‹ Gérard de Nerval, la vie et l'œuvre, 1808-1855Chapitre 7 sur 16 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Voyage en Orient. — Malte, Cérigo. — L'archipel grec. — Alexandrie. — Séjour au Caire. — Une noce aux ilambeaux.

— Inconvénients du célibat. — Gérard cherche une femme.

— Bons et mauvais partis. — Les aimées... mâles. — Le bazar des esclaves. — Gérard prend le costume arabe. — Retour des pèlerins de la Mecque. — Zeynab. — Madame Bonhomme. — Les AlVites. — Visite aux Pyramides. — Départ du Caire. — Le INil. — Choubrah. — Damiette.

— La Bombarde Santa Barbara. — Incidents. — Les côtes de Syrie, — Beyrouth. — Madame Cariés. — Séjour dans la montagne. — Druscs et Maronites. — Un combat. — Retour à Beyrouth. — Salcma. — Le cheik Eschérazy. — De Beyrouth à Saint-Jean-d'Acre. — Visite au pacha d'Acre.

— Fiançailles. — De Beyrouth à Constanlinople. — Les nuits du Ramazan. — Gérard et les religions. — Retour en

France.

De sa voix attendrie Gérard dit la féerie Et le songe riant De l'Orient.

Th. de Banville. L'Aube Romantique.

Si quelques lettres ne nous en détournaient, nous pourrions suivre, allant en Orient avec Gérard, un charmant itinéraire, celui qui forme son journal à la suite des Amours de

Vienne. Il nous conduirait d'abord en chemin de fer de Vienne à Trieste, oii nous nous embarquerions sur un bateau autrichien. Ensuite, sans souci d'un temps épouvantable, nous descendrions l'Adriatique jusqu'à Corfou, pour cingler enfin vers la Grèce au milieu de la tempête. Malheureusement, il est prouvé par la correspondance qu'après avoir traversé Lyon Gérard s'embarqua à Marseille, faisant voile vers Malte, oii il se trouve le 8 janvier i8/i3. Serait-ce dire qu'il n'a pas fait dans l'archipel grec ce voyage qu'il nous conte de si alerte manière.^ Certes, non! Mais, pendant son hiver à Vienne, il confesse avoir vécu constamment dans un rêve dont il espérait même ne jamais revenir. Distrait par ce rêve, toujours mystérieux et plein de restrictions, n'osant confier à la poste impériale qui les ouvre une lettre confidentielle, peut-être confond-il; peut-être, pour donner plus d'harmonie à son livre, reliet-il volontairement Vienne à l'Orient.^^ D'autre part, Arsène Houssaye prétend l'avoir rencontré à Venise s'embarquant pour Conslantinople*, et rien, ni dans sa correspondance ni ailleurs, ne fait allusion une seule fois à Venise. Donc, puisqu'aucun document précis ne nous permet d'établir la date de ce voyage aux

* Arsène Houssajc. Souvenirs de Jeunesse.

Cyclades, reprenons à partir de Malte l'itinéraire de Gérard que nous ne quitterons plus, et faisons Yoile avec lui vers Cérigo, l'ancienne Cythère, l'île des Amours. C'était une grande joie pour notre ami que de voir l'étoile du matin rayonner sur la mer d'Ionie. Son enthousiasme croît à mesure que les côtes grandissent à l'horizon, et sa journée commence comme un chant d'Homère. Il voit la Grèce sortir des eaux avec le soleil, et là-bas, là-bas, c'est Cylhère aux rochers de porphyre, Cythère tout empourprée, l'île de Vénus! — Mais, hélas! pour un rêveur éveillé comme Gérard qui imaginait Cythère à travers les brumes colorées de AVatteau, et qui volontiers eût pris la houlette enrubannée et agrafé le manteau de soie du berger galant pour aborder, il était dur de toucher la réalité et de voir que Cylhère n'avait rien conservé de sa beauté. Pas un arbre, pas une rose, pas un coquillage sur la rive où se trouva la conque diaprée de Cypris , et , pour habitants , rien qu'un mauvais chasseur tirant aux bécasses et aux pigeons, et des soldats écossais regrettant les brouillards frigides de leur pays.

Gérard est tout désenchanté : (( i\e suis-je pas toujours, dit-il, le fils d'un siècle déshérité d'illusions qui a besoin de toucher pour croire et de voirie passé... sur ses débris. ^^ Il ne m'a pas suffi de mettre au tombeau mes amours de

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chair et de cendre, pour bien m'assurer que c'est nous, vivants, qui marchons dans un monde de fantômes. » Hélas I il aura bien d'autres désenchantements encore. Tout d'abord, en abordant à San-Nicolo, il avait entrevu un petit monument qui, de loin, semblait une statue... De près, ce n'était plus qu'un gibet à trois branches dont une était garnie. Ainsi, il vivait là avant Baudelaire ce beau poème des Fleurs du Mal où l'auteur croit se reconnaître dans un pendu symbolique travaillé et saigné, comme par des vices et des remords, par l'essaim inassouvi des oiseaux et des bêtes de charnier.

Pour se consoler, il cherche les ruines des temples à Vénus ; plus rien que des moulins à eau sur la surface de l'île. Enfin, Aplunori lui donne une compensation. Avant d'atteindre ses murs, il rencontre un petit bois de mûriers et d'oliviers où l'aloès et le cactus se hérissent parmi les broussailles, et, sur un débris d'ancienne arcade, il peut lire ces mots gravés en grec sur le marbre : guérison des cœurs. Hélas I trouvera-t-il jamais de quoi guérir le sien, lui qui souffre toujours! S'il est ici, c'est qu'il a voulu mettre l'étendue des mers entre lui... et un doux et triste souvenir; et maintenant, pour se distraire, il faut qu'il aille, qu'il se fuie lui-même! Avant de

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quitter Cytlicre, il voit des débris de statues, se retrouve savant pour s'intéresser à la triple personnalité de la déesse des Amours, puis monte vers les Cyclades, et, arrivé en rade de Syra, l'ancienne Syros, foule enfin le sol de la vraie Grèce.

Alors son ravissement n'a plus de bornes: il est tout heureux de savoir le grec, de pouvoir parler aux marchands, de déchiffrer sans peine leur nom et leurs enseignes sur les boutiques. Tous ces gens parlent comme dans les dialogues de Lucien, et ce sont les jurons d'Aristophane qui resonnent sur leurs lèvres. En coudoyant ces hommes bariolés, on croirait marcher dans une comédie peuplée des Corsaires de Byron, ou de ces pirates qui rament en chantant dans les Orientales. Qu'importe qu'il y ait sur la colline une église catholique placée sous l'invocation de saint Georges! Gérard se sent païen dans ce pays oii le grand Pan a fait résonner sa flûte immortelle, et, tout enivré d'harmonie, il boit le vin des outres antiques, et, par respect, n'ose dire qu'il sent le cuir, la mélasse et la colophane. Il pourrait aller plus loin encore s'il le voulait, mais il dédaigne l'occasion que lui offre une vieille édentée dans un des moulins de Syra, et se délivre d'une trop facile conquête moyennant deux ou trois drachmes qui lui valent un talisman.

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Enfin il s'embarque pour Alexandrie sur un vaisseau français, le Léonidas. C'est une traver sée de trois jours durant laquelle il apprend la langue des pays qu'il va voir. En arrivant (i 6 janvier i8/13), il fait la connaissance d'Abdallah, un drogman qui s'attache à lui faute de plus riche voyageur. Singulier personnage que cet Abdallah, avec sa tête d'affranchi de basempire. Une longue tunique blanche couvre ses habits, un jeune noir porte sa pipe, et un petit drogman l'accompagne. Gérard se trouve presque un trop mince personnage pour ce serviteur; il le garde cependant, et, après avoir pris une cange pour remonter le Nil, arrive avec lui au Caire. Là, descendra-t-il à l'hôtel Waghorn, qui est anglais, ou bien à l'hôtel français, où son drogman refuse de le suivre sous prétexte qu'il a son rang à garder .^^ A quoi bon aller en Orient si c'est pour y retrouver la vie des hôtels de Marseille, avec un billard au rez-de-chaussée et un piano au premier étage? Mieux vaut louer tout de suite une maison dans la ville. Au Caire, pour trois cents piastres par an (75 francs), on a une fort belle maison de plusieurs étages, avec cour et jardin, pavés de marbre, galeries et escaliers ouvragés. Gérard en loue une dans quelque rue du quartier cophte; on va chercher pour cela le cheik du quartier, et l'acte est rédigé en arabe, pour six mois.

