dernière étape, la pièce est achevée et prête à lire. D'après Dumas, Gérard

fondait sur elle les plus hautes espérances. Elle aurait le succès de la Tour de Nesle et lui rapporterait vingt-mille francs de droits. Avec cette somnne, il louerait pour y placer ses meubles un spacieux appartement place Royale, à côté de Victor Hugo, et aurait le loisir de faire encore deux autres pièces qui lui rapporteraient autant. C'était là une de ces fabuleuses combinaisons qui ruinèrent Balzac, et il fallut bien vite en rabattre. D'abord, après la lecture à la Porte Saint-Martin, la pièce comprenant six journées se trouva trop longue, et on dut en retrancher un tiers pour rendre possible la représentation. A cela près, tout marcha bien d'abord. La pièce reçue par Ilarel entra de suite en répétitions ; mais comme aucune pièce ne pouvait être jouée alors sans un visa du ministère de l'Intérieur et que la censure réclamait deux manuscrits pour ce fait, après avoir payé de sa poche une double copie, Gérard dut attendre le bon vouloir des bureaux qui, ne le prenant pas au sérieux, le promenèrent indéfiniment.

Enfin, ému de le voir languir ainsi, le docteur Yéron le recommanda comme travaillant dans les journaux d'opposition constitutionnelle. Aussitôt toutes les portes s'ouvrent devant Gérard, qui apprend que sa pièce est réputée dangereuse à cause des scènes de carbonarisme qui s'y trouvent. Il faudrait voir le ministre lui-

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même. Par malheur, on ne voit pas ainsi un ministre du jour au lendemain. Que lui importe que la pièce d'un jeune auteur soit suspendue, que l'acteur principal soit appelé par un engagement en province, même si cet acteur, qui est Bocage, doit faire par son seul nom la fortune de l'auteur et du directeur I Cependant, le temps passe : que faire .^^ Gérard s'en remet aux avocats, lorsque, à force de démarches, le ministre, M. de Montalivet, le reçoit enfin, seulement pour lui dire, entre deux portes : (( Je n'ai pu lire encore votre pièce, je l'emporte à la campagne; revenez après-demain. »

Au jour dit, Gérard ne manque pas de revenir, mais il lui faut faire antichambre, attendre son tour, et il est fort tard quand le ministre le reçoit et lui dit froidement : (( Faites jouer votre pièce : si elle cause quelque désordre, on la suspendra. ))

On va donc pouvoir enfin s'occuper de la pièce qui a été fort compromise par tant de retards. D'abord, elle a perdu une partie de ses acteurs primitifs, et puis la saison s'avance, et Harel attend pour l'automne un éléphant qui doit avoir son rôle dans une prochaine féerie. La pièce ne pourra donc avoir qu'un nombre limité de représentations. On la monte cependant, cette fameuse pièce, et Raucour, Mélingue et celle qui sera plus tard sa femme, M'^^ Théo-

dorine, en remplissent les principaux rôles. Mais les péripéties, les contretemps ne peuvent s'arrêter là. Maintenant, ce sont les décors qui se font attendre; Harel, qui est avare, n'aime pas à en faire brosser de nouveaux, et il faut cependant une ruine lunaire à Eisenach, près du château de la Wartburg. On la pose a grand'peine l'avant-veille de la représentation. Il faut aussi les fameux chants de Kœrner, car, à la deuxième journée, la chasse de Lutzow sera entonnée par les étudiants. Ces répétitions font perdre encore un mois.

Enfin le soir de la première arriva (i6 avril 1839), mais, non moins anxieux que Vatel attendant la marée à Chantilly, Gérard attendit les accessoires. Il fallait des casquettes et des masques pour les étudiants à la scène de la Sainte-Vehme; le rideau était levé depuis longtemps qu'on les attendait encore. Au premier entr'acte, les casquettes arrivèrent, mais toujours pas de masques! Gérard monte partout tandis que la pièce continue; il va jusqu'aux combles, interroge tout le monde, directeur, acteurs, machinistes : Et les masques .^^ Pas de masques, ils ne sont pas arrivés! Que faire .»^ Un nouvel entr'acte se prolonge et le public s'impatiente ; on a déjà épuisé, pour le distraire, toutes les ressources classiques qui consistent à lancer une pluie de petits papiers, à

faire naître une querelle aux loges, à provoquer les aboiements d'un chien; maintenant, on entend au parterre le sourd grondement des pieds et des cannes ; les plus furieux vont réclamer le prix de leurs places ; . . . enfin voici les masques. Tout est sauvé 1 . . . Non pas I On s'est trompé : ce sont des masques d'arlequins à nez et à moustaches comiques. Vite, il faut couper les moustaches; tout le monde prend des ciseaux pour s'y mettre, et la toile peut se lever.

Gérard, distrait et naïf comme à son ordinaire, ne souiïrit pas trop de ces mille contretemps. 11 les regardait en spectateur et s'en amusait presque. En vain lui disait-on : « Harel vous trahit », il n'en voulut jamais rien croire.

La pièce eut d'ailleurs un succès honorable, et Montalivet n'eut pas besoin de la suspendre, les coupures en ayant atténué l'effet.

