CHAPITRE VI
Retour d'Orient. — Désabuscment. — Petits voyages autour de Paris. — Incidents. — Portrait de Gérard. — Nocturnes. — Cabarets et cafés. — Les Halles. — Domiciles. — Les oiseaux de la cour du Louvre. — Comment Gérard travaillait. — Monsieur Buloz. — Un tour dans le Nord : Angleterre et Flandre. — Gérard et la Légion d'honneur.
Gérard était revenu d'Orient à la fin de i843, suivant les uns; selon d'autres, au début de i84^. Sa santé morale et physique était excellente, et tous ses amis furent heureux de la fêter dans son retour. Mais, hélas I savait-on qu'au contact du froid et des brouillards parisiens, un grand désabusement était déjà dans son cœur : « Je poursuis l'idéal, la couleur, la poésie, l'amour peut-être, disait-il, et tout cela m'échappe I
(( J'ai perdu, en les visitant, royaume par royaume, province par province, la plus belle moitié de l'univers. . . Hélas I l'ibis est un oiseau
sauvage, le lolus un oignon vulgaire, le Nil est une eau rousse à reflets d'ardoise : le nopal n'est qu'un cactus; le chameau n'existe qu'à l'état de dromodaire; les aimées sont des mâles, et quant aux femmes véritables, il paraît qu'on est heureux de ne pas les voir.
(( Le meilleur de ce qu'on trouve en Orient, je le savais déjà par cœur. »
Pauvre Gérard I prisonnier à nouveau dans Paris, peut-être médisait-il de son rêve pour se consoler de l'avoir perdu, lui qui avait écrit à son père, de Constantinople : (( Je me suis instruit, je me suis même amusé. » Il est dur de se trouver tout à coup, en plein hiver, sur l'asphalte des boulevards, quand on vient de vivre plus d'un an dans le soleil, la couleur et le pittoresque, ne comptant que sur les charmes de l'imprévu. Par bonheur, son humeur vagabonde trouvait un plaisir toujours nouveau à ces longues flâneries dans la banlieue parisienne. Il aimait ces petites villes « qui s'écartent d'une dizaine de lieues du centre rayonnant de Paris » ; il les aimait parce que cette distance était assez raisonnable pour qu'on ne fût pas tenté de revenir à Paris le soir, et qu'on trouvait une bonne matinée de calme en se réveillant le lendemain dans quelque auberge rustique.
Il partait donc, le matin ou le soir, tant qu'il
pouvait trouver des voitures ; non pas de chez lui, mais de quelque café où il avait à peu près élu domicile, et où on était sûr de le surprendre en grande conversation. La plupart du temps, il prenait, tout banalement, le chemin de fer, regardant par la portière filer les paysages avec leurs rivières aux bords riants et leurs grands peupliers alignés comme des armées et semblant courir en sens inverse. D'autres fois, trouvant la route suivie par le chemin de fer toute droite et sans gaîté, il allait au hasard et selon l'occasion, manquant presque toujours l'heure de la voiture, d'ailleurs incommode, et se consolant en allant à pied à travers les bois et les champs.
Bientôt, grâce à ce système, toute la région située entre Paris et la forêt de Compiègne n'eut plus de secrets pour lui. Les moindres détails, choses et personnes, lui étaient familiers. Il connaissait telle façade, tel arbre, tel coin pittoresques, et l'heure à laquelle il les fallait voir. Il savait tel cabaret où l'on mange mieux et à meilleur compte qu'ailleurs, tel hôtel d'où la vue est plus imposante, et, bien souvent, il y arrivait quand tout le monde était couché ou bien quand personne n'était levé encore. Mais ces contre-temps n'étaient rien pour luil Vers minuit, désespérant, ou plutôt craignant d'éveiller les hôteliers, il entrait au poste voisin et
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se chauffait en causant avec les soldats ; les intéressant beaucoup du récit de ses voyages, il leur chantait des chansons grecques et arabes, puis, ayant couché naguère sous la tente, il dormait sans peine avec eux sur le lit de camp.
En sortant de là, le matin, il réveillait les garçons de café, troublait les légions de chats dormant dans les salles de billard, et, prenant au hasard un tabouret parmi ceux qui étaient encore sur les tables, demandait de l'encre et du papier, puis, tandis que les garçons balayaient l'établissement et jetaient de la sciure sur les dalles, il se recueillait pour écrire en flattant le pelage d'un chat ou les oreilles d'un chien étiré à ses pieds.
Cela fait, ayant pris à peine le temps de déjeuner sommairement, il repartait, suivant le bord d'une rivière, la lisière d'un bois; s'arrêtant pour voir et pour écouter; attentif au ramage d'un oiseau invisible, au balancement d'une fleur trempée de rosée, au passage d'une bergère ou d'une paysanne; cueillant comme un enfant les mûres et les noisettes, et tirant par instants de sa poche un papier sur lequel il notait une phrase, un mot, un rien qui deviendrait une charmante odelette à la Ronsard ou une fantaisie exquise à la Sterne.