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Voilà donc Gérard propriétaire. Il lui reste à faire connaissance avec cette ville où il est mortellement triste et découragé le soir de son arrivée. Quoi I c'est là cette célèbre cité toute flamboyante du souvenir des Mille et une Nails? On heurte la foule, les chameaux, les chiens et les ânes ; la nuit tombe, tout se ferme ; seuls les moucharabys s'éclairent, et la ville semble morte dans ses quartiers entourés de murs à créneaux. Mais patience I l'Egypte est le pays des énigmes et des mystères, et elle ne se découvre que discrètement et peu à peu, pareille à ses habitantes toujours si hermétiquement voilées. C'est là un charme de plus ; il faut surprendre, deviner à ses yeux la beauté qui passe, et la femme qui se sent remarquée ainsi trouve toujours moyen de laisser voir qu'elle est belle.

Gérard, lui, ne demande qu'à voir et à surprendre, et les occasions ne lui manqueront pas. La première nuit, à peine vient-il de se coucher qu'une vague musique résonne dans la rue. C'est une noce qui passe, toute bariolée, dans les cuivres, les torches et les bougies. Gérard veut la suivre, et, réveillant bien vite sonr drogman, un long manteau de poil de chameau ou machlab sur les épaules, la barbe longue et un mouchoir tordu sur la tête, curieux et amusé, il va. Quelle joie de se mêler à

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la noce, de pouvoir entrer partout comme un invité, grâce à ce costume à peu près oriental. Le danger est dans l'ignorance du langage et des mœurs ; mais Gérard observe prudemment, pour les imiter, les mouvements des autres, et, quant au langage, il apprend de son drogman, qui d'ailleurs détournera de lui toute conversation, que le moi tayeb, prononcé de différentes manières, suffira à peu près à toutes les réponses. Aussi peut-il boire sans crainte les breuvages qu'on verse à la ronde, applaudir à la danse des aimées que des chœurs accompagnent, et recevoir sur le front l'eau de rose que des esclaves secouent de temps en temps sur la foule.

Cependant, il préfère rentrer, n'étant pas assez sûr de lui, et le lendemain, ayant dormi grasse matinée, il est encore au lit quand on lui annonce le vieux cheik qui rapporte l'argent reçu la veille pour le louage de la maison. Gérard ne comprend pas. Déplaît-il .^^ Ses mœurs sont-elles mauvaises.^ Non. Seulement il n'a pas de femme, et cela pourrait porter ombrage à tous les voisins qui ont la leur. Pas de femme. ^^ Mais Gérard n'est pas marié, que veut-on qu'il fasse .^ Qu'il quitte la maison ou choisisse une compagne au plus tôt. La loi est formelle. Pauvre Gérard! Quoi, lui, l'indépendant qui craint les chaînes et par conséquent la plus lourde de

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toutes, le mariage, va être obligé de faire en Afrique ce qu'il a toujours évité en Europe I S'il partait? Mais la vie est si douce ici, il y fait si bon vivre, à l'orientale, dans les meubles qu'il vient d'acheter! NonI il va chercher dès aujourd'hui les moyens de rester, voilà tout. Et désormais tout pour lui dépend de ce mariage; comme don César de Bazan vendu traîtreusement aux pirates d'Afrique, il va voir des femmes bleues, jaunes, vertes, sans se résoudre à en prendre aucune. Cela donne une pointe de comique à tout son voyage, et, par moments, on pense à ces délicieuses comédies de Molière où Zerbinette et Sbrigani passent, tandis qu'une marche turque fait sautiller ses flûtes dans la coulisse.

Gérard est donc décidé à prendre femme, et le voilà dans la rue, à la recherche de quelque honnête conseiller, quand un gros garçon joulTlu qui le reconnaît pour l'avoir vu sur le bateau lui saute au cou et l'emmène vers Soliman-Aga, un Turc commandant des Egyptiens, que Gérard a rencontré naguère à Corfou. Celui-là le conseillera: « MachallaJil s'écrie le Turc tout surpris, mais un jeune homme de votre âge devrait s'être déjà marié plusieurs foisi » et il fait suivre son exclamation d'un dédaigneux discours sur les Européennes, les roamis, qui sont à tout le monde, montrent

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avec impudeur leur visage entièrement nu, et sont d'ailleurs sans couleur, sans goût, et indignes même qu'un croyant leur baise les mains ; puis, en manière de conclusion, il conseille à Gérard d'embrasser le mahométisme. La chose est grave, et Gérard est plus embarrassé que jamais. Par bonheur, il lui reste un peintre, sujet français, rencontré à l'hôtel en arrivant, lequel est d'ailleurs sourd comme une borne, ce qui le rend fort difficile à interroger. Mais celuici lui dit absolument le contraire : « Ne vous mariez pas, et surtout ne prenez pas le turban! Que vous demande-t-on.^ D'avoir une femme chez vous. La belle affaire I J'en fais venir tant que je veux. Cherchez vous-même, c'est le mieux, et si vous rencontrez par hasard, n'importe où, une femme dont les vêtements, la coiffure, quelque chose indique l'envie de paraître aimable, suivez-la seulement, et si elle vous regarde en face au moment oii elle ne se croira pas remarquée de la foule, prenez le chemin de votre maison, elle vous suivra. »

Quoique périlleux, c'est facile, surtout quand le costume franc vous fait considérer partout, et Gérard se met de suite à l'œuvre. Le voilà donc parcourant la ville en tous sens, fendant la foule des rues populeuses, flânant, ayant l'air d'examiner. Enfin, devant la boutique d'un forgeron, il entend deux femmes rire derrière lui.

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Il s'élance, elles s'échappent; mais il les suit, et tombe avec elles dans un labyrinthe de bazars où les riches étoiles se déploient. Rien ne leur plaît du luxe étalé a leurs yeux; elles veulent absolument des éloITes de Gonslantinople : on leur en montre d'affreuses qui leur font pousser des cris d'admiration. Gérard s'approche, en connaisseur, prononce un tayeb qui arrête le choix des dames et... ô surprise, une d'elles l'a regardé en face! Il ne lui reste plus qu'à reprendre le chemin de sa demeure ; hélas ! tant de détours l'ont égaré et son drogman n'est pas là, c'est impossible I II continue cependant à suivre les femmes qui étouffent de petits rires en se sentant suivies, puis, les voyant pénétrer dans une maison qui, sans doute, est la leur, il entre bravement à leur suite.

Mais cela devient dangereux, car, lorsque ne voyant plus les deux femmes Gérard s'apprête à la retraite, un robuste esclave a refermé la porte, et des gens peu rassurants se montrent aux fenêtres des galeries tandis que s'avance un Tare des plus majestueux qui a l'air du maître de la maison. Dans cette situation, le pire est de rester court : aussi Gérard cherche-t-il à se justifier dans une langue qu'eût enviée M. Jourdain quand, dans le meilleur français du monde, le prétendu Turc le prie tout simplement d'entrer. Cet homme n'est en effet qu'un Français

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qui, naguère au service de l'empereur, a préféré partir que de servir la Restauration. Malheureusement, les scrupules qui l'expatrièrent ne l'ont pas suivi en Orient, et il n'a pas craint d'y devenir directeur de sérail. Il est vrai que cette fonction ne l'a pas empêché d'obtenir le grade de bey et d'épouser la fille d'un consul, la même qui, accompagnée de sa sœur, fuyait tout à l'heure l'insistance de Gérard. On pense si notre pauvre ami est confus quand il se retrouve à dîner devant ces deux charmantes personnes! Il lui faut donc abandonner ici tout projet de mariage. Il y a bien encore, dans une salle voisine tout en glaces et en porcelaines peintes, les enfants qui restent de l'ancien sérail, c'est-à-dire huit filles dont le teint varie du bistre au chocolat foncé, mais est-ce la peine de venir au Caire pour s'allier à une famille française.^ Mieux vaut chercher ailleurs.