Cependant, à la deuxième journée, quand l'étudiant Diego dit : « Les rois s'en vont, — je les pousse ! » la salle entière croula en applaudissements. (( La pièce sera arrêtée demain, » dit Harel; contre son attente, elle ne le fut pas et se maintint ainsi pendant trente représentations après lesquelles Gérard vit « avec intérêt » l'éléphant succéder à sa malheureuse pièce. Mais cette attente, ces répétitions, l'avaient beaucoup fatigué. Il résolut (( d'aller se retremper en Allemagne, aux vignes du Danube,

des ennuis que lui avaient causés les vignes du Rhin ». Vienne l'attirait d'ailleurs depuis longtemps; l'année précédente, il confiait à Arsène Iloussaye (lettre du j8 septennbre i838) son vif désir d'aller s'y fortifier dans la prononciation allemande; il espérait même s'y faire confier, par le gouvernement, (( quelque mission littéraire de traduction et de recherche ». L'année suivante (17 août 18/I0) il écrivit à un oncle qu'il était allé là-bas par ordre du ministre de l'intérieur, mais il le nia lui-même plus tard dans une lettre adressée au rédacteur en chef du Corsaire (3i octobre i85o). Alphonse Karr prétend qu'il était chargé d'étudier la question du sel, et qu'il envoya des rapports très bien faits. Karr mettait certainement beaucoup de sel dans ses anecdotes, et Gérard aussi : il ne faut pas chercher de sel ailleurs.

Il partit, en plein novembre, au gré de sa fantaisie, comme il faisait toujours. Le caprice l'empêche de suivre l'ennui des lignes droites et de se confier aux chemins de fer. Le voilà donc abandonné aux diligences. Quelle vie I (( ne trouver de repos qu'en se suspendant momentanément aux lanières de l'impériale, prendre sans cheval une leçon de trot de trentesix heures )) ; mais cela l'amuse : (( En vérité, qu'aurais-je à t'écrire, dit-il plus loin à un de ses amis, si je faisais route comme tout le

monde, dans une bonne chaise de poste ou dans un bon coupé, enveloppé de cache-nez, de paletots et de manteaux, avec une chance- Hère et un rond sous moi ?. . . J'aime à dépendre un peu du hasard. » Il arrive ainsi à Genève, dont la vie sensuelle le remet tout à fait de ses fatigues ; il y admire les femmes : (( Il m'a semblé voir que les plus belles étaient celles d'un certain âge, ou plutôt d'un âge certain. Alors les bras et les épaules sont admirables, mais la taille un peu forte. Ce sont des femmes dans les idées de Sainte-Beuve, des beautés lakistes, et si elles ont des bas bleus, il doit y avoir de fort belles jambes dedans. »

Après avoir admiré les Alpes et le lac Léman par lequel il se rend à Lausanne, il traverse Berne, Zurich, et, arrivé au lac de Constance oii il s'embarque, quitte sans trop de regret la Suisse et arrive à Lindau un jour de marché. Ici encore, un trait caractéristique de sa manière. A cause du vacarme des voitures, des troupeaux, de la musique, l'hôtelier lui demande s'il faut le servir dans sa chambre : (( Pour qui me prenez-vous, vénérable Bavarois .^^ Je ne m'assois jamais qu'à table d'hôte! — Voilà du bruit, de l'entrain, de la gaîté populaire; les filles sont belles, les paysans bien vêtus; cela ne ressemble en rien aux orgies misérables de nos guinguettes; le vin et la

double bicre se disputent l'honneur d'animer tant de folle joie, et les plats homériques disparaissent en un clin d'œil. »

Gérard arrive ensuite à Munich par le chemin de fer. Il se croit transporté tout à coup dans quelque étoile extravagante. Il ne manque naturellement pas d'aller voir les tableaux de la Pinacothèque et de la Glyptolhèque, mais toute sa joie d'humoriste le retrouve à la visite du Palais-Royal. Il voit là de véritables courtisans d'opéra-comique qui ont l'air sortis d'une pièce de Scribe; une dame du palais passe, « avec un béret surmonté d'un oiseau de paradis, une collerette ébouriffante, une robe à queue et des diamants jaunes... des chambellans chamarrés d'ordres semblaient prêts à se faire entendre sur quelque ritournelle d'Auber ». Enfin, il arrive à Vienne, ayant vu la maison natale de Mozart à Salzbourg. Le 19 novembre, il écrit à son père de Vienne où il va passer l'hiver. Ici commence toute cette odyssée sentimentale qui fait le sujet des Amours de Vienne. Gérard prétend suivre un conseil de Byron qui est de chercher une jolie personne pour vous apprendre le langage du pays, mais en réalité il ne poursuit les Viennoises que parce qu'il les trouve charmantes. Il les rencontre partout, aux grands et aux petits théâtres, dans les casinos, dans les bals vulgairement appelés sperls.

à la Conversation, où il boit un verre de risolio, de kirchen-wasser ou de lokay dans le gastojfe. Aborder les femmes est très facile à Vienne oii Vodor difemina est partout dans l'air; les plus vertueuses ne s'en effarouchent pas, causent volontiers avec vous et se laissent même reconduire; mais, à leur porte, elles vous adressent un petit salut mignon et railleur en vous disant que leur mari les attend. Gérard les emmène au Prater; elles sont presque toutes blondes; c'est la Vhabby, la Catarina, la Katty, bionda e grassota : « Une tête ravissante, blonde, blanche, une peau incroyable, à croire qu'on l'ait conservée sous des verres; les traits les plus nobles, le nez aquilin, le front haut, la bouche en cerise ; puis un col de pigeon gros et gras, arrêté par un collier de perles; puis des épaules blanches et fermes où il y a de la force d'hercule et de la faiblesse et du charme de l'enfant de deux ans. » Toutes ces femmes du peuple sont charmantes, mais bientôt Gérard s'adresse aux grandes dames; il est présenté un soir dans un salon tout marbres, velours et or. Trois femmes sont là : l'une est viennoise, c'est la maîtresse de maison ; l'autre est italienne ; la troisième est anglaise. Gérard a bien dîné, il a bu des vins de France et de Hongrie, il est élégamment mis, fait du paradoxe, ce qui est très neuf à Vienne, parle peu, ce dont on se plaint.