Quelquefois, errant par la pluie sur les che-
mins vicinaux où il croisait des troupeaux de bœufs marchant lentement, les cornes basses, il rencontrait d'énormes voitures de saltimbanques qui allaient de fêle en fête, comme l'antique char de Thespis, et dont les habitants, reconnaissant en lui presque un des leurs, lui offraient sans façon un abri. Gérard revivait là avec joie des scènes du Roman comique de Scarron; il y voyait, comme Molière dans sa jeunesse, des jeunes fdles reprisant leurs bas à jour ou leur jupe à paillettes, et, souvenirs d'Allemagne, pensait en les regardant h Philine et à Mignon de Wilhelm Meister.
Mais les incidents souvent ne s'arrêtaient pas là, et Gérard voyait tout à coup apparaître sur la route, ou bien dans l'auberge où il rêvait devant la soupe fumante, la haute et redoutable silhouette d'un gendarme, un de ces Pandores traditionnels à la Nadaud qui, brusquement et sans raisons, lui demandait ses papiers en faisant rouler dans sa gorge plus d'r que n'en contiennent tous les patois de l'Auvergne.
Demander ses papiers à un poète errant qui (( prend des vers à la pipée », à un bayeur aux corneilles qui perd jusqu'à ses manuscrits, c'était confondre le pauvre Gérard qui ne les avait naturellement jamais. Il essayait bien d'insinuer qu'on n'a pas de passeport pour visiter la grande banlieue de Paris, ou encore
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de répondre, comme certain soldat d'autrefois à la maréchaussée :
On lui a demandé :
Où est votre congé?
— Le congé que j'ai pris, Il est sous mes souliers !
La Justice, qui n'entend pas volontiers l'esprit et la plaisanterie, se croyait en devoir d'aviser et de le mettre en état d'arrestation. D'autant mieux qu'aux yeux assez peu observateurs d'un brave gendarme, le bon Gérard, à qui la pluie et la boue des chemins avaient vite donné une allure de chemineau, pouvait passer pour un homme louche et être pris, comme plus tard le pauvre Albert Glatigny, pour un assassin de la plus dangereuse espèce.
On le conduisait donc chez le maire, et, devant les réponses peu satisfaisantes qu'il faisait toujours aux questions posées, comme par exemple une fois, à Crespy-en- Valois, de dire qu'il allait à une chasse à la loutre, on l'envoyait coucher tout bêtement en prison, avant de lui permettre de se justifier devant le substitut qui était toujours très loin de là, et chez qui il se rendit une fois à pied et les fers aux mains, entre deux gendarmes à cheval.
Mais que lui importait I dans son insouciance et son bon caractère, il donnait raison à l'auto-
rite, ne trouvant de trop que le cachot et les fers, et un tour dans son vieux Valois le consolait de ces incidents fâcheux. Quand il avait erré par les solitudes d'Ermenonville, admiré sous un rayon de soleil couchant les vieilles tours des fortifications romaines ou les arcades de l'abbaye de Ghaâlis, à demi revêtues de lierre, se mirant dans l'étang avec le clair de lune; entendu quelques-uns de ces airs qui l'avaient bercé; senti à Montagny son cœur se serrer devant la maison de l'oncle, maintenant déserte, il allait à Loisy embrasser Sylvie et serrer la main de son frère de lait, puis revenait à Paris, dans ce Paris qui n'est plus, et dont il fut vraiment, à cette époque, une des figures les plus originales.
On était presque toujours sûr de l'y rencontrer à toute heure du jour et de la nuit, car rien ne l'arrêtait, ni le froid ni la pluie. Il leur opposait à peine un manteau qu'il laissait flotter sur son dos, les manches libres, et, ayant oublié son chapeau ou le tenant à la main, selon sa coutume, il montrait nue et dans toute sa beauté une tête qui se distinguait par la douceur du regard et l'expression intelligente de la physionomie. Le soleil d'Orient en avait maintenant hulé la peau, donnant au teint une pâleur mate ; une courte barbe descendait en pointe jusque sous le menton, et les cheveux,
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déjà rares, découvraient un front vaste et qui paraissait lumineux.
Ainsi fait, le pas alerte, presque toujours seul, il débouchait au coin d'une rue, absent de toute chose et comme soulevé dans une sorte d'extase oii ses yeux souriaient à mille rêveries intérieures. (( Vous l'aurez aperçu vingt fois, dit-il de lui-même dans ses Nuits d'octobre; vous êtes son ami, et il ne vous reconnaît pas. Il marche dans un rêve comme les dieux de r Iliade marchaient parfois dans un nuage ; seulement, c'est le contraire : vous le voyez, et il ne vous voit pas. » — (( Quand nous le rencontrions ainsi absorbé, dit Gautier, nous avions garde de l'aborder brusquement... Nous nous placions dans son rayon visuel et lui laissions le temps de revenir du fond de son rêve, attendant que son regard nous rencontrât de luimême. »
Alors sa physionomie changeait tout à coup, il avait l'air d'un homme qu'on réveille en sursaut; mais, retombé brutalement à la réalité, il se retrouvait, pour qui que ce soit, ce qu'il fut toujours, le plus original et le plus charmant des êtres. Il vous prenait sous le bras, vous souriait et vous parlait sans cesse, un peu lent et prolixe, amoureux des plus petits détails, reprenait peu à peu et tout haut son rêve dont il vous enchantait (( avec des inflexions si
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douces dans la voix qu'on se prenait à l'écouter comme on écoute un chant* ».