Un vieux juif nommé Yousef se présente à propos. Ayant appris que Gérard voulait une femme, il lui amène un wékil (ambassadeur) lequel est aveugle et guidé par son fils. Ce wékil est chargé de s'entendre avec les parents des filles et de vous conduire chez elles. Aussitôt on monte k âne, et, chemin faisant, le juif indique à Gérard les quatre façons de se marier. L'une, qui a lieu seulement devant le Turc, n'est pas celle des filles très honnêtes; la se-

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conde consigne à la femme un douaire d'environ cinquante francs ; une femme pour cinquante francs, ce n'est pas cher, d'autant plus qu'on divorce quand on veut. La troisième ne vous permet pas de divorcer : cela est plus grave, et les gens scrupuleux seuls s'en accommodent. Pour la quatrième, il n'y faut pas penser. On est marié deux fois, à l'église cophte et au couvent des franciscains, et si l'on part, la femme peut vous accompagner ou vous laisser les enfants sur les bras. Cependant, en s'instruisant ainsi, Gérard est arrivé à une maison basse où on lui montre deux femmes entièrement vêtues à l'orientale, avec des grappes de pièces d'or et d'argent cachant leur chevelure. (( La première est svelte comme un palmier et a l'œil noir d'une gazelle avec un teint légèrement bistré; l'autre, plus déHcate, plus riche de contours, et d'une blancheur qui étonne en raison de la latitude, a la mine et le port d'une jeune reine éclose au pays du matin. »

Gérard est particulièrement séduit par cette dernière, qui triomphe presque de sa prudence en secouant coquettement devant lui ses magnifiques cheveux dorés : « Ma foi, dit-il, je l'épouserais bien devant le TurcI » Mais bientôt, apprenant qu'elle est déjà divorcée, malgré ses seize ans, il envoie simplement un petit présent et y renonce.

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Ainsi Gérard ne trouve pas de femme I Le juif, le îvékil et son fils s'y emploient pourtant de tout leur zèle. Cela l'amuse fort, et, comme un artiste qui fait déshabiller tous les modèles qu'il ne prendra pas, il peut passer en revue tout le beau sexe coplite. Enfin, un jeune homme bien vêtu et nommé Mahomet vient lui proposer un mariage sérieux. C'est devant le consul qu'il aura lieu ; la fille n'a pas plus de douze ans, et Gérard plaît beaucoup aux parents qui sont riches et le reçoivent très cérémonieusement. Ah! notre ami est bien près du mariage ce jour-là I La petite est si charmante malgré ses traits à peine formés! Hélas! il faudrait payer, pour l'obtenir, une dot de vingt mille piastres, soit cinq mille francs; c'est trop pour Gérard à qui il reste encore, en dernier recours, le bazardes esclaves.

Mais ce ne sont pas là ses seuls tracas. Pendant qu'on cherche une femme, il faut bien manger, et, en Orient, le problème de la cuisine est aussi difficile à résoudre que celui du mariage. Il est cependant gênant et onéreux de prendre deux fois par jour ses repas à l'hôtel. Encore, si le drogman Abdallah consentait à ceindre le tablier de maître Jacques, mais non I C'est trop au-dessous de lui, et tout ce qu'il peut faire pour Gérard qui ne saurait se nourrir de cigales et de sauterelles, c'est de lui conseil-

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1er de prendre un cuisinier qu'il trouvera chez M. Jean, cabaretier du quartier cophte, et, de plus, un des débris de l'armée d'Egypte. Cet honnête cabaretier enverra naturellement tout ce qu'on voudra. En attendant, Gérard déjeune encore à l'hôtel et va s'asseoir dans les cafés. C'est là que le sort lui réservait une nouvelle déception. S'étant assis dans le plus beau café du Mousky, il se laissait aller au charme d'une danse d'aimées, qu'il voyait pour la première fois, quand il aperçut sur la face de l'une d'elles une barbe d'au moins huit jours. O douleur I il n'avait affaire qu'à des aimées. . . mâles. Quelle chute! mais il n'a pas fini. Ce jour-là, comme il rentrait chez lui, tombant au miheu des cuisiniers envoyés par M. Jean, lesquels fumaient voluptueusement en l'attendant, il vit avec surprise des treillageurs occupés à boucher à ses frais tout un côté de la terrasse. Une veuve s'était plainte que Gérard regardait chez elle. Quand on saura que cette femme avait bien cinquante ans, on comprendra l'indignation de Gérard qui jeta dehors tout le travail des treillageurs en leur donnant congé. Malheureusement, dans sa colère, il ne pensait pas que les débris tombaient dans le jardin de la plaignante qui renvoya chez Gérard, avec les ouvriers, le vieux cheik que nous avons déjà vu. Il en profita naturellement pour renouveler à Gérard la

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nécessité de suivre la loi et de prendre une femme, si bien que, voulant savoir s'il n'y avait pas dans tout cela une supercherie pour obtenir de l'argent, Gérard prit la résolution d'aller trouver le consul de France, pour qui il avait une lettre de recommandation. Le soir même, il dînait chez lui et lui expliquait son embarras tout en savourant des vins de Grèce et de Chypre : (( On a le droit de vous expulser, dit le consul, il faut vous marier. — J'y ai renoncé, dit Gérard, la dernière femme qu'on m'a proposée m'a gâté toutes les autres, et, malheureusement, je n'avais pas assez en mariage pour elle. Mais les esclaves sont beaucoup moins coûteuses; mon drogman m'a conseillé d'en acheter une et de l'établir dans mon domicile. — C'est une bonne idée, » dit le consul. Il ne reste donc plus qu'à la mettre à exécution.

Le lendemain, Gérard et son drogman Abdallah, tous deux montés sur des ânes, se dirigent vers le bazar des esclaves. Des marchands basanés les entourent en criant : Essouad? Abesc/i? — des noires ou des abyssiniennes .^^ — Là sont des négresses qui fument et rient, un anneau dans le nez, tatouées, l'air avachi; plus loin, sous une tente, des Ethiopiennes cuivrées semblant se rattacher à la famille des quadrumanes, tendent les mains pour de-

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mander de l'argent : Bakchls! Bakchis! — Comment choisir dans ce marché humain quand on a la délicatesse de Gérard, qui se présente là avec des gants noirs qui le font prendre pour le diable, et quand on s'est enflammé naguère pour les beaux yeux des blondes Viennoises? Modestement il objecte que ces teintes sont trop foncées pour son goût, et, sur le conseil de son drogman, attend la grande fête de Mahomet qui coïncide cette année avec le retour des pèlerins de la Mecque, et qui va ramener quelques femmes sur le marché. Seulement, pour cette fête, il serait prudent de prendre le costume arabe, car les Francs ne sont guère aimés depuis la conquête d'Alger. Gérard le prend moins par prudence que par amour du pittoresque, honteux qu'il est de souiller la ville de son paletot sac et de son chapeau rond. Un matin donc, il entre dans une merveilleuse boutique de barbier tout ornée, et là se fait raser complètement la tête, ne gardant, selon son désir, qu'une seule mèche au-dessus de la tête comme celle que portent les Chinois et les Musulmans. Ensuite, la barbe taillée à la dernière mode de Stamboul, il se coiffe de deux bonnets superposés, blanc et rouge, puis, ainsi transformé, le cou découvert, le machlali qu'il possédait déjà sur les épaules, une vaste culotte de coton bleu et un gilet rouge garni de bro-

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derie d'argent, dans une mise complète qui le fait saluer du titre de tchéléby, nom des élégants du pays, il est prêt à voir l'entrée des pèlerins revenant de la Mecque.