mais parle très bien quand il s'écbaufle, ce qui plaît aux femmes qui lui plaisent également beaucoup, l'Anglaise surtout, peut-être. « Elle est si bien assise dans son fauteuil; de si beaux cheveux blonds à reilets rouges, la peau si blanche; de la soie, de la ouate et des tulles, des perles et des opales : on ne sait trop ce qu'il y a au milieu de tout cela, mais c'est si bien arrangé I » — Le lendemain, Gérard est présenté par un comte chez l'autre, chez l'Italienne ; elle renvoie tout le monde sous un prétexte et... reste seule avec Gérard. Tout cela est très bien, mais Gérard, qui n'est pas un fat, nous apprend que cela a mal fini. Quel dommage! Pourtant il s'amuse tout de même, envoie ses impressions au journal la Presse (28 janvier, 5 mars, 28 juin i8/io), écrit à tous ses amis, éprouvant le besoin de leur montrer qu'il n'est plus malheureux. Hélas! ce n'est qu'une manière de s'abuser, de fuir l'amour ancien dont il souffre toujours, et ce qu'il donne pour un état constant de son esprit n'est qu'une surexcitation fiévreuse, un étourdissement. « J'aîfectai la joie et l'insouciance, dit-il plus tard dans Aurélia; je courus le monde, follement épris de la variété et du caprice; j'aimais surtout les costumes et les mœurs bizarres des populations lointaines ; il me semblait que je déplaçais ainsi les conditions du bien et du

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mal, les termes, pour ainsi dire, de ce qui est sentiment pour nous autres Français. Quelle folie, me disais-je, d'aimer ainsi d'un amour platonique une femme qui ne vous aime plus ! Ceci est la faute de mes lectures; j'ai pris au sérieux les inventions des poètes, et je me suis fait une Laure ou une Béatrix d'une personne ordinaire de notre siècle... Passons à d'autres intrigues et celle-là sera vite oubliée. )) Malheureusement, l'oubli n'est pas possible à cette tête surexcitée. Gérard pense toujours à Jenny, il pense même à la mort au milieu de ses plaisirs. Un soir, par exemple, ayant rencontré son ami Alexandre Weill, il se promenait avec lui dans la campagne, sur les bords du Danube : (( Voyez donc, cher ami, voyez donc, lui dit-il, comme cet endroit serait bien fait pour nous aider à sortir proprement de la vie. Le cœur vous en dit-il *.^^ »

Weill, qui ne se sentait aucun goût pour la mort, détourna rapidement la conversation, mais Gérard n'en continua pas moins à rouler en lui de sombres pensées. Maintenant, d'ailleurs, il se juge coupable; il ne pourra jamais retrouver le cœur de celle qu'il aime, car la faute qu'il a commise est impardonnable! Quelle faute .^ Ohl ne la cherchons pas dans la

Pli. Audcbrand. Lauriers et Cyprès.

réalité des choses, mais bien dans ces rêves, dans ces croyances occultes qui embarrassent de plus en plus son imagination. Naguère, dans un mouvement d'égarement et de colère, il a anéanti toutes les reliques d'amour : lettres, boucles de cheveux ou rubans, qui établissaient un lien immortel entre leurs âmes; c'est là toute sa faute! Cependant, il crut un moment s'en distraire par l'illusion d'un autre amour. Quelle est donc cette femme que l'Europe entière connaît et admire par sa beauté et son talent, et à laquelle Georges Bell et Gérard luimême (Aurélia) font allusion, sans toutefois la nommer? N'est-ce pas Marie Pleyel, qui fut aimée de Berlioz et qui alors enchantait Vienne en compagnie de Liszt, de Strauss et du violoniste Bériot? Cela en a bien l'apparence, car, dans la préface de Lorely, Gérard convient l'avoir adorée, c'est son mot, et, dans un article des Débats, Jules Janin parle d'elle a propos de Gérard. Marie Pleyel, que son rare talent faisait appeler la Corinne da piano, était, de plus, fort jolie et piquante avec sa tête nonchalamment penchée sur son épaule, et son visage ovale, tout gracieux et rêveur sous sa chevelure à bandeaux. Qui donc Gérard eût-il pu voir de beau et d'illustre à Vienne alors qu'elle était là "è Quoi qu'il en soit, après une soirée où cette nouvelle idole avait été à la fois naturelle et pleine d'un

charme dont tous éprouvaient l'atteinte, Gérard se sentit épris d'elle à ce point qu'il ne voulut pas tarder un instant à lui écrire. Il était si heureux de sentir son cœur, qu'il croyait mort, éprouver un nouvel amour! La lettre partie, il eut peur d'avoir été trop vite et alla rêver, dans la solitude, à ce qu'il croyait une profanation de ses souvenirs. Le lendemain, il revit l'aimée. Elle se montra sensible à ce qu'il lui avait écrit, tout en manifestant quelque étonnement d'une ferveur si soudaine. Gérard essaya de la convaincre, mais il ne put luimême retrouver le diapason de son style, et, tout en pleurant, fut réduit à avouer à cette femme qu'il lui parlait de l'amour éprouvé pour une autre. En réalité, c'était à Jenny Colon qu'il avait écrit.