Cette conversation était naturellement, comme lui-môme, des plus étranges et des plus attrayantes. Sa mémoire prodigieuse, mais exercée surtout sur les bizarreries historiques et littéraires, vous éblouissait d'une foule de connaissances qu'il était à peu près seul à posséder et que, naïvement, il croyait partager avec tout le monde : (( Il apprenait avec élonnement que vous n'aviez jamais lu Origène ni Apollonius de Tyanes; que vous n'étiez pas en état de faire la distinction d'IIillel l'Ancien et d'Hillel le Saint; que vous ignoriez jusqu'au nom d'Asclépiodote ou de Wigbode. Les formules suivantes ne tarissaient pas dans sa bouche : — (( Vous avez lu dans Maimonides... — Vous Aous rappelez ce passage de Bhavabouti. . . — 11 faut n'avoir jamais lu les Préadamites de Lapeyrère,... etc, etc. »
Mais parfois la conversation prenait un tour plus plaisant, et alors Gérard était toujours prêt à vous confondre de paradoxes. Auguste de Belloy, à qui nous venons d'emprunter le paragraphe précédent** et qui comparait joliment la conversation de Gérard à une pluie
Georges Bell.
* Portraits et souvenirs par A. de Belloy. Michel Lévy.
d'étoiles, l'entendit une fois parler sur l'entomologie. Naturellement, il en avait une à lui, nommant et décrivant de prodigieux insectes dont personne n'entendit jamais parler et qu'on ne retrouva jamais, pour cause, dans aucune nomenclature : « Eh bieni monsieur, disait-il, ce même cyclophore^ qui offre réunis dans une de ses trompes tous les instruments du tourneur et dans l'autre ceux du lampiste, j'en ai fait un, moi qui vous parle, et vous ne devineriez jamais avec quoi : avec mes doigts, tout simplement.
— Mais la matière .^^ dit un auditeur naïf qui prenait la chose au sérieux.
— La matière? Oh! mon Dieul rien qu'un peu de peluche prise au fond d'une de mes poches. Oui, monsieur, de la peluche, et je l'ai fait en moins de dix minutes, sur le boulevard, en causant avec Méry qui l'a vu et vous le dira.
— Et qu'est-il devenu .^^ reprit l'autre.
— Ce qu'il est devenu .^^ Je le portais à Geoffroy-Saint-Hilaire, quand tout à coup il s'envola. Et, depuis, je n'ai jamais pu en refaire un autre. »
Ces longues causeries accompagnant les hasards de la promenade conduisaient toujours fatalement à quelque cabaret. Si c'était l'heure du dîner, Gérard vous y invitait volontiers, ayant encore, à cette époque, quelques écus
sonnants au fond de son gousset. Il choisissait de préférence, pour ces sortes de festins, de petits coins qu'il connaissait et qui, dans le genre de la mère Saguet, souriaient et embaumaient sous la treille, là-bas, vers les lointaines barrières. Là, quand il vous avait fait servir une soupe aux choux et une tranche de jambon, le tout arrosé d'Argenteuil clairet : « Eh bien ! comment trouvez-vous cette orgie .^ » demandait-il au retour. On la trouvait toujours délicieuse, ayant, comme jadis nos pères avec M""^ de Maintenon, oublié le rôti dans les charmes de sa conversation. Lui, d'ailleurs, se serait contenté de beaucoup moins.
Le souper fait, commençait une interminable promenade à travers Paris, à la recherche de spécialités parisiennes. Gérard était plein d'amour-propre à ce sujet, et y admettait bien moins la contradiction que sur tel point de littérature ou de magie blanche. Il prétendait, par exemple, qu'on ne trouve de bonne bière que sous telle tonnelle de la barrière du Trône oii elle est servie par des demoiselles, et dans des cruchons spéciaux.
(( Il savait où l'on débite la meilleure eau-devie de Dantzick, oii l'on vend au verre la blanquette de Limoux. Cet épicier qui est à côté de la Comédie-Française, au coin de la rue Montpensier, tient toujours chaud un excellent
punch au thé. On ne peut savourer de délicieux chocolat qu'au carreau des Halles, à deux heures du matin, dans un café oii dorment des maraîchers et des paysannes encapuchonnées*. »
Toutefois, après ces détails dignes de Théophile et de Chapelle, il faudrait bien se garder de voir là, chez Gérard de Nerval, de mauvaises et crapuleuses habitudes et les causes d'altération de sa santé et même de sa raison. Jamais personne ne l'a vu ivre, et aucun milieu ne put altérer l'élégance native et aristocratique de toute sa personne.