C'est un spectacle énorme qui, comprenant environ trente mille personnes, dure toute la journée. La ville est toute grouillante d'une foule que les troupes font ranger, et le son des trompettes, des cymbales et des tambours règle la marclie des différentes sectes qui se distinguent à des trophées et à des drapeaux. Ce sont des Moglirabins barbus et hérissés ; un fouillis d'or, de pierreries, d'armures, de panaches, d'oii émergent des dromadaires chargés de palanquins. Bientôt le canon tonne, c'est l'arrivée du Mahmil, arche sainte qui renferme la robe de drap d'or de Mahomet. Alors, tout le monde se rue, se prosterne, hurlant : Allah ! Les coups de bâton pleuvent, des santons fanatiques avalent des serpents vivants, des charbons allumés, et toute cette formidable ivresse religieuse anime un immense panorama où le vieux Nil se déroule à travers les plaines fertiles. Gérard remonte le cours des siècles à cette vue, et il lui semble assister à une scène du temps des Croisades. Mais comme son ironie parisienne ne l'abandonne jamais, lui, le sceptique, il pense aussi à un vieil opéra comique célèbre dans son enfance, et se prend à

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fredonner, malgré lui, la Marche des Chameaux.

D'ailleurs que lui importe celte fête! à travers tout ce qu'il entend, tout ce qu'il voit, n'est-ce pas toujours une femme qu'il cherche? Et n'est-ce pas dans ce but que, des le lendemain, au point du jour, gai, coquet, monté sur un ane rayé comme un zèbre, il se rend dans un autre bazar d'esclaves, celui du seigneur Abd-el-Kérim qui lui montre ses Abyssiniennes dans une grande salle aux lambris sculptés et dorés? Le choix est difficile, car toutes ces femmes se ressemblent; mais Abd-el-Kérim en fait entrer une autre : (( Je poussai un cri d'enthousiasme en la voyant, dit Gérard ; je venais de reconnaître l'œil en amande, la paupière oblique des Javanaises, dont j'ai vu des peintures en Hollande; comme carnation, cette femme appartenait évidemment h la race jaune. Je ne sais quel goût de l'étrange et de l'imprévu, dont je ne pus me défendre, me décida en sa faveur. »

Enfin, c'est chose faite I II ne reste plus qu'à décider du prix de l'esclave. On en demande cinq bourses (62 5 francs) à Gérard qui A^eut savoir son nom. Z'nb'l dit Abd-el-Kérim avec un grand effort de contraction nasale. Z'nb' l qu'est-ce que cela signifie? Enfin, après quelques difficultés, Gérard finit par comprendre que ce nom qui ressemble à un éternuement

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peut se prononcer Zeynah, et, dès le soir, sans plus tarder, il ramène triomphalement Zeynab à sa maison du quartier cophte.

Mais si Gérard en a fmi maintenant avec les lois, il va faire connaissance avec les soucis domestiques, et ce n'est pas peu dire. D'abord, dès l'arrivée, en examinant sa femme, il voit avec peine, sous le bandeau rouge qui ceint son front, une grande place brûlée à partir des premiers cheveux. Sur la poitrine s'étale une brûlure pareille ; le menton est tatoué, la narine gauche percée, les bras et les pieds sont teints de couleur orange. Alors commencent des scènes du plus haut comique. Gérard veut naturellement questionner cette femme sur sa bizarrerie, mais comme il ignore à peu près totalement l'arabe, il s'en tient, la plupart du temps, à des gestes expressifs qu'elle ne comprend guère. Et puis, pour comble de malheur, elle ne veut ni s'asseoir ni manger comme lui. Gérard a pourtant là un cuisinier que lui a envoyé M. Jean, lequel répond au nom de Mustapha et tue les poules en leur tranchant la tête avec son yatagan; mais cela importe peu à Zeynab qui détourne la tête et met sa main sur sa bouche. Est-ce sa religion qui l'empêche de toucher certains aliments.^ Enfin, elle consent à boire du lait de chèvre, sans rien d'autre. Que faire .^^ Par bonheur il y

a au Caire une femme qui, en dépit de son nom paterne de M""" Bonhomme, est gracieuse, fort jolie, et tient une salle de lecture. M'"'' Bonhomme est française, elle est même provençale, ce qui n'est pas pour enlever à son piquant. Elle veut hien servir d'interprète entre Zeynab et Gérard, et l'on peut enfin sinon s'entendre, du moins se comprendre et s'expliquer.

A quelques jours de là, notre ami est invité par le consul général à une excursion dans les environs du Caire. Que va-t-il faire de son esclave.^^ Il n'est jamais prudent de laisser seule une femme, et il faudrait au logis quelques eunuques pour la garder. Toujours sur les conseils précieux de M. Jean, Gérard confie Zeynab à un vieux Cophte et à son épouse, dignes de confiance, et, au retour, les garde tous les deux. Cela est devenu d'ailleurs bien nécessaire, car, profitant de l'absence du maître, le cuisinier est parti sans rien dire, et Zeynab, quoique esclave, ne veut faire ni la cuisine ni le ménage, prétextant qu'elle est une cadine^ c'est-à-dire une dame, et non pas une vulgaire servante (odaleak). Gérard n'insiste pas. Il désirerait seulement qu'elle apprît le français, et commence à lui donner des leçons de langage et d'écriture. Mais Zeynab ne fait guère de progrès. A peine peut-elle prononcer dans la langue du nègre : Ze souis one hélit

sovaze. Le soir, avant de se coucher, elle enguirlande sa porte avec des oignons, et s'endort ainsi, paisiblement.

Un matin, en pénétrant dans la chambre sans penser à mal, Gérard jeta négligemment les oignons par la fenêtre. Le malheureux I malgré sa connaissance des religions et de leurs pratiques, il ignorait que les oignons aA^aient été dieux dans ce pays, et qu'ils avaient encore le pouvoir de conjurer les mauvais esprits ou afrites. Jusiement il y en avait deux, nommés le Vert et le Doré, qui étaient particulièrement hostiles. Aussi se vit-il accablé d'injures par Zeynab qui appela près d'elle, pour l'aider à réparer ce sacrilège, de vieilles femmes qu'elle voulut garder. Pauvre Gérard I à ce train de vie, ses ressources s'épuisaient, et il lui faudrait agir autrement s'il voulait continuer son voyage. Et puis, ce qu'il n'écrit pas, et ce qu'il répétera plus tard à Maxime du Camp, c'est que Zeynab le battait comme plâtre. Un jour donc, il lui fit dire qu'elle était libre et pouvait rester au Caire si bon lui semblait. Contre son attente, elle pleura à cette nouvelle. Comment gagner sa vie, elle qui ne savait rien faire .^ — (( Eh bien, lui dit Gérard, il faut me suivre dans d'autres pays. » Elle y consentit, et Gérard heureu-x alla retenir une cange qui devait les porter sur le Nil, du Caire à Da-

miette. Mais, auparavant, il voulut visiter les Pyramides. Quatre hommes aident à son ascension de la grande pyramide, le soulevant et le poussant tour à tour comme un ballot, pendant deux cent sept marches. Gérard trouve déjà, à cette époque, des réclames gravées sur le sommet de l'édifice où il fait la collation d'usage avec un officier prussien qu'il rencontre. Ils redescendent ensuite tous deux et arrivent à l'entrée de la pyramide, dans laquelle ils pénètrent, précédés de huit porteurs de torche, et s'aidant des mains et des genoux. Cette visite semble avoir produit aussi peu d'eflet sur Gérard que celle de Memphis qu'il fit le lendemain, et aussi de Saccarah, d'oii il rapporta un ibis sacre pour le consul. Seules, les religions antiques et les épreuves de leurs néophites paraissent l'intéresser, et il parle peu de cette plaine où le Nil se déroule et d'où Bonaparte a fait contempler quarante siècles à son armée. Cependant il quitte a regret le Caire. C'est encore de la beauté qui s'en va. Avant de partir, il veut rendre une dernière visite à M"'^ Bonhomme, cette blonde et charmante providence du voyageur : « Ilélas ! dit-il, je ne verrai plus de longtemps que des visages de couleur, je vais braver la peste qui règne dans le delta d'Egypte, les orages du golfe de Syrie qu'il faudra traverser sur de frôles barques; sa vue