Il partit donc de Vienne, tristement. Il partit ayant une amie et une confidente de plus, mais convaincu davantage qu'il ne pourrait jamais plus aimer. Il remonte vers le nord, passe à Karlsruhe, se trouve à Anvers le 22 octobre (lettre à son père) et le 6 novembre à Bruxelles. Jenny Colon s'y trouvait justement. Depuis son brusque mariage, elle courait le monde avec son époux et jouait là ce même Piquillo que Gérard avait écrit pour elle trois ans auparavant. A cette même époque, Marie Pleyel était rappelée à Bruxelles par une maladie de sa

mère. Celte coïncidence nous semble prouver à nouveau qu'il s'agissait d'elle. Musicienne, elle ne pouvait manquer de rencontrer dans les sociétés une artiste lyrique comme Jenny Colon, et elles durent faire connaissance un soir. Les confidences du pauvre amoureux de Vienne l'avaient tristement éclairée et elle saisit là une occasion d'attendrir à son égard celle qui l'avait exilé de son cœur. De sorte qu'un jour, se trouvant dans un salon, Gérard vit Jenny Colon venir à lui et lui tendre la main : « Comment interpréter, dit-il, cette démarche et le regard profond et triste dont elle accompagna son salut .^^ J'y crus voir le pardon du passé, l'accent divin de la pitié donnait aux simples paroles qu'elle m'adressa une valeur inexpriprimable, comme si quelque chose de la religion se mêlait aux douceurs d'un amour jusque-là profané, et lui imprimait le caractère de l'éternité. »

Gérard était plein de joie. Malheureusement des devoirs impérieux le rappelaient à Paris. Il y partit de suite, passant par Liège, et prenant la résolution de n'y rester que peu de jours pour revenir aussitôt près de ses deux amis. Mais, hélas I depuis longtemps, et sans qu'il s'en rendît compte encore, le songe s'était épanché pour lui dans la vie réelle. Rappelonsnous son éternel besoin d'identifier ses aflec-

lions, ses souvenirs, les moindres choses, avec les fantômes insubstants des époques passées. Cela ajouté aux pertes d'argent, aux veilles, aux voyages effectués dans des conditions bizarres et déprimantes, a surexcité sa machine nerveuse dont il n'est plus maître, et la première crise va se produire. Un soir, vers minuit, comme il remontait un faubourg parisien 011 se trouvait sa demeure, il remarqua, levant les yeux par hasard, le numéro d'une maison éclairé par un réverbère. Ce nombre était celui de son âge. Aussitôt, en baissant les yeux, il vit devant lui une femme au teint blême, aux yeux caves, qui lui semblait avoir les traits d'Aurélia : (( C'est sa mort ou la mienne qui m'est annoncée, » dit-il. 11 eut alors un rêve bizarre et symbolique oii tombait un être démesuré qui voltigeait péniblement à travers des nuages : « Il était coloré de teintes vermeilles, et ses ailes brillaient de mille reflets changeants. Vêtu d'une robe longue à plis antiques, il ressemblait à l'ange de la Mélancolie d'Albrecht Durer. »

C'était cette fois, et pour toujours, l'ivresse du rêve emportant la raison et la submergeant comme une marée envahissante. Le génie est tout proche de la folie ; Gérard avait franchi la limite sans s'en apercevoir. Aucune hérédité ne semblait pourtant l'y prédisposer. C'est la

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mauvaise hygiène morale non moins que physique, les vieux livres de Montagny et l'enfance amoureuse et bizarre qui trouvaient là leur aboutissement autant que la vie bohémienne et noctambule. De plus, la vieille Germanie, si touffue avec ses mystères et ses légendes, l'avait profondément troublé. Si Gérard est, dans une certaine mesure, la victime du romantisme, c'est du romantisme allemand. L'Allemagne lui avait versé trop jeune un vin trop fort, il semblerait que ce fût celui que le diable fait jaillir des tables de la taverne d'Auerbacli pour troubler la cervelle des malheureux buveurs.

Le cas de Gérard était celui que les aliénistes appellent la folle avec conscience. Les idées n'y sont nullement incohérentes, mais seulement distraites par une idée fixe qui en absorbe par moments toute l'activité. Pour Gérard, cette idée fixe, c'était Jenny Colon, ou plutôt l'idéal d'amour qu'il s'était formé et qu'il poursuivait partout, aussitôt repris que déçu.

Alors commença pour lui la période d'étonnement qui fut délicieuse. Le monde avait changé de forme, tout prenait parfois un aspect double, et cela, dit- il, (( sans que le raisonnement manquât jamais de logique, sans que la mémoire perdît les plus légers détails de ce qui m'arrivait. Seulement, mes actions, insensées en apparence, étaient soumises à ce que l'on

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appelle illusion, selon la raison humaine ».

Malheureusement, Gérard passa rapidement de la pensée aux actes, et il ne fut bientôt plus possible de l'excuser. Un jour, par exemple, on le rencontra dans le jardin du Palais-Royal, traînant un homard A^vant au bout d'une faveur bleue. Ses amis résolurent alors de le surveiller et de le soigner, et cela à sa grande indignation : (c En quoi, disait-il, un homard est-il plus ridicule qu'un chien, qu'un chat, qu'une gazelle, qu'un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre? J'ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n'aboient pas et n'avalent pas la monade des gens comme les chiens si antipathiques à Gœthe, lequel pourtant n'était pas fou. »

Il était d'ailleurs temps de le soigner, car il allait devenir plus extravagant encore. Le jour qui suivit son rêve pénible, il visita tous ses amis, qu'il surprit par ses conversations mystiques et sa loquacité singulière. Il dissertait sur la peinture et la musique, définissait à son point de vue la génération des couleurs et le sens des nombres. Le voyant troublé, on voulut le reconduire chez lui; il dit qu'il ne rentrait pas et qu'il allait vers l'Orient. On le laissa. C'était un soir de fin de Carnaval, la foule emplissait les rues, tout égayée dans ses déguisements, et l'aspect de ces gens qui n'avaient ni

