‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 101 sur 229 · HIPPOLYTE LUCAS · texte numérisé non relu

HIPPOLYTE LUCAS

D'après deux lithographies des Galeries de la Presse.

LE DERNIER THÉÂTRE

Le succès s’arrêta là. Au nom du privilège exclusif concédé au théâtre de la Nation, — ainsi s’appelait, en 1849, l’Opéra de la rue Le Peletier, — défense expresse fut faite à Bocage de jouer un drame musical, devant créer à la scène lyrique officielle une concurrence illicite. Le spectacle fut donc interdit, et Gérard dut renoncer au grand voyage dans l’Inde et la Chine, qu’il avait projeté avec Méry, et dont celui-ci évaluait la dépense à dix mille francs, bénéfice escompté sur les recettes de Paris à Pékin. 1

Voulant utiliser ses décors, Bocage commanda aux auteurs malheureux une autre pièce : ce fut le Chariot d’enfant, drame en vers, en cinq actes et sept tableaux, Lraduction d’un drame indien du roi Soudraka, — plus littéralement le Mritchtchakati, ou Chariot de terre cuite. Ce chef-d’œuvre exotique obsédait Gérard depuis des années. Autrefois, aux premiers jours du Monde Dramatique, il a donné une analyse complète et même un fragment de traduction de ce drame, et, pour marquer l’importance de l’article, il l’a agrémenté d’une vignette de Boilly entourée d’un décor bleu et or dans le goût indien. 2 Près de quinze ans après, il songe à mettre en vers sa traduction de Soudraka et il trouve en Méry un collaborateur précieux ; Méry, déjà versé aux choses de l’Inde, qui a publié la Floride et la Guerre du Nizam, était le seul homme, déclare Théophile Gautier, « qui pût se reconnaître dans cette formidable théogonie indienne, parmi ces milliers de dieux aux bras multiples et aux têtes menaçantes ».

Gérard se trouve lui-même en son domaine préféré, mais, en dehors de cette atmosphère mystique, où il se complaît, on ne trouverait, dans la fable de Soudraka, sorte d’apologie de la rédemption de la courtisane par l’amour, qu’un lien assez indirect avec la chaîne fatale de ses idées. La versification, correcte et souvent d’un tour aisé, ne contient aucun morceau de choix. La « pagode sculptée en vers, au luxe indien, délicat et barbare » n’est qu’une image inventée par le zèle amical de Théophile. La pièce, représentée le 13 mai 1850, réussit mal, en dépit de l’effort de son interprète principale, Marie Laurent. La curiosité, d’abord excitée par l’annonce de somptueux décors, ne résista pas

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