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sera pour moi le dernier sourire de la patrie. » Et Gérard éprouve aussitôt le besoin de s'exalter, ce qui lui est toujours facile quand il voit une femme jeune et jolie. Aussi lyrique que Ronsard, il montre cet or crespelé de certaines beautés blondes du Midi, dont est M""^ Bonhomme. Il chante cette peau dont la carnation, (( fine et claire comme le satin rosé des Flamandes, se colore aux places que le soleil a touchées d'une vague teinte ambrée qui fait penser aux treilles d'automne, où le raisin blanc se voile à demi sous les pampres vermeils )). Puis il s'attendrit et s'afflige : « 0 figures aimées de Titien et de Giorgione, est-ce au bord du Nil que vous deviez me laisser encore un regret et un souvenir .^^ » En effet, Gérard n'a plus maintenant qu'une esclave, à la fois servile et sauvage, comme un animal captif, et c'est avec elle qu'il va s'embarquer. Il achète un drapeau tricolore qu'il plante fièrement à l'arrière de sa cange à voiles latines pour se faire respecter des fellahs; puis il part du port de Boulaq. Le vent est contraire et l'on n'avance d'abord qu'avec peine à travers les roseaux du Nil.

Pas de lotus dans le fleuve, pas d'ibis sur ses bords, seulement, ça et là, de grands buffles plongés dans l'eau et de petits faisans dorés voltigeant au-dessus des orangers et des ba-

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naniers. Le soir on s'arrête à Choubrah, où le reïs qui dirigeait la cange donne une fêle en l'honneur de la circoncision de son fds. Gérard fut placé à côté du grand père de l'enfant, qui l'accueillit par un juron français, souvenir de la campagne d'Egypte.

(( Avez-vous connu Bonaparte? » lui demanda alors Gérard. A ces mots, le vieillard pencha sa tête en arrière, dans une sorte de rêverie solennelle, et se mit à chanter à pleine gorge : (( Va salam Bounaberteh! Salut à toi, Bonaparte! » Gérard ne put retenir ses larmes en entendant, si loin, résonner le nom de celui qu'on appelait le sultan Kébir. Il essaya de réveiller de nouveaux souvenirs aux noms de Kléber et de Menou, mais le vieillard ne se souvenait que du colonel Barthélémy, qui avait inspiré, par sa beauté et son costume magnifique, des chants d'amour aux hommes euxmêmes. Le lendemain Gérard reprit la cange. Une mauvaise nouvelle l'attendait devant Mansourah, où saint Louis fut vaincu et fait prisonnier ; le drapeau jaune de la peste était arboré et l'attendait encore à Damiette. Là, après avoir déjeuné en quarantaine avec le consul de France, Gérard, qui ne se souciait guère de passer plusieurs jours dans une ville désolée, fit retenir sa place et celle de Zeynab sur la bombarde Santa Barbara, qui mouillait

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à une lieue de la ville et allait appareiller pour les côtes de Syrie. Zeynab eut beaucoup de succès sur ce mauvais bateau noir; sa beauté d'idole asiatique enchantait tout le monde, et le capitaine offrit même de l'échanger contre un de ses mousses pour qui il avait cru découvrir chez Gérard une de ces inclinations que Virgile se sentait pour Alexis. Cela n'était rien, mais bientôt la religion s'en mêla dans la personne d'un matelot quelque peu fanatique, qui se mit à catéchiser Zeynab et voulut ameuter l'équipage contre Gérard sous prétexte qu'une croyante ne pouvait rester avec un infidèle et que cette femme ne lui appartenait pas. Gérard était le plus paisible des hommes; une belle après-dînée, le soleil projetant sur la mer l'ombre flottante de la voile, cela lui suffisait; mais, à cette menace, il tira promptement un pistolet de sa ceinture, sans songer même que l'arme n'était pas chargée. Enfin, il se souvint à propos d'une lettre de recommandation que lui avait donnée jadis, à Paris, le pacha de Saint- Jean-d'Acre, et, en faisant valoir la signature, il se vit dès lors pris pour un personnage considérable et entouré d'égards qui le rassérénèrent. Le voyage, lui-même, était devenu une fête; on rasait doucement les côtes de Syrie, et la mer bleue et calme reflétait, comme un lac, le Carmel et le Liban. Bientôt apparut Tyr, puis

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Sydon ; enfin Beyrouth, riante sous les nuages : (( 0 nuages bénis ! nuages de nia patrie I s'écriait Gérard en abordant, j'avais oublié vos bienfaits! et le soleil d'Orient vous ajoute encore tant de charmes I Le matin, vous vous colorez si doucement, à demi roses, à demi bleuâtres, comme des nuages mythologiques, du sein desquels on s'attend toujours à voir surgir de riantes divinités ; le soir, ce sont des embrasements merveilleux, des voûtes pourprées qui s'écroulent et se dégradent bientôt en flocons violets, tandis que le ciel passe des teintes du saphir à celles de l'émeraude, phénomène si rare dans les pays du Nord, »

Après la quarantaine d'usage, Gérard loua pour un mois un logement hors de la ville, dans une maison de chrétiens maronites. La pauvre Zeynab, qui l'accompagnait toujours, lui était devenue bien embarrassante, et tout d'abord il la proposa a son ami Gautier, dont il connaissait les opinions turques à l'endroit de la femme, mais c'était trop de difficultés pour le bon Théo, qui n'accepta pas. Alors, Gérard confia sa situation à un brave Jésuite, le Père Planchet, qui dirigeait un couvent aux portes de Beyrouth : « Comment vous etesvous mis ce poids sur la conscience! lui dit celui-ci. Vous avez dérangé la vie de cette femme, et désormais vous êtes responsable de

tout ce qui peut lui arriver. Puisque vous ne pouvez l'emmener en France et que vous ne voulez pas sans doute l'épouser, que deviendrat-elle? )) Tout s'arrangea cependant pour Gérard. On lui indiqua dans Beyrouth une école de jeunes fdles dirigée par une dame de Marseille, M™^ Caries. C'était une très bonne femme : elle ne demanda que trois piastres turques par jour pour se charger de l'esclave; elle lui apprendrait le français et l'instruirait dans la religion chrétienne. Ainsi délivré, Gérard pouvait se rendre dans la montagne, chez Abou-Miran, prince ou émir du Liban, qui l'avait invité à passer quelques jours dans sa demeure, située près d'Antoura, dans le Kesrouan, et là étudier de près les Druses et les Maronites, toujours en guerre ouverte. On partit le matin. Gérard montait un petit cheval dont la haute selle turque l'incommodait un peu. Au bout d'une lieue, on lui montra la grotte d'oii sortit le fameux dragon que saint Georges perça de sa lance; puis, comme c'était dimanche, on fut entendre la messe dans une éghse maronite de la montagne. Enfin, après des montées et des descentes dangereuses, sur les pierres d'où sortaient d'énormes lézards, à travers les caroubiers, les aloès et les palmes, on mit pied à terre à l'entrée de Bethmarie, village mixte, c'est-àdire partagé entre les chrétiens et les Druses.

On y voyait encore les traces d'un incendie allumé par ces derniers, lesquels étaient séparés des Maronites par un camp d'Albanais vivant aux dépens de tous. Pendant que le prince et sa suite se reposaient, Gérard alla visiter le village druse, où le moiidlùr (gouverneur turc) l'invita à prendre le café. A trois heures, on se remit en selle, et il était nuit close quand on arriva à la demeure de l'émir. C'était un château d'apparence gothique, dont les ogives s'éclairaient dans la nuit, et qui dominait un mamelon autour duquel tournait un chemin escarpé. Après avoir passé une porte basse, à ccintrc surbaissé, on se trouvait dans une vaste cour entourée de galeries soutenues par des colonnes, et des valets nombreux, des nègres, s'empressaient autour de vous et des chevaux. Quel rêve pour Gérard I II devait y avoir là, dans cette demeure romantique, quelques châtelaines dont la beauté s'encadrerait bien dans l'embrasure de la fenêtre, et c'est à elles qu'il pensait le lendemain dans le jardin en terrasse où l'émir l'avait conduit.