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leur costume ni leur visage habituels égara tout à fait Gérard. Il se vit transporté dans une autre époque, et, ne comprenant plus comment il se trouvait en noir au milieu de tant d'habits bariolés, il courut dans une rue solitaire et commença à se dévêtir, chantant un hymne mystérieux qu'il se persuadait avoir entendu dans une vie antérieure, et marchant, sans la quitter des yeux, vers une étoile qui avait, paraît-il, une influence sur sa destinée. Il se sentait comme aspiré par elle, et bientôt, tout nu sous les astres, il resta là les bras étendus, attendant la minute précise oia un rayon stellaire attirerait son ame. Une ronde de nuit le surprit dans cet état, le réveillant au son des pas et des crosses. Gérard voulut se défendre, il se défendit mcme éperdument, sans comprendre.

Enfm on l'emmena au poste. Etendu sur le lit de camp, il fit des rêves admirables de coloration et de diversité, à travers lesquels il lui sembla entendre les soldats s'entretenir d'un être arrêté comme lui. Alors, lui revint à l'esprit cette tradition bien connue en Allemagne et en Egypte d'après laquelle chaque homme a un double qu'il n'aperçoit que lorsque sa mort est proche. Il fut pris d'une grande angoisse, surtout quand il crut voir, quand il vit distinctement deux de ses amis venir le réclamer au poste, et un autre homme sortir avec eux.

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Il fit tant de bruit, protesta de telle manière qu'on le mit au cachot, oii il resta plusieurs heures dans le coma. Enfin les mêmes amis qu'il avait pressentis et cru reconnaître vinrent réellement le chercher, en voiture, et il partit avec eux. Il était calmé, et dîna assez tranquillement en leur compagnie, mais, exactement à la même heure que la veille, influencé par la peur de son retour, il tomba foudroyé. C'était le 21 mars iS/Ji. On le transporta bien vite chez le docteur Esprit Blanche, rue de Norvins, à Montmartre. Il y resta jusqu'au 2 1 novembre. La santé lui revint assez rapidement, avec le renouveau : (( La maison oii je me trouvais, dit-il, située sur une hauteur, avait un vaste jardin planté d'arbres précieux. L'air pur de la colline oii elle était située, les premières haleines du printemps, les douceurs d'une société toute sympathique, m'apportaient de longs jours de calme.

■ (( Les premières feuilles des sycomores me ravissaient par la vivacité de leurs couleurs, semblables aux panaches des coqs de Pharaon. La vue, qui s'étendait au-dessus de la plaine, présentait du matin au soir des horizons charmants dont les teintes graduées plaisaient à mon imagination. Je peuplais les coteaux et les nuages de figures divines dont il me semblait voir distinctement les formes. »

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Les huit mois qu'il passa de celle façon furent 1res doux. Tous ses amis venaient lui rendre visite, et il aimait davantage parmi eux (( ceux qui, par une patiente complaisance ou par suite d'idées analogues aux siennes, lui faisaient faire de longs récits des choses qu'il avait vues en esprit )). Ces choses étaient délicieuses. Tout ce qui avait impressionné son enfance et sa jeunesse, tout ce qu'il avait ressenti enfin s'y pressait et s'y déroulait tour à tour dans un chaos admirable. C'était comme une page d'Erasme avec des dessins d'IIolbein et d'Albert Dilrer. On y voyait les bords du Rhin avec leurs coteaux de vignes et leurs burgs démantelés ; Monlagny avec ses alentours empanachés de bruyères, le vieil oncle et sa maison blanche, les jeunes tantes, et aussi Adrienne, grandissante dans la lumière, « semblant s'évanouir dans sa propre grandeur » et confondant peu à peu sa forme avec celle des jardins et des parterres environnants. Les intérieurs étaient propres et polis, et les oiseaux y parlaient, comme dans les fables. On y voyait des peintures flamandes et aussi le lit renaissance à colonnes, acheté pour Jenny Colon.

Une fois, le jardin dans lequel il se trouvait se transforma en cimetière. Dans sa pensée, cela signifiait qu'Aurélia était morte. Il ne s'en aflligea point, ce n'était là qu'une transfigura-

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tion de l'âme qu'il aimait, et, croyant n'avoir lui-même que peu de temps à vivre, il était sûr de la revoir dans un monde où les cœurs aimants se retrouvent; car, dans ce chaos, l'idée de l'immortalité dominait, et il était très heureux d'en vaincre le doute éternel : « C'est donc vrai, disait-il en rêve à son vieil oncle, qu'il était ravi de voir distinctement au milieu de beaucoup de personnes connues; c'est donc vrai, nous sommes immortels et nous conservons ici les images du monde que nous avons habité. Quel bonheur de songer que tout ce que nous avons aimé existera toujours autour de nousl... J'étais bien fatigué de la vie. » — Et l'oncle répondait : (( Le néant n'existe pas dans le sens qu'on l'entend; mais la terre est elle-même un corps matériel dont la somme des esprits est l'âme. La matière ne peut pas plus périr que l'esprit, mais elle peut se modifier selon le bien et selon le mal. Notre passé et notre avenir sont solidaires. Nous vivons dans notre race, et notre race vit en nous. » Et tous les siècles écoulés se découvraient à Gérard : (( Il me semblait voir une chaîne non interrompue d'hommes et de femmes en qui j'étais et qui étaient moi-même ; les costumes de tous les peuples, les images de tous les pays apparaissaient distinctement à la fois, comme si mes facultés d'attention s'étaient multipliées sans se

confondre, par un phénomène d'espace analogue à celui du temps qui concentre un siècle d'action dans une minute de rêve. »