Certes, il aimait les cafés et les cabarets, mais d'une manière toute littéraire ; il n'y buvait guère, car il ne fut jamais un buveur dans la force du terme, comme le furent en tout temps beaucoup de ses confrères : (( Les bouteilles que tu vides, écrivait-il, tu les remplis de ton esprit. » Allant visiter, comme saint Amant, la ville d'Evreux, il ne se fût jamais plaint à Faret d'y voir plus de trente églises et pas wi pauvre cabaret. Il allait tout simplement là en artiste qui aime voir et entendre. Pour lui, le choc des verres tintant avec les rires dans un nuage de fumée suffisait à réveiller en son cerveau mille réminiscences de toutes les époques,
* Monselet. Les RessuscUês.
depuis François Villon, buvant en compagnie de Margot et des villoticrcs, au cabaret de la Pomme de Pin^ jusqu'à Gœlbe, lui-menae, méditant la scène de la taverne, et écrivant la Chanson de la puce dans VAuerbach-Keller de Leipzig; et tout cela, entrevu à travers un rêve tout tintinnabulant de rimes d'or se groupait à ses yeux dans la lumière et l'ombre comme une toile de Téniers, de BrauAver ou d'Adrien van Ostade.
Or, à celte époque, la rêverie et l'imagination avaient encore beau jeu dans la bonne ville de Paris, et il existait une tribu bizarre de grands esprits qui se donnaient pour tâche de l'éludier pendant la nuit. Entre tous ceux-là, Gérard fut un des plus fervents, plus encore que Restif de la Bretonne, que ses contemporains avaient surnommé le J .-J. Rousseau du ruisseau. Si un peu du pittoresque des vieux âges s'était déjà écroulé sous le pic des démolisseurs, si l'on avait fermé, boulevard du Temple, au grand regret de Gérard, un café qui réunissait, dans une combinaison de soupers à un franc, des modèles, hommes et femmes, employés dans les tableaux vivants ou les vaudevilles à poses, le cabaret de Y Epi-Scié existait encore sur ce même boulevard, rappelant par son pêle-mêle grouillant de vieille truanderie le cabaret du Lapin-Blanc, situé rue
aux Fèves, et Gérard le connaissait bien quoiqu'il n'y allât pas souvent. Il en préférait d'ailleurs l'allure orgiaque et truculente aux mœurs des cafés de la haute, et la Maison cVOr, avec sa clientèle de lorettes, de quarts d'agents de change et de débris de la jeunesse dorée, ne le tentait pas; bien mieux, elle blessait ses goûts d'artiste.
Et puis, ce n'était pas là son quartier de prédilection. C'est vers le Palais-Royal, entre la Butte des Moulins et les Halles qu'il fallait le chercher. On le voyait tout à coup, trottant menu, le cigare aux lèvres. Peut-être se rendait-il au Divan Le Pelelier oii il allait retrouver Gautier, Méry, Monselet, Champfleury, tous ses amis qui, sortant du National situé tout près, l'accueillaient à bras ouverts. Comme il traversait les galeries, croisant sans doute Chodruc-Duclos, cet original cynique qui a servi de type à Frédéric Lemaître pour Robert Macaire, il entendait un grand bruit de tambour l'avertissant que (( le Sauvage » continuait ses exercices au Café des Aveugles.
Ce café, situé dans une cave, remontait à l'époque révolutionnaire. On le nommait ainsi parce qu'il s'y passait des choses dont la pudeur bourgeoise eût été fort alarmée. Mais il ne lui restait plus maintenant que son nom, et tout s'y passait fort décemment sous l'œil vigilant
d'un sergent de ville. Gérard aimait à y descendre, à en écouter l'orcheslre homériqae auquel se mêlaient les appréciations des dilettantes critiquant le jeu de leur acteur favori. C'était là, comme aux Funambules, toujours le même public et le même spectacle. Il y restait un instant, puis, sortant pour continuer sa route, se trouvait ébloui, rue de Valois, par une façade d'oii la lumière jaillissait d'une douzaine de fenêtres. C'était l'ancien Athénée remplacé par V Estaminet des Nations qui contenait douze billards. Gérard n'allait pas perdre son temps à admirer les professeurs se livrant, autour du tapis vert, à de savants carambolages ; il enfilait la rue Saint-Honoré, et, se trouvant tout a coup devant le Bal des Chiens,, y prenait son billet pour vingt-cinq centimes. C'était un grand établissement auquel on accédait par une longue allée. Durant le jour, le billard, la danse, l'escrime, la boxe et la daguerréotypic occupaient tous les étages, mais, la nuit, plus rien de tout cela. Un orchestre étourdissant de cuivres y remplissait seul une vaste salle jaune oii grouillait toute une foule dansante. Gérard, qui ne dansait pas, s'adossait nonchalamment à une colonne, il voyait avec joie les jolies grisettes de Murger et de Gavarni s'abandonner au vertige tournant de la valse, et recevait parfois, inhabile à s'en garer, leur coude dans la
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poitrine et leur galop sur les pieds. Puis, à onze heures, moment oii arrivaient les personnes échappées des théâtres, concerts et autres établissements publics, il fuyait.
C'était l'heure d'aller écouter une musique un peu plus reposante avant de se diriger vers les Halles. Gérard entrait à la Société lyrique des Troubadours ou bien dans une autre guinguette toute voisine et montrant sur sa porte une équerre symbolique entre quatre lanternes mauresques. Là, après avoir montré qu'il « était du bâtiment » en faisant les attouchements obligés, il pénétrait dans une modeste salle aux trophées maçonniques, au bureau drapé de rouge et occupé par trois commissaires majestueux, puis écoutait d'innocentes chansons à la Pierre Dupont, composées et chantées par les membres mêmes de la société.
