Le Monde Dramaliquc, t. I, p. 80 et
à 1 exotisme touiïu, aux noms rebutans des personnages, à l’abondance lleurie du langage oriental. Méry lui-même s’en prit à l’affiche, qui, sous un titre médiocre, alignait trop de noms barbares! Imprimée chez Giraud et Dagneau, « la pièce obtint un grand succès de lecture... dans l’Inde surtout », dit le même Méry, dont la déconvenue n’émousse pas l’ironie.
Il ne faut nommer que pour ordre Pruneau de Tours , joué quelques semaines après le Chariot d’enfant, et que Gérard céda pour quelques louis, un jour de détresse, à l’agent théâtral Porcher : celui-ci en trafiqua lui-même au profit des frères Coignard, qui le firent jouer et éditer sous leur nom, après l’avoir dûment cuisiné, et en avoir fait ce plat vaudeville où l’on se plaît à ne rien reconnaître de Gérard h Mais qu’étaient ces communs labeurs, auprès de l’œuvre immense, pensée et mûrie tant d’années, ce drame, tiré de Faust, ébauché et refait tant de fois, pour finalement devenir, avec la collaboration de Méry, l’imparfaite réalisation que fut l’Imagier de Harlem ? Depuis sa jeunesse, Gérard médite un Fausl ; mais celui qu’il a conçu n’est point le vieillard las du vain savoir, que l’Esprit de Ténèbres doit, par un magique rajeunissement, livrer à l’épreuve de l’amour... C’est le Faust des légendes allemandes et du roman de Klinger, dont Gœthe lui-même s’est inspiré pour son Second Fausl.
Gérard furetait un jour dans la bibliothèque de Monselet, raconte ce dernier, lorsqu’il y découvrit un exemplaire du livre de Klinger : « Les Aventures du DT Fausl el sa descente aux enfers, deux volumes in-12, comprenant 5 livres, traduction de l’allemand avec figures » (62). Depuis trente ans, il le cherchait : adolescent, il l’avait rencontré dans la case d’un bouquiniste du boulevard Beaumarchais. Une gravure avait fixé son attention : c’était un Léviathan énorme et farouche, encore que bourgeoisement vêtu d’un justaucorps et d’une culotte, tenant du bout des doigts la flasque dépouille du Dr Faust, dont il venait d’extraire l’âme, à destination de l’enfer. Séduit par la furtive lecture de quelques pages, Gérard avait marchandé le bouquin ; mais, comme il n’avait pas la somme demandée, il en avait différé l’achat. Et lorsque, au bout de quinze jours, il était revenu 1. Paul de Musset. Feuilleton du National, 10 juin 1850.
FAUST ET L’IMAGIER
avec l’argent, bouquiniste, case et bouquin avaient disparu. Vainement, depuis, il avait cherché l’introuvable volume, lorsqu’il le découvrit sur les rayons de Monselet.
Le héros de Klinger, c’est l’orfèvre de Mayence, qui, avec Schœfîer, Gutenberg et Laurent Coster, partage la gloire de l’invention de l’imprimerie. Comme les autres Faust, le personnage de cette légende est aussi quelque peu magicien : il ne se contente pas de demander à Léviathan de lui révéler le principe des choses, de mettre à nu devant lui les ressorts du monde physique et du monde moral ; il veut encore rappeler dans le cercle de la vie présente les spectres visibles des belles figures humaines disparues. Il évoque Cléopâtre et ressuscite Lucrèce Borgia. Goethe procédera de même dans le Second Faust et transportera dans le domaine de sa fable, sans limitation de temps et de lieux, les belles silhouettes de la légende et de l’histoire. Mais où ses devanciers n’avaient vu qu’un symbole, n’avaienL conçu qu’un merveilleux apologue, Gérard, lui, qui en tient toujours pour la transfusion des âmes, aperçoit, sous leur aspect concret et réel, ces résurrections d’Hélène, de Cléopâtre et d’Aspasie.
Lors de son voyage d’Allemagne, en 1850, tout à la pensée de son drame, il scrute les légendes populaires de Faust, d’abord sous la figuration puérile des théâtres de marionnettes, où déjà se voit le personnage d’Hélène, puis dans le roman de Klinger. S’adressant à Dumas, il lui rappelle que, dans leur voyage de 1838, ils discutaient déjà sur la possibilité de composer un Faust dans le goût français, sans imiter Goethe, en s’inspirant seulement des légendes dont celui-ci ne s’est point servi.
Mais ce que généralement on ignore, c’est que, dès alors, et à une époque antérieure peut-être, Gérard a conçu et exécuté en partie un premier drame de Faust, ainsi que l’atteste le manuscrit du premier acte entier et du commencement du second, que nous possédons : c’est un cahier complet, mis au net, sans une rature, de la fine anglaise de Gérard, et dont le texte se continue jusqu’au bas du dernier feuillet : de sorte qu’on se demande si ce n’est pas plutôt un fascicule débroché d’un manuscrit complet qu’un fragment inachevé d’une oeuvre interrompue. Le titre de Faust, inscrit au crayon en tête du manuscrit,
la claire exposition du premier acte montrent bien que Gérard entendait mettre en scène le personnage classique des légendes allemandes et faire, de l’invention de l’imprimerie, la cause des infortunes de Faust, le motif de son pacte de damnation. 1
L’intrigue se noue simplement: dans la première scène, Faust, seul dans son cabinet d’étude, attend avec angoisse la réponse du Sénat de Francfort, auquel il a proposé son invention; puis, Schœffer survenant, il l’entretient de ses transes, de ses espoirs de fortune, de « l’union qu’il rêve avec Marguerite... » On introduit alors le bourgmestre, qui vient annoncer le refus du Sénat : désespoir de Faust, appel à la coupe fatale... ; il va la porter à ses lèvres, lorsque la cloche d’un monastère, des chants religieux et doux évoquent des souvenirs d’enfance, la suave figure de Marguerite... Ses larmes coulent ; il est sauvé et... Méphistophélès paraît : c’est le classique démon de Goethe, en habit d’écolier ; il est guilleret, sarcastique, comme il convient, et l’adhésion de Faust au pacte funeste n’est pas différée bien longtemps. Le départ s’apprête aussitôt : les deux compagnons vont commencer leur fantastique voyage. — « Précipitons-nous dans les vagues agitées du destin, — s’écrie Faust, — et que, dans le gouffre de la sensualité, mes passions ardentes s’apaisent... » Cependant, au démon qui lui demande ses ordres, il répond : « Allons voir Marguerite !... — Qui? Cette petite paysanne..., réplique Méphistophélès, — elle te tient donc toujours au cœur?... Allons donc! J’ai bien d’autres femmes à ton service ; je puis te donner à choisir entre Hélène, Cléopâtre, Aspasie et toutes les beautés les plus renommées de l’antiquité. »
Le premier acte s’achève et le reste se devine. Ainsi se trouve marquée l’intention de relier la fable du Premier Fausl au roman fantastique de Klinger, l’amour humain de Marguerite à l’amour de rêve et de folie pour les fantômes du passé; ainsi encore se justifie le titre qu’il médite : d’abord simplement Fausl, puis les Deux Fausl, enfin le Second Fausl. Il conçoit aussi le dessein d’en faire un sujet d’opéra, en collaboration avec Liszt (63), et il s’en ouvre à Dumas. Finalement il résume et condense tous ces projets dans son drame de l’Imagier : « Je vous ai parlé de ce sujet