Enfin, vers midi, au dîner, il lui fut donné de les voir. Elles étaient deux, très parées, assises les jambes croisées sur un divan et ayant près d'elles une petite fille qui vint lui baiser la main, selon la coutume. Gérard aurait bien rendu cet hommage aux deux autres, mais

l'usage ne le permettait pas, il lui fallait même manger sans elles, et ce n'est qu'après le repas qu'il put leur parler, en fumant le narguilé.

Le lendemain, on le réveilla pour une chasse au faucon. Gérard était peu habile à cet exercice dont la mode se répandit chez nous à la suite des Croisades. Au moins, pensait-il y trouver les princesses, mais elles ne parurent point. On s'arrêta dans les joncs et les roseaux, aux bords du Nahr-el-Kelb. Bientôt, deux hérons se levèrent dans les marécages, chassés aussitôt par deux faucons, et l'on ne vit plus qu'un mélange furieux d'ailes, de cols et de pattes. Gérard n'était nullement curieux de ces tristes amusements, et il préféra le festin qui les suivit le soir. Des chanteurs et des musiciens l'égayaient, et de longs cierges, éclairant les petites tables, rappelaient les réjouissances du moyen âge. Après cette fête qui se prolongea fort avant dans la nuit, on alla reconduire à Antoura un lazariste maronite, le père Adam, ce qui permit à Gérard, non seulement de visiter le couvent, mais encore de voir Djebaïl, l'antique Byblos, où naquit Adonis, et le Nalir- Ibrahim, fleuve qui portait autrefois le nom de ce favori de Vénus, et se teint encore de rouge au printemps, époque à laquelle on pleurait sa mort.

Gérard goûtait avec bonheur celle vie des

montagnes; elle le reposait du séjour brûlant de l'Egypte; et puis, tout le cérémonial avait disparu pour lui dans la maison de l'émir; les princesses étaient vêtues très simplement, et la plus jeune descendait môme aux fontaines avec les filles du village, comme la Rébecca de la Bible et la Nausicaa d'Homère.

Un soir, cependant, tout parut brusquement agité ; on disait que les Druses étaient venus en nombre de leur province et s'étaient jetés sur les cantons mixtes. Comme les Maronites n'ont pas droit de conserver leurs armes, il fallait aller soutenir ces frères sans défense. L'émir prudemment voulut éloigner Gérard : (( Non, lui dit ce dernier, laissez-moi vous accompagner; j'ai eu le malheur de naître dans une époque peu guerrière; que je puisse assister, dans ma vie, à une lutte un peu grandiose; il serait beau de mourir pour la cause que vous défendez I » Et Gérard était tout enthousiasmé quand il monta à cheval le lendemain, au point du jour. Trois cents cavaliers, environ, accompagnaient le prince qui, après quatre heures de marche, s'arrêta au couvent de Mar-IIama. Quelques hommes, bientôt rejoints par le gros de la troupe, se mettaient déjà en devoir de hacher les pieds de mûriers et d'oliviers, et offraient même une cognée à Gérard pour qu'il en fit autant. Mais celui-ci , qui n'avait pas mieux

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demandé que de trancher les haies de cactus avec son yatagan, croyant qu'il s'agissait d'ouvrir une brèche, répugna à cette lâche destruction, surtout quand il reconnut être là dans la partie druse du village de Bethmérie, oii il avait été si bien reçu quelques jours auparavant. Déjà, les Maronites parlaient d'y mettre le feu, en vertu de la loi du talion. Enfin, tout s'arrangea. Il fut convenu que le prince remmènerait toute sa troupe et que les Druses reviendraient dans leur village sans appeler de secours éloignés. Ainsi se termina cette expédition où Gérard s'était promis de cueillir tant de lauriers. Qu'était devenue Zeynab pendant ce temps. ^ Nous l'avons laissée à Beyrouth, chez M""' Cariés; Gérard vint l'y rejoindre après cette excursion. La pauvre fille pleura à chaudes larmes en serrant la main de son maître contre son front. Elle n'est pourtant pas malheureuse dans celte pension; M""^ Cariés est sa mère; mais elle ne veut absolument rien faire ; coudre est la besogne d'une servante, lire est la science d'une aimée ; elle aime mieux jouer et chanter comme un enfant tout le long du jour. Quant à sa conversion, elle n'est guère avancée. Elle connaît bien Aïssé (Jésus) et Myriam (Marie), mais ne peut les embrasser, car il est écrit : (( Tu n'adoreras pas les images. » Que va décider Gérard? Va- t-il l'épouser comme le voudrait

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M""" Cariés? Certes non! Que ferait-il en Europe d'une pareille femme? Le voit-on entrer dans un salon avec une beauté qu'on pourrait suspecter de goûts anthropophages? Cependant, il éprouve un certain sentiment à l'égard de cette pauvre fdle qui n'a que lui pour appui, et il la quittera avec peine. Comme il s'en va, un peu honteux de sa décision et évitant de donner une réponse précise, Zeynab se précipite au cou d'une grande fille qui, tout à l'heure, cachait son visage à la vue d'un étranger : C'est mon amie I s'écrie-t-elle. Et elle avait pris la main de la jeune fille, dit Gérard, et la comparait à la sienne. « Avec une gaîté imprévoyante, elle continuait cette pantomime en rapprochant ses tresses foncées des cheveux blonds de sa voisine, qui souriait d'un tel enfantillage. Il est clair qu'elle ne croyait pas se nuire par ce parallèle, et ne cherchait qu'une occasion de jouer et de rire avec l'entraînement naïf des Orientaux; pourtant, ce spectacle avait un charme dangereux pour moi; je ne tardai pas à l'éprouver. » Or, cette jeune fille, nommée Saléma, appartenait à la race des Druses. Son père était un des vieux cheiks de la montagne, espèce de fanatique qui, ne reconnaissant pas les droits actuels des Turcs, avait été mis en prison par eux pour n'avoir pas payé l'impôt depuis i8/io. Saléma ne pou-

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vait l'aller voir qu'une fois par jour; le reste du temps, elle demeurait chez M™*' Caries, qui lui apprenait l'italien tandis qu'elle enseignait aux petites l'arabe littéral. Gérard était tout troublé par cette soudaine et charmante apparition : (( Il vous semble, non pas que je suis épris, dit-il, mais que je crois l'être... comme si ce n'était pas la même chose en résultat I J'ai entendu des gens graves plaisanter sur l'amour que l'on conçoit pour des actrices, pour des reines, pour des femmes poètes, pour tout ce qui, selon eux, agite l'imagination plus que le cœur, et pourtant, avec de si folles amours, on aboutit au délire, à la mort, ou à des sacrifices inouis de temps, de fortune ou d'intelligence. Ahl je crois être amoureux, ah! je crois être malade, n'est-ce pas.^^ Mais si je crois l'être je le suis! ))

Il l'était en effet de nouveau! Le rêve, l'illusion, qu'il avait fui si loin, renaissait soudain dans cette jeune fdle qui ressemblait, hélas! comme une sœur, du moins il le croyait, à une autre femme que nous connaissons trop, et c'était cet ancien, ce seul amour, qu'il emportait comme une proie dans la solitude. Qu'importaient maintenant le passé, les douleurs, puisque la femme idéale que chacun poursuit dans ses rêves s'était enfin réalisée pour lui! Comme il s'exaltait à cette pensée, un énorme escarbot

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traversa devant lui le sentier de sable rouge, en poussant une boule plus grosse que lui-même. Gérard, qui était superstitieux , vit là un obstacle à surmonter. Néanmoins, dans le but d'être utile à la jeune fille, et par conséquent à son amour, il ne s'en rendit pas moins tout de suite chez le pacha, afin d'obtenir la liberté du père. Mais cela était difficile. Le cheik Seïd Eschérazy était, paraît-il, un homme dangereux en temps de troubles. D'ailleurs, son sort ne dépendait pas du pacha de Beyrouth, mais de celui de Saint- Jean d'Acre. Gérard montra une grande joie à celle nouvelle. C'était précisément, nous nous en souvenons, celui qu'il avait rencontré à Paris et connaissait personnellement. Il n'avait qu'à l'aller voir. Mais auparavant il voulut rendre visite au cheik Seïd Eschérazy. Il le trouva dans une demeure spacieuse qui ne ressemblait en rien à une prison. C'était un homme aux traits nobles et mâles, et qui paraissait jeune encore. A son grand étonnement, Gérard parla de la religion druse qu'il connaissait, et obtint que le cheik lui contât, avec toute la pompe orientale, l'histoire du kalife Hakem, le fondateur de la religion Druse, dernière révélée au monde; après quoi, espérant intéresser le pacha en faveur du prisonnier, il fit ses adieux au cheik et partit, n'ayant pas même osé lui parler une seule fois de sa fille.

