‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 103 sur 229 · Collect. de l’auteur · texte numérisé non relu

Collect. de l’auteur

FAUST ET L’IMAGIER

à Weimar, — écrit-il à Liszt, en 1853, — c’est une sorte de Second Faust , que j’ai arrangé avec Méry, parce que Dumas, avec qui je devais le faire d’abord, n’était plus en France. » Fut-ce le désir de frapper d’un nouvel aspect le thème trop connu du vieux Faust, ouïe souci de restituer au véritable inventeur de l’imprimerie sa légitime part de gloire, qui lui fit substituer à l’orfèvre de Mayence la figure moins connue de l’imagier de Harlem ? Toujours est-il que, dans le nouveau drame, le Dr Faust va céder la place à Laurent Coster, que Méphistophélès s’effacera derrière un Satan aux multiples avatars, que la douce Marguerite prendra le visage de la bonne Catherine, l’épouse de l’imagier, qu’enfm la fantastique Alilah va chasser les ombres d’Hélène et de Cléopâtre, pour affecter les contours successifs d’Aspasie, de la dame de Beaujeu et de la belle Impéria... Mais ce qui ne change pas, c’est le reflet que projette l’auteur luimême sur son personnage principal, qui nous le fait reconnaître dans Faust et dans Laurent Coster, aussi bien que dans Léo Burkart : — tous idéologues ou novateurs, poursuivant la même chimère, héros illusoires aspirant à changer l’univers, mais que leur débile vouloir laisse réduits à leurs modestes vertus de citoyens probes et de fidèles époux.

Pourtant, ni le pur amour de Marguerite, dans le drame inachevé de Faust , ni la solide affection de Catherine, dans l’Imagier de Harlem , ne défendront entièrement Faust et Laurent Coster contre les prestiges des spectres séducteurs. L’austère enlumineur, qui cisèle le buis dans l’atelier morose, n’aura d’yeux et d’esprit que pour l’image de l’irréelle Aspasie : c’est ce fantôme, plus que le triomphe de son invention, qui l’entraînera par le monde. N’est-ce pas encore l’incurable illusion de Gérard et ses chimères dominatrices? Écoutez maintenant la voix de l’ombre, qui, par la bouche de la dame de Beaujeu, dit l’inanité de sa décevante poursuite :

Prends garde, de quel nom d’amour que tu me nommes,

Je ne serai jamais une fille des hommes ;

Celui qui parle au