Et Gérard marchait au milieu de tout cela, (( ses pieds s'enfonçaient dans les couches successives des édifices de différents âges » ; il ne s'arrêtait pas seulement aux traditions modernes de la création, sa pensée remontait au delà. Les premiers germes se débattaient : « Du sein de l'argile encore molle s'élevaient des palmiers gigantesques, des euphorbes vénéneux et des acanthes tortillés autour des cactus ; — les figures arides des rochers s'élançaient comme des squelettes de cette ébauche de création, et de hideux reptiles serpentaient, s'élargissaient ou s'arrondissaient au milieu de l'inextricable réseau d'une végétation sauvage. La pâle lumière des astres éclairait seule les perspectives bleuâtres de cet étrange horizon; cependant, à mesure que ces créations se formaient, une étoile plus lumineuse y puisait les germes de la clarté. »

Puis ces monstres changeaient de formes et se livraient à de gigantesques combats auxquels Gérard prenait part, s'étant lui-même transformé. C'étaient les points douloureux de son état. Partout pleurait, languissait, mourait, renaissait l'éternelle souffrance. Il y avait là toute une échelle ascendante des êtres, une espèce

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de transformisme à la fois idéal et réel, d'oii tombaient sur la terre des esprits révoltés qui y apportaient les secrets divins de la Kabbale; puis le déluge universel submergeait tout cela.

Au milieu de ces interminables rêves, la seule cbose réelle qui plût a Gérard, c'était de fixer ses images favorites. Alors, il ramassait des cbarbons et des morceaux de briques et traçait de grandes fresques sur les murs. Aurélia y trônait au centre sous les traits d'une divinité : (( Sous ses pieds tournait une roue, et les dieux lui faisaient cortège. » Bientôt, il coloria cette image chérie en exprimant le suc des herbes et des fleurs ; il la reproduisit sur du papier qu'on lui donnait. Maxime du Camp a eu un de ces dessins en sa possession : « C'est, dit-il, un mélange de littérature, de magie et de kabbale qui est indéchiffrable. Tout gravite autour d'une femme géante, nimbée de sept étoiles, qui appuie ses pieds sur le globe oii rampe le dragon, et qui symbolise à la fois Diane, sainte Rosalie et Jenny Colon*. »

Cela ne lui suffisait pas encore. Il modela avec de l'argile le corps de celle qu'il aimait, (( mais, ajoute-t-il, tous les matins mon travail était à refaire, car les fous, jaloux de mon bonheur, se plaisaient à en détruire l'image »,

* Souvenirs litléroires.

Peu à peu, cependant, le calme rentra dans son esprit qui survécut à cet horrible ébranlement. Gérard reprit pied dans le réel, mais à son grand déplaisir. Tout lui semblait insipide en comparaison des délices qu'il avait goûtées. Déjà il avait pleuré son rêve qui lui échappait : (( Je me mis à pleurer à chaudes larmes, comme au souvenir d'un paradis perdu. Là, je sentis amèrement que j'étais un passant dans ce monde à la fois étranger et chéri, et je frémis à la pensée que je devais retourner dans la vie. »

Il y retournait néanmoins de temps en temps, car l'amélioration progressive de son état lui permettait de sortir, sous la garde d'un infirniier, et d'aller voir ses amis. Il allait ainsi chez Gautier, chez Alphonse Karr, chez Balzac, aux Jardies; un soir, il voulut même dîner place Royale, chez Victor Hugo. La chose était facile ; il convenait seulement que Gérard ne bût pas trop de vin pur et ne veillât pas trop tard. Donc, quelque temps avant le dîner, Victor Hugo, aidé d'Alphonse Karr, dosa soigneusement un mélange de vin et d'eau, recacheta les bouteilles, enfin, fit tout ce qu'il était nécessaire pour abuser, dans son intérêt, le malheureux convive.

Mais celui-ci, très fin malgré tout, ne se laissa pas prendre à cette supercherie. Il n'en dit rien toutefois pendant le dîner et fut même

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gracieux et spirituel, mais à la fin, mettant son manteau pour partir, il dit malicieusement à Hugo et à Karr, stupéfaits : « Vous savez, ceux qui croient que j'ai pris pour du vin ce que l'on m'a fait boire ce soir, ceux-là se trompent, et beaucoup. »

Gérard était donc à peu près guéri, il l'eût même été tout à fait, et par conséquent capable de rentrer dans la vie, s'il ne se fût obstiné à nier qu'il ait jamais été malade.

Le jour où il fut assez calme pour en convenir, on lui donna son laissez-passer. C'était le 21 novembre 18/I1. En réalité, il n'avait pas démordu un seul instant de son idée, ce que prouve cette lettre écrite à Ida Ferrier ^]\|me Alexandre Dumas), et faussement datée du 9 novembre* :

(( Ma cbère madame,

(( J'ai rencontré hier Dumas, qui vous écrit aujourd'hui. Il vous dira que j'ai recouvré ce que l'on est convenu d'appeler la raison, mais n'en croyez rien. Je suis toujours et j'ai toujours été le même, et je m'étonne seulement que l'on m'ait trouvé changé pendant quelques jours du printemps dernier.

(( L'illusion, le paradoxe, la présomption,

* Revue des Documents Jùstoriques, tome V.