Pouvait-il résister après cela aux odeurs affriolantes qui s'échappaient d'une boutique de rôtisseur située derrière l'ancien cloître Saint-Honoré, et ouverte jusqu'à deux heures du matin .^^ Non! Elle était si évocatrice, cette boutique I Elle faisait penser à la Grand'Pinte célébrée par les vers d'Auguste de Châtillon ; l'ombre affamée de Villon et de Gringoire, de tous ceux qui ne voient de pain qu'aux fenêtres, semblait errer devant elle, et la joie y dansait dans les hautes bûches flambantes de la chemi-
née. Et puis il y avait là, autour des tables garnies, de superbes femmes dont les cheveux avaient le reflet des cuivres, et qui rappelaient les néréides de Rubens et les robustes bacchantes de Jordaens. Fraîches, opulentes, accoudées sur la table devant un bol fumant ou une aile de volaille, elles tenaient de hardis propos avec les jeunes gens et les hommes, et Gérard les écoutait dans un bruit de friture et de tournebroche, tout en suçant quelques écrevisses; puis, ainsi réconforté, sentant approcher l'heure des Halles, il s'y dirigeait gaiement dans la nuit.
Certes, c'est encore aujourd'hui un très intéressant spectacle que celui des Halles à l'heure de l'arrivage des denrées et de la vente à la criée ; mais ce n'est rien auprès de l'époque où Gérard y promenait ses rêveries de noctambule. Quand par une belle nuit, une nuit de lune et d'étoiles, il arrivait dans le vaste emplacement qu'encadrait d'un côté la coupole de la Halle aux Blés avec sa colonne cabalistique qui servit d'observatoire à Catherine de Médicis, de l'autre la silhouette noire et massive de Saint-Eustache, il se trouvait dans un monde à part tout débordant de vie et de pittoresque.
Déjà le petit carreau commençait à s'animer. Les lourdes charrettes arrivaient et se croisaient dans un brouhaha d'oii montaient
des coups de fouet, des jurons et des hennissements, et les charretiers suants se rafraîchissaient dans les établissements ouverts toute la nuit. C'était le moment d'entrer comme eux chez les débitants de cidre et de poiré qui faisaient vis-à-vis aux boutiques des marchands de sangsues et des pharmaciens Raspail, pour s'y régaler de cette claire boisson dorée qui sent la Normandie et la Bretagne, et aussi de cette eau-de-vie de Domfront dont le prix variait selon le sexe et la qualité du consommateur : le monsieur, quatre sous; la demoiselle, deux sous; le misérable^ un sou. Dehors, des hommes en blouse dormaient sur leurs sacs ou débattaient des prix, groupés autour d'un grand feu qui, pareil à ceux des bivouacs, accusait leurs ombres dans sa lumière dansante, avec des effets' à la Rembrandt et à la Jacques Callot.
A côté, des marayeurs versaient le contenu de leurs lourdes mannes dans un pêle-mêle grouillant et demi-pumé de poissons qui sautaient et se tordaient, tout ruisselants de mille couleurs. Des bouchers portaient sur leurs épaules des bœufs et des moutons entiers, et Gérard pensait devant eux aux toiles de Snyders et de Chardin, sans écouter le bagout de Madame Angot qui éclatait partout, fort et prenant comme sa poigne et comme ses odeurs de
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marée. Mieux connu que ne le fut de son tennps Vadé avec son habit d'écarlale, sa culotte noire et sa veste brodée, il allait, venait, saluant ceux-ci, parlant à celle-là, qui, jeune encore et jolie, chantant au milieu d'un fouillis multicolore de légumes, avait l'air d'une fleur égarée dans un potager. Le passé lui souriait encore au milieu de tout cela. Là-bas, sous ces hautes arcades de la rue de la Ferronnerie, le carrosse de Henri IV s'était arrêté pour donner au roi le temps de mourir; plus tard, les poissardes y avaient écouté, le poing sur la hanche, les répliques du duc de Beaufort, du Roi des Halles, tandis que le contemplateur Molière sortait à peine de la boutique de son père située non loin, sous les vieux piliers historiés d'enseignes. Gérard admirait les anciens charniers des Innocents et la Fontaine de Pierre Lescot émergeant d'une montagne de carottes, de choux et de potirons, avec ses belles naïades de Jean Goujon, souples et fines comme de grands roseaux. Il respirait un instant l'odeur des fruits et des fleurs, puis, dédaignant de s'arrêter à la marmite où l'on piquait sans choisir, pour un sou, à VAzard de la fourchette, et ayant rencontré un ami, il allait souper chez Baratte.
Baratte existe encore avec ses enseignes dorées sur fond bleu. Comme la grande salle y était alors un peu tumultueuse, on allait dans
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les cabinets particuliers pour y manger des huîtres d'Ostende et de la soupe à l'oignon, selon l'usage. C'était là un restaurant « d'aristos )), malgré les blouses. Cependant les batailles y étaient fréquentes. Dans les cas graves les garçons s'armaient de balais pour chasser les consommateurs, et, avant que la police ait pu s'interposer, ces derniers ripostaient avec ce qu'ils trouvaient sous leurs mains, livrant un combat homérique où les tomates et les poires s'écrasaient sur les figures, mêlées aux trognons de choux et aux coquilles d'huîtres.