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C'est un simple brick anglais qui le conduisit le long des- échelles de la Palestine. Gérard, qui était aux premières places, y fit rapidement la connaissance d'un missionnaire anglais embarqué aussi pour Acre, et qui lui montra le lieu d'oii Jonas s'élança, paraît-il, du ventre de la baleine. Ils discutaient tous deux sur les religions , quand un petit Marseillais , vif, tout noir, vint les interrompre avec un accent terrible. Gérard, sans penser à mal, causa un instant des Turcs avec ce digne voyageur, mais quand il revint au révérend, celui-ci l'accueillit très froidement. Gérard n'avait pas compris qu'un homme des first places ne se commet pas avec un individu des secondes et que décidément il était un improper à qui on ne reparle plus. Il en profita pour jouir de tout le pittoresque des secondes. Sans doute, ce Marseillais n'était pas des plus distingués, mais il avait beaucoup voyagé et était, par ce fait, très amusant. Il conduisit Gérard jusqu'à un pope grec et sa femme qui faisaient le pèlerinage de Jérusalem, en compagnie d'un corbeau mangeant avec eux le saucisson d'Arles du Marseillais. A Seyda, l'ancienne Sidon, ne pouvant plus supporter la mer, ils descendirent, résolus à continuer le voyage par terre. Gérard débarqua aussi, le paquebot s'arrêtant pour quelques heures qui lui permirent de dîner avec le vice-

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consul et de voir la citerne d'Klie et le sépulcre de Zabulon. Enfin on remit à la voile pour Saint-Jean-d'Acre où l'on arriva le soir après avoir salué au passage Sour^ l'ancienne Tyr. Comme il était trop tard pour débarquer, on passa la nuit à bord, admirant sous les astres tous les détails de la ville. Le matin, le Marseillais éveilla Gérard pour lui montrer l'étoile du matin levée sur Nazareth, oii était la maison de la Vierge : Stella matalina. Mais notre ami ne pensait déjà qu'à faire visite au pacha. Le Marseillais lui conseilla de reprendre le costume européen afin de n'avoir pas à attendre son tour d'audience; puis le pria, avec sa verve de commis-voyageur, de lui placer auprès du pacha une pendule à musique qui exécutait, paraît-il, tous les opéras italiens. Gérard ne promit rien et partit. Le pacha le reçut froidement, le pria de s'asseoir sur un divan à côté de lui, affecta de ne parler qu'Italien, et lui fit servir le café et le chibouk, répétant après chaque tasse la phrase d'usage : (( Ton kiefesi-i\ bon.^^ » c'est-à-dire : a Te trouves-tu bien? » Or, Gérard, qui avait refusé le saucisson du Marseillais, comptant un peu sur l'hospitalité musulmane, aA^ait couru à jeun, toute la matinée, les plaines et la ville d'Acre, et il était midi. A ce moment, quatre ou cinq pendules se mirent à commencer chacune un air différent. Pauvre Marseillais ! Pouvait-on

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maintenant essayer de placer la sienne? Pouvait-on aussi parler du malheureux cheik dru se? Non ! l'audience était terminée et le moment venu de prendre congé. Deux cavas furent chargés d'accompagner Gérard. A peine dans la ville, il leur demanda naturellement où il pourrait déjeuner. lîs parurent très étonnés, car ce n'était pas l'heure. Que faire? Il ne restait plus d'espoir que dans le Marseillais et dans son fameux saucisson d'Arles. On n'eut pas de peine à le trouver par la ville, faisant l'article pour de vieilles montres et des fusils à pierre. Gérard ne mourrait donc pas de faim cette fois, mais il dut se contenter avec le saucisson d'un mauvais pain sans levain. Heureusement, restait le kief, qui, cette fois, pouvait être bon. Gérard le passa dans un cafedji à conter ses projets au Marseillais, qui chercha plaisamment à l'en détourner. Un Européen, un Français, un homme du beau monde enfin, n'épouse pas ainsi une petite fille des montagnes, une barbare dont la religion est ignoble au point de faire monter des femmes nues sur l'autel et de laisser, à l'Epiphanie, les hommes et les femmes ensemble dans l'obscurité I Gérard avait beau dire que c'était là des calomnies inventées par les gens des autres cultes, son interlocuteur ne tarissait pas. Enfin la journée s'avançant, nos amis sortirent du café, toujours suivis des deux

cavas qui, comme des Levantins de Molière, obsédaient sans cesse Gérard d'un H sabir? qu'il ne comprenait pas. Il paraît que cela voulait dire qu'il était temps de retourner chez le pacha pour dîner. Tant de choses en si peu de mots : quelle belle langue que la langue turque! Gérard prit donc congé du Marseillais et rentra sans enthousiasme au palais où il avait été reçu si froidement le matin. Mais l'accueil fut tout autre, cordial et sans façon. Le pacha lui expliqua que l'étiquette du matin était nécessaire devant les gens de la ville, qui ne pardonneraient point des faveurs accordées à un Frangui. On dîna donc à l'européenne. Gérard espérait une danse d'aimées; il dut jouer au billard jusqu'à une heure du malin. Après quoi il s'en fut coucher sur des coussins, n'ayant pas encore trouvé le loisir de parler du cheik prisonnier. Il le trouva enfin.

Le pacha se mit à rire, surtout en apprenant que Gérard se croyait lié avec la malheureuse Zeynab : (( Donnez-la-moi pour ce que vous voudrez, dit-il, pour un cheval, de l'argent même. — Pour la liberté du cheik Eschérazy, répondit Gérard. — Non! une grâce ne se vend pas, » dit le pacha. D'ailleurs, il ne peut presque rien, n'ayant plus qu'un pouvoir nominal. Cependant, si le cheik veut promettre de rester tranquille à l'avenir, on verra. En

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effet, on réduit son affaire à un simple refus d'impôt, et on l'envoie à Deïr-Khamar, chez le caïmacan druse où il peut garder sa fille auprès de lui. C'est là que Gérard alla le visiter, bien résolu à ne plus dissimuler les raisons qu'il avait eues de lui être utile. (( Enté medjnoun (es-tu fou.^^) )) dit le cheik en se frappant le front. Puis, dardant un regard qui fit remonter à la mémoire de Gérard toutes les histoires terribles des Druses : (( Aurais-tu vu ma fille .^^ dit-il — Je ne vois pas les raisons de votre surprise, reprit Gérard. Ma position n'est pas inférieure à la vôtre; je sais combien votre religion est tolérante, et, sans cesser d'être chrétien, je crois pouvoir... — Ehl malheureux I s'écria le cheik, c'est impossible : la plume est brisée^, V encre est sèche, le livre est fermé!» C'étaient les paroles mêmes de la loi ; elles signifient que nul étranger ne peut être initié. Cependant, Gérard, qui connaît le catéchisme druse en entier et offre même de le réciter, insinue timidement qu'il peut bien descendre des Druses des autres îles. (.( Alors, tu dois avoir la pierre noire .^^ (horse), dit le cheik. Montre-la. — Tu la verras plus tard, » dit Gérard, qui ne l'avait naturellement pas. Et il s'en fut demander des renseignements au caïmacan. 0 bonheur I ce dernier lui apprit que les akkals-druses sont les francs-maçons de l'Orient, et cela de-