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sont toutes choses ennemies du bon sens dont je n'ai jamais manquél Au fond, j'ai fait un rêve très amusant et je le regrette; j'en suis même à me demander s'il n'était pas plus vrcd que tout ce qui me semble seul explicable et naturel aujourd'hui, mais comme il y a ici des médecins et des commissaires qui veillent h ce qu'on n'étende pas le champ de la poésie aux dépens de la voie publique, on ne m'a laissé sortir et vaquer définitivement parmi les gens raisonnables que lorsque je suis convenu bien formellement d'avoir été malade, ce qui coûtait beaucoup à mon amour-propre, et même à ma véracité. (( Avoue I avoue! » me criait-on, comme on faisait jadis aux sorciers et aux hérétiques, et pour en finir, je suis convenu de me laisser classer dans une affection définie par les docteurs, et appelée indifféremment Théomanie ou Démonomanie dans le dictionnaire médical. A l'aide des définitions incluses dans ces deux articles, la science a le droit d'escamoter ou de réduire au silence tous les prophètes et voyants prédits par l'Apocalypse, dont je me flattais d'être un. Mais je me résigne à mon sort, et, si je manque à ma prédestination, j'accuserai le docteur Blanche d'avoir subtilisé l'esprit divin.

(( Je me trouve tout désorienté et tout confus en retombant du ciel où je marchais de plain-

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pied, il y a quelques mois. Quel malheur qu'à défaut de gloire la société actuelle ne veuille pas toujours nous permettre l'illusion d'un rêve continuel. Il me sera resté du moins la conviction de la vie future et la sympathie immortelle des esprits qui se sont choisis ici-bas. »

Cette charmante lettre est-elle d'un homme complètement guéri.^ Comme on sent bien, en la lisant, que Gérard n'est pas convaincu un seul instant de sa maladie, et qu'il continuera éternellement son rêve, croyant seul être dans le vrai, et se contentant de railler spirituellement, comme il vient de le faire, la folie et les aliénistes.

Cependant, tout le monde s'était ému de la maladie de Gérard. On le crut, sinon mort, du moins à jamais perdu dans le naufrage de sa raison, et chacun lui conféra, avec empressement, des honneurs qu'il croyait posthumes. Dès ses premiers désordres cérébraux, le i^' mars i8/ii, Jules Janin écrivait à ce propos douze colonnes dans les Débats. Elles sont charmantes, quoique très fantaisistes. Par exemple, faisant allusion au récent voyage de Gérard à Vienne, Janin parle fort d'une réception chez le prince de Metternich. Gérard corrigea plus tard cette erreur : (( J'ai rencontré bien des fois ce diplomate célèbre, disait-il, mais je ne me

suis jamais rendu chez lui. Peut-être m'a-t-il adressé quelque phrase polie, peut-être l'ai-je complimeiilé sur ses vignes du Danube et du Rhin, voilà tout. ))

Ce bel article n'en traversa pas moins toute l'Europe et vint attrister celte même Autriche qui avait vu Gérard : a Quel dommage, disaiton, il est mort, une vive intelligence, bonne surtout, sympathique à notre Allemagne comme à une seconde mère, — et que nous apprécions seulement depuis son dernier instant illustré par Jules Janin... » On était en efï'et si persuadé de sa mort, là-bas, qu'on allait refuser de le reconnaître dans le nouveau voyage qu'il entreprit tout de suite aux mêmes lieux afin de faire oublier à Paris le bruit fâcheux de sa maladie : (( Vous qui passez parmi nous, lui disaiton, pourquoi dérobez-vous la seule chose qu'il ait laissée après lui, un peu de gloire autour de son nom. Nous les connaissons trop, ces aventuriers de France qui se font passer pour des poètes, vivants ou morts, et s'introduisent ainsi dans nos cercles et dans nos salons. )) Pourtant, dans les milieux oii on le connaissait particulièrement, on fut bien forcé de se rendre à l'évidence, mais, dit-il, on ne m'accueillait pas sans quelque crainte, en songeant aux vieilles légendes germaniques de vampires et de morts fiancés. Néanmoins, il ne s'ennuva

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pas à Vienne ; il y retrouvait les mêmes plaisirs, librement goûtés, et tout eût été pour le mieux si les besoins d'argent ne l'eussent embarrassé. Les premiers jours de 18/I9, il écrit timidement à son père pour lui emprunter cinq cents francs dont il a grand besoin. Ils lui donneront le loisir d'entreprendre des travaux sérieux qui prouveront aux éditeurs et au public qu'il est tout à fait guéri. Malheureusement, ce n'est pas tout simple avec le docteur Labrunie. Nous nous souvenons de cet homme dur qui n'aide en rien son fds et lui garde un profond ressentiment d'avoir embrassé la carrière des lettres. Malgré cela, Gérard lui écrit : « Tu dois voir que je n'ai pas perdu de temps dans la carrière que j'ai suivie. Quelques raisons que tu aies pu avoir dans les commencements d'en craindre les hasards, tu peux aujourd'hui mesurer le point 011 je suis et ceux où je touche. »

En effet, Gérard est célèbre aujourd'hui. En cette année i84i , la Revue de Paris a publié ses Amours de Vienne, et chacun a goûté avec ravissement ce pétillement d'humorisme qui semble donner à la France un Sterne avec le style de Diderot. Celte fois, le père se laisse fléchir, les raisons que donne son iils sont si touchantes en leur amère vérité! Il lui dit : (( Les jeunes gens qu'une malheureuse ou heureuse vocation pousse dans les arts ont, en