Après ce souper copieux qui coûtait sept francs, il était dans la tradition d'aller prendre le café et le pousse-café chez Paul Niquet. « Les murs, très élevés et surmontés d'un vitrage, sont entièrement nus, dit Gérard. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, oii les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde, le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire pour ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau très utiles dans le cas d'une rixe violente. On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela ne les
calme pas, on lève un certain appareil qui bouche hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte, et les plus furieux demandent grâce. »
Pour se faire un parti dans l'établissement en cas de dispute, il était bon de payer une tournée aux chiironnières. Gérard écoutait avec bonheur leurs confidences. Il en était une qui, émoustillée par les nombreux verjus qu'on lui versait, évoquait encore le Directoire sous lequel elle prétendait avoir brillé comme Merveilleuse. Que ce temps était loinl Elle avait alors des bagues à ses orteils. Des mirlijlores et des généraux s'étaient battus pour elle, et elle avait connu Barras au souvenir de qui elle s'attendrissait et qu'elle appelait Baas : (( Il était si zentil, si zentil, avec ses cadenettes et son zabot d'Angleterre. Ahl c'était un bel homme, vrai, un bel homme aux oiseaux! »
Quand Gérard sortait de là, un peu comme Dante sortit de l'Enfer, le soleil commençait à dorer le faîte ouvragé des édifices; les fleurs embaumaient sur le trottoir de la rue aux Fers, et les revendeuses, rangées sur deux files, attendaient tranquillement leur tour. Alors, si quelque projet de voyage ne le tenait pas éveillé, il s'en allait dormir chez un ami, et on le retrouvait souvent rue Lord-Byron, pelotonné sous un plaid, sur le divan de l'atelier de Théophile Gautier.
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Il passait ainsi environ cinq nuits par semaine à errer « comme un chien perdu ». Non pas qu'il manquât de domicile, il en avait même quelquefois plusieurs oii ses bibelots s'entassaient; mais il n'en habitait ni montrait volontiers aucun, et nul n'aurait pu se flatter de les connaître tous. Il y restait d'ailleurs un trimestre, le temps de déménager, allant du Carrousel à la place des Victoires, et de Montmartre à la banlieue, exproprié d'ici avec un louis de dédommagement qu'il oubliait d'aller toucher, et là regardé de travers par le portier. Cette race à laquelle Eugène Sue a donné un nom immortel fut toujours le cauchemar de Gérard de Nerval. L'idée de se faire tirer le cordon après minuit lui était insupportable, et, plutôt que d'être pris pour un homme (( qui n'a pas de conduite », il aimait mieux coucher dans quelque asile de nuit, dormant du sommeil de l'innocence, quelquefois à côté des plus dangereux malfaiteurs, ou bien marcher dans la rue jusqu'au matin, enviant le sort des habitants de Londres, à qui un passe-partout donne la liberté de rentrer quand il leur plaît.
Une nuit, Hippolyte Lucas le rencontra ainsi. Il était très tard; la pluie ruisselait par les rues, et Gérard marchait paisiblement le long des maisons, sans parapluie pour s'abriter. Lucas lui offrit le sien ; il lui offrit même une
place dans sa chambre, plus proche que celle de Gérard, qui accepta. Mais il ne fallait pas penser dormir avec un tel hôte. Toute la nuit il prétendit tenir la conversation, et le malin le retrouva seul devant le feu, parlant et gesticulant encore près de Lucas qui s'était enfin endormi*.
Quelquefois, Gérard osait cependant rentrer chez lui. Une fois, rue du Mail, il y mena même un de ses amis (Alfred Busquet), lui faisant seulement promettre de garder le secret jusqu'au dernier jour. La maison n'avait pas mauvais air; une vieille concierge a peine dessillée tendit sans mot dire le bougeoir; après quoi, ayant monté deux étages, on se trouva dans une grande pièce dénudée, sans meubles d'aucune sorte. Seulement, le long de la muraille, se tenaient droits une douzaine de sacs pleins qui faisaient ressembler la pièce à une chambre de meunier. Ces sacs contenaient tous les livres de Gérard. Le déménagement, de cette manière, n'était pas difficile, et cela devait être ainsi pour un tel bohémien. Vers i848, il s'était fixé au coin de la rue Saint-Thomas-du- Louvre, dans une maison habitée par les demoiselles Brohan. Ce lieu, tout voisin de l'impasse du Doyenné, rappelait à Gérard toute sa
* Illppolj'lc Lacas. Portraits et souvenirs littéraires,
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libre jeunesse, et il y jouissait comme autrefois du même pittoresque et amusant spectacle. Tous les matins, il descendait sur la place du Musée occupée, nous le savons, par des brocanteurs et des marchands d'oiseaux, et passait des heures entières devant la porte de ces derniers, allant d'une cage à l'autre, charmé par la grâce ailée des mouvements, par les mille couleurs vives et vernissées des plumages, et aussi par les gazouillis aériens et variés où il cherchait à surprendre un langage, d'après le dictionnaire phonétique de Dupont de Nemours. Là, tous les temps et tous les mythes lui souriaient, depuis l'Itys et la Philomèle des Grecs jusqu'au Bulbul des Orientaux; mais il gardait toute sa tendresse pour un superbe kakatoès rivé par une chaîne à son perchoir. Ce genre d'oiseaux lui fut d'ailleurs toujours très sympathique. Un jour même, à table chez le docteur Blanche, il soutint une longue thèse pour prouver aux convives que nous descendions tous des perroquets. C'est sans doute pour cette raison que cet oiseau des îles à la crête étagée et rose, peu commode et tout hérissé et criant à l'approche des badauds, était toujours sensible à la tendresse de Gérard qui partageait avec lui, chaque matin, une demi-livre de cerises apportée dans un mouchoir.