puis l'occupalion du Liban par les anciens chevaliers du Temple. Or, Gérard était lui-même franc-maçon, louveteau; il n'était donc plus un infidèle pour les Druses, mais bien un mutadarassin, c'est-à-dire un étudiant. Et, tout triomphant, il montra au cheik un de ces beaux diplômes maçonniques, plein de signes cabalistiques, qu'il avait emporté dans ses papiers de voyage. Rien ne l'empêchait donc plus d'être agréé. On venait de rendre la liberté au cheik. Gérard lui présenta Zeynab en disant : « Voici la servante de ta fille. » Puis ils partirent de Beït-Eddin sur des mulets, traversèrent les admirables ruines de Balbeck, et arrivèrent enfin dans un village situé à une lieue de Damas. Le cheik y habitait une humble maison au toit plat soutenu et traversé par un acacia, l'arbre d'Hiram. A de certaines heures, cette maison s'emplissait du bruit joyeux des enfants, car c'était une école. Gérard n'y voyait que rarement sa fiancée, mais, selon l'usage du pays, elle lui avait donné une tulipe rouge et avait planté dans le jardin un petit acacia qui devait croître avec leurs amours. Hélas I un vent mauvais ne tarda pas à le déraciner. Au moment où. Gérard commençait à se rendre digne d'épouser Saléma par des études qui relèveraient à la dignité de réfik, il fut pris d'une de ces fièvres de Syrie qui, lorsqu'elles ne vous enlèvent pas, durent des mois et

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même des années. Il ne lui restait plus qu'à fuir le pays pour gagner Beyrouth, où il espérait retrouver la santé. Il y reprit à peine les forces nécessaires pour s'embarquer sur un paquebot autrichien qui faisait voile vers Constantinople. 11 relâche à Larnaca, port de Chypre, puis à Rhodes, admirant les rochers où durent se poser les pieds du colosse ; passe, toujours malade, devant Cos, où le souvenir d'Hippocrate ne peut le guérir, voit Pathmos où saint Jean rêva l'Apocalypse, arrive à Smyrne où une quarantaine le retient dix jours, passe les Dardanelles, laissant à sa droite les rivages où fut Troie, puis, s'étant engagé pour tout un jour dans la mer de Marmara, arrive enfin à l'aube en vue de Constantinople. La santé lui est revenue, cette santé sur laquelle il insiste toujours beaucoup, qu'il exagère même, pour bien prouver qu'il est tout à fait guéri de sa fâcheuse crise. A ce propos, il écrit à son père le 19 août 1 8/53 : (( Ni la mer, ni les chaleurs ni le désert n'ont pu interrompre cette belle santé dont mes amis se défiaient tant avant mon départ. Ce voyage me servira toujours à démontrer aux gens que je n'ai été victime, il y a deux ans, que d'un accident bien isolé. Je me suis remis à travailler, et j'attends ici la réponse d'un libraire avec qui j'avais pris des arrangements pour mon voyage. Le meilleur, c'est que j'ai acquis de la

besogne pour longtemps et me suis créé, comme on dit, une spécialité... » Mais la santé revenue donne plus de force à ses regrets. Pauvre Salcma I s'il retourne en Syrie pour l'épouser, il risque de reprendre cette fièvre ; tous les médecins le lui ont affirmé. Il la ferait bien venir près de lui; mais, dépaysée, elle risque à son tour d'être malade. Toute réflexion faite, il préfère écrire au cheik druse pour se dégager de sa parole et lui rendre la sienne. Le voilà donc libre dans cette ville « aux horizons mouvementés et verdoyants, aux maisons peintes et aux mosquées élégantes avec leurs dômes d'étain et leurs minarets frêles ». A Pera, la ville franque, il retrouve le vieil ami Camille Rogier qui nous avait quittés au troisième chapitre; voit Galata, 011 naquit André Chénier, Stamboul, dont il admire les bazars pleins d'orfèvrerie, de cachemires, de meubles, et surtout d'armes brillantes. Des femmes passent vêtues du feredjé vert ou violet qui ne laisse voir à peine que leurs yeux et la naissance du nez. Ici, tout prend un air de fête, même la mort qu'on voit passer couchée sur des fleurs, couronnée de roses et couverte de bijoux. Les lieux de plaisir se trouvent au milieu des tombes, et la foule rit et s'amuse sous les cyprès et les ifs. C'est justement le moment des réjouissances : on annonce la naissance

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d'une princesse coïncidant par hasard avec l'ouverture du Ramazan, et Gérard promène partout sa curiosité d'artiste. Les bals lui font un peu l'effet de nos Mahille parisiens, mais les femmes sont parfois si jolies qu'il croit faire le rêve du Dormeur éveillé des Mille et une NuitSy et qu'il les appellerait volontiers, selon leur caractère, Charme des Cœurs, Tourmente, OEil du jour, et Fleur de jasmin. Mais il y a surtout les fêtes nocturnes qui se donnent à Stamboul et auxquelles un chrétien ne peut assister, n'ayant pas le droit d'habiter la ville.

Aidé de Camille Rogier, Gérard n'est pas embarrassé de se faire passer pour un marchand persan ; il loue un logement au caravansérail d'Ildiz Khan, coiffe le bonnet d'astrakan adopté jadis par Rousseau, et, ainsi transformé, court toute la nuit les fêtes en compagnie de marchands arméniens qui l'ont pris sous leur protection et près de qui il passe pour un taleb (savant).

Tout est illuminé, couvert de fleurs, de peintures et de dorures; les bougies et les glaces étincellent, et une troupe italienne donne des représentations. Par goût de la couleur locale, Gérard préfère le théâtre d'ombres chinoises oii les enfants s'amusent au spectacle de CaragueuZj, ce personnage aimé des Turcs et digne de l'antique Priape avec ses attributs et ses évo-

LA VIE igS

lulions obscènes. Il goûte ensuite un des grands plaisirs de Constantinople pendant le Ramazan. Ce sont les contes récités par des professionnels attachés aux principaux cafés de Stamboul. Il entend ainsi V Histoire de la Reine du Matin et de Soliman. Ce récit, qu'on interrompt et reprend tous les soirs, dure près de deux semaines, et l'on arrive ainsi au grand Baïram des Turcs.

Gérard, qui a vu les trente nuits du Ramazan, donne congé de son local d'Ildiz-Khan dont Camille Rogier a fait un joli dessin. Entre temps, il est allé aux Eaux-Douces d'Asie et a pris plaisir à visiter le couvent des derviches de Scutari, car il admire également les diverses religions des pays qu'il a traversés, lui qui un soir, devant la grande cheminée du salon de Victor Hugo, place Royale, avait répondu dédaigneusement à quelqu'un qui l'accusait de n'avoir aucune religion : « Moi, pas de religion.î^ J'en ai dix-sept... au moins I » — (( Oui, dit-il,jemesuis senti païen en Grèce, musulman en Egypte, panthéiste au milieu des Druses, et dévot sur les mers aux astres-dieux de la Chaldée; mais, à Constantinople, j'ai compris la grandeur de cette tolérance universelle qu'exercent aujourd'hui les Turcs. » Et pourtant, il va le quitter, cet Orient où il était fait pour vivre peut-être, et où, s'il eût passé pour fou, du

moins c'eût été pour un de ces fous sacrés qui parlent avec Dieu et toute la nature. Déjà, comme un déguisement qu'on quitte à regret, il a dépouillé le caftan de couleur et le turban qui couvrait son crâne rasé; maintenant il a pris la mer sur un paquebot, et, après une quarantaine de dix jours à Malte, le voilà enfin sur le quai de Marseille, accompagné de son ami Camille Rogier qui revient en France pour quelques mois. Méry était au débarcadère. Lui qui faisait les honneurs de sa ville natale à toutes les illustrations fut heureux d'y recevoir et d'y montrer dans les salons un de ses plus vieux amis. Mais Gérard n'était déjà plus le même : (( Triste impression, écrivait-il. Je regagne le pays du froid et des orages, et déjà l'Orient n'est plus pour moi qu'un de ces rêves du matin auxquels viennent bientôt succéder les ennuis du jour. »

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