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vérité, beaucoup plus de peine que les autres, par l'élernelle méfiance qu'on a d'eux. Qu'un jeune lionnme adopte le commerce ou l'industrie, on fait pour lui tous les sacrifices possibles, on lui donne tous les moyens de réussir et, s'il ne réussit pas, on le plaint et on l'aide encore. L'avocat, le médecin, peuvent être fort longtemps médecin sans malades ou avocat sans causes, qu'importe! leurs parents s'ôtent le pain de la bouclie pour le leur donner. Mais riiomme de lettres, lui, quoi qu'il fasse, si haut qu'il aille, si patient que soit son labeur, on ne songe pas même qu'il a besoin d'être soutenu aussi dans le sens de sa vocation, et que son état, peut-être aussi bon matériellement que les autres, — du moins de notre temps, — doit avoir des commencements aussi rudes. Je comprends tout ce qu'il peut y avoir de déceptions, de craintes et sans doute de tendresse froissée dans le cœur d'un père ou d'une mère; mais, hélas I l'histoire éternelle de ces sortes de situations, consignées dans toutes les biographies possibles, ne devrait-elle pas montrer qu'il existe une destinée qui ne peut être vaincue? Il faudrait donc, après une épreuve suffisante, après la conviction acquise d'une aptitude vraie, en prendre son parti des deux parts et rentrer dans les relations habituelles, dans la confiante et sympathique amitié qui

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règne d'ordinaire entre pères et enfants déjà avancés dans la vie. Si, depuis quatre ans, je n'avais su que tu avais besoin de ne faire aucune dépense excessive, certainement il y aurait eu des instants oii une aide très légère m'aurait fait gagner beaucoup de temps. Le travail littéraire se compose de deux choses : cette besogne des journaux qui fait vivre fort bien et qui donne une position fixe à tous ceux qui la suivent assidûment, mais qui ne conduit malheureusement ni plus haut ni plus loin. Puis, le livre, le théâtre, les études artistiques, choses lentes, difficiles, qui ont besoin toujours de travaux préliminaires fort longs et de certaines époques de recueillement et de labeur sans fruit; mais aussi, là est l'avenir, l'agrandissement, la vieillesse heureuse et honorée. »

On voit que Gérard était devenu tout à fait raisonnable. Il revint à Paris dans ces bonnes dispositions au printemps de 18/I2. On a peu de documents sur cette année. Est-ce pour s'assagir encore qu'il écrivit au Cabinet de F Amateur : Les tentures de cuir doré et leur fabrication^ un article qui n'a pas été réimprimé.»^ Il faut croire qu'il alla se bercer et se rajeunir dans son vieux Valois, car nous voyons paraître, dans la Sylphide^ ce déUcieux et clair recueil de Chansons et légendes du Valois, qu'on retrouvera dans les Filles du Feu. Cependant, survint

un événement de la plus haute importance sur lequel il se tait. Depuis longtemps, Jenny Colon brûlait de se lancer dans le grand Opéra; nous l'avons vue échouer avec la Reine de Saba; elle devait réussir à Bruxelles. Le G juin i8/ii, pendant que son pauvre amoureux qui la croyait morte se débattait contre la folie, Jenny Colon débutait dans le rôle de Marguerite, des Huguenots. C'est la dernière fois qu'elle devait jouer. Un an après, exactement, le 5 juin 18/12, elle mourait à Paris, d'autres disent à Bruxelles, n'ayant que trente-quatre ans, l'âge de Gérard. (( Elle résistait à la mort, dit Jules Janin ; elle appelait la vie à son aide... Il fallut se soumettre : elle est morte en pleurant, la blonde et douce Jenny, si joyeuse I Douce image, pale et mélodieux sourire!... » Jenny Colon fut enterrée à Montmartre. Gérard l'accompagnat-il au cimetière .^^ Ses amis prudents l'en détournèrent-ils, dans la crainte d'une rechute.^ — Plus tard, il parle d'un papier qui lui aurait été donné le jour oii la tombe d'Aurélia fut creusée, afin qu'il puisse la retrouver, voilà tout. Il était d'ailleurs heureusement distrait, depuis ses récents voyages, par l'idée d'une longue tournée en Orient : « Où vais-je.^ disait-il en se promenant au soleil couchant sur les hautes terrasses de Genève; où peut-on souhaiter d'aller en hiver .^ Je vais au-devant du printemps,

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je vais au-devant du soleil... Il flamboie à mes yeux dans les brumes colorées de l'Orient. » Un peu plus tard, sur une promenade de Vienne, il avait vu passer le prince Puckler- Muskau dans une calèche que tout le monde suivait : « C'est pourtant ce prince fantastique et désormais médiatisé qui m'avait donné l'idée de parcourir l'Afrique et l'Asie, écrit-il. Lui aussi avait été cru mort, ce qui donna sujet à une foule de panégyriques et commença sa réputation... Il ramenait d'Egygte une Abyssinienne cuivrée qu'on voyait assise sur le siège de sa voiture, à côté du cocher. La pauvre enfant frissonnait dans son habbarah quadrillé, en traversant la foule élégante, sur les glacis et les boulevards de la porte de Carinthie, et contemplait avec tristesse le drap de neige qui couvrait les gazons et les longues allées d'ormes poudrées à blanc. »

Est-ce le regard brillant de cette passante cuivrée qui avait jeté un sort à Gérard.»^ Depuis ce jour, il ne fit plus que rêver à l'Orient. Enfin il partit au mois de décembre. A Noël, il est à Lyon, et le i" janvier i843 à Marseille, où il s'embarque, cinglant vers le soleil et connaissant enfin, comme dit Byron, la liberté sur les mers I

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