Un jour, on ne le vit plus I Un riche étranger
l'avait acheté très cher. Gérard n'en put se consoler; il se considérait comme frustré dans son hien, dans sa propriété : « Que ne l'achetiez-vous? lui dit le marchand. — Ah! répondit Gérard, cela n'aurait plus été la même chose ! * ))
Cependant, cette vie si errante et si décousue en apparence était loin d'être inféconde. Gérard, avec une réputation de paresseux, avait toujours été grand travailleur, et le voyage d'Orient, en renouvelant ses forces, lui avait rendu une activité intellectuelle qu'il exerçait avec joie et librement depuis son retour. Monselet, qui l'a connu à cette époque, affirme d'ailleurs (( qu'il était parfaitement sain d'esprit, heureux de vivre et d'exercer sa profession qu'il aimait par-dessus tout ». Il écrivait son voyage, et ayant fini par se rendre compte d'une notoriété que les Amours de Vienne avaient commencé à établir, pour la première fois, en 1 845, il abandonnait les nombreux pseudonymes sous lesquels il avait masqué jusqu'ici sa personnalité, et signait enfin, du nom de Gérard de Nerval qu'il portait depuis longtemps pour ses amis, une notice destinée à précéder le Diable amoureux de Cazotle**. Déjà, l'année précédente,
* Monsclcl. Les Ressuscites.
** Celle nolicc fait partie du livre des Uluininés.iSô-j
sauf de février à mai, il avait suppléé Théophile Gautier au feuilleton théâtral de la Presse, et rendait encore compte des premières représentations et de mille autres choses à VAr liste, traitant avec une égale aisance de forme et de pensée les sujets les plus divers et les plus opposés. Mais où, quand et comment travaillait-il? Partout et à toute heure ; dans la rue, en marchant, quand il faisait beau ; dans les passages ou sur un coin de table de café quand il pleuvait. Absent de tout ce qui se passait autour de lui, il s'arrêtait parfois pour tirer de ses poches déjà pleines de livres, d'objets bizarres et de médailles anciennes, un carnet, des chiffons de papier, quelque chose où il notait au crayon sa pensée présente, bientôt noyée dans un fouillis inextricable de réflexions entendues et qui pourraient servir un jour, d'adresses d'amis, de notes d'auberge ou de blanchissage, de systèmes philosophiques illustrés de figures géométriques ou cabalistiques. L'instant venu de donner la page promise, il fallait débrouiller enfin tout cet écheveau de pensées. Gérard entrait alors, et avec quelle souffrance, aux bureaux d'un journal; tirait de ses fameuses poches tout un matériel portatif : bouteille d'encre, plumes, livres, papiers froissés; puis, l'étalant sans ordre autour de lui, sur la table, se mettait en devoir de rédiger l'article. Cela
n'était pas commode, car sa main était aussi paresseuse que sa tête était active. S'il attendait toujours le dernier moment pour écrire, c'était, en artiste consciencieux, dans l'espoir de trouver mieux. Alors se présentaient à son esprit mille difficultés de détail, inaperçues de tout autre, et qui l'arrêtaient à chaque instant dans un travail fiévreux et acharné que l'arrivée d'une connaissance quelconque venait bientôt interrompre. D'un bond, Gérard fuyait, entrait en coup de vent au premier café venu, souvent au café d'Orsay, et là recommençait le même déballage et la même installation qu'un nouvel ami venait interrompre encore. Ainsi, de fuite en fuite, Gérard arrivait, non sans peine et presque toujours en retard, au bout de son article, bien heureux quand un de ces directeurs qu'il fuyait ne l'avait pas traqué comme une bête pour avoir la maudite copie. De ceux-là, M. Buloz père était le plus terrible. Un jour qu'oubliant une page promise Gérard s'était pris à rêvasser délicieusement devant ses oiseaux chéris, une main pesante comme la main de la Justice s'abattit sur son épaule. Il se retourna : c'élait le redoutable directeur de la Revue des Deux-Mondes : c( Et mon article, gronda- t-il.^^ » — Gérard, pris au dépourvu, fut bien forcé de dire, d'une voix blanche, qu'il n'était pas fini, n'osant avouer peut-être qu'il n'était même pas
commencé. Alors, sans mot dire, Biiloz prit l'infortuné poète par le bras, et l'emmenant ainsi rue Saint-Benoît, à la Revue, l'incarcéra dans un cabinet jusqu'à ce qu'il eût terminé.
Heureusement qu'il trouvait encore le moyen de s'évader de temps en temps. Dans ses Nuils d'Octobre^ il dit à son ami avoir été trois fois à Londres. Nous ne saurions l'affirmer, n'ayant sur ce point aucune espèce de documents ; mais ce qui est sûr, c'est qu'en i8/l5 il prenait à Rouen le bateau du Havre et allait voir Alphonse Karr, à Sainte-Adresse, avant de s'embarquer pour Southampton sur un steamer anglais. La traversée fut mauvaise, mais Gérard n'en était plus à souffirir du roulis d'aulant que, toujours le même, il était heureusement distrait par (( trois blondes fort majestueuses qui, au milieu de l'agitation générale, ne songeaient guère à dissimuler leurs bras blancs et à renouer les nappes opulentes de leurs cheveux rougeâtres* )) . Le soir il arriva à Londres par le South Western railway. Là, sa connaissance très insuffisante de l'anglais donna lieu à d'assez plaisantes aventures. Après le dîner, désireux de se coucher, il avait beau lire sur des vitrines : Chambers to let, il n'arrivait pas à faire comprendre
* a Une nuit à Londres ». La Presse, 8 septembre i845. L'Artiste, 20 septembre iS^G.
ce qu'il voulait : (( Etes-vous franc-maçon? lui dit un de ces loueurs, que sa femme, une blonde charmante, avait été chercher. — Non I dit Gérard en riant. — Avez- vous servi sous Napoléon.^ — Diable non! — Sous Louis-Philippe.^ — Pas davantage! » Alors, l'hôte lui tourne les talons.
Mais qu'importe à Gérard! S'il ne peut dormir, il pourra toujours se promener en rêvant par la ville. « Les nuits de Londres sont délicieuses: c'est une série de paradis ou une série d'enfers, selon les moyens qu'on possède. Les gin-palace (palais de genièvre) resplendissants de gaz, de glaces et de dorures, où l'on s'enivre entre un pair d'Angleterre et un chiffonnier. . . Les petites filles maigrelettes qui vous offrent des fleurs. Les dames des wauxhalls et des amphithéâtres qui, rentrant à pied, vous coudoient à l'anglaise, et vous laissent éblouis d'une désinvolture de pairesse! Des velours, des hermines, des diamants, comme au théâtre de la Reine. »
Peu après, nous retrouvons Gérard à Ramsgate, d'oii il s'embarque pour Anvers. \\ fait sans trop de regrets ses adieux à la côte anglaise. La mer est clémente ce jour-là, et, accoudé sur le bordage du navire, il adresse de charmants vers à Rubens, dont il va revoir la patrie. Il lui dit :
Cette mer qui sommeille Est belle comme aux jours Où, riante et vermeille, Tu la peuplais d'amours.
Tes grasses Néréides Et tes Tritons pansus S'accoudaient tout humides Sur les dauphins bossus.
L'Océan qui moutonne Roulait dans ses flots verts La gigantesque tonne Du Silène d'Anvers.
Pour ta Flandre honorée.
Son nourrisson divin A sa boisson ambrée Donna l'odeur du vin !
Des cieux tu fis descendre Vers ce peuple enivré, Comme aux fêtes de Flandre, L'Olympe en char doré.
Joie, amour et délire.
Hélas ! trop expiés !
Les rois sur le navire Et les dieux à leurs pieds !
C'est à cette époque, M. de Rémusat étant au ministère, qu'il fut question de la croix pour Gérard de Nerval*. Les amis qui la deman-
* Monselet. Les Ressuscites.
daient pour lui voyaient la, d'abord, la juste récompense de son talent qui s'imposait assez; ils espéraient ensuite le sauver de lui-même par celte distinction qui l'eût enlevé à bien des mauvais rêves, en fixant, pour ainsi dire, la réalité des choses. Mais Gérard était un homme qu'on ne prenait jamais sans vert, surtout lorsqu'il s'agissait de sa chère indépendance, dont il fut toujours loyalement jaloux. Cette idée l'embarrassant beaucoup plus qu'elle ne le flattait, il demanda prudemment à réfléchir. Sans doute, cette petite tache rouge orne assez bien les boutonnières, et Gérard avait pu l'admirer depuis longtemps à celle de tous ses amis; mais elle engage aussi à des frais de costume et à un train de vie que les bohémiens ne connaissent guère. Un chevalier de la Légion d'honneur ne passe plus ses nuits à errer des Halles à Montmartre ; on ne le rencontre pas chez Paul Niquet, offrant un verjus à des chiffonnières et risquant d'être appréhendé au collet par la police; non, il se range dans la vie comme un bourgeois devant les voitures, se fait faire un habit chez un tailleur à lui, paraît dans les salons où l'on pose, rentre chaque soir au couvre-feu, donne tous les ans des étrennes à sa concierge; et, vraiment, est-ce la peine de s'imposer de pareilles charges et de rompre avec de vieilles et douces habitudes, tout cela (( pour un bon-
is.
neur qu'on quitte en se déshabillant )), selon le joli mot de Béranger? Gérard ne le pensa pas. Il prétexta qu'il était républicain, ayant été emprisonné pour ce fait en i832, et l'affaire en resta là. Il n'avait donc aucune ambition; il ne désirait rien que d'errer par le monde, attentif seulement à la beauté des choses, et vivait ainsi, paisiblement, en fou, diront les uns : oui, peut-être, mais en fou qui vend la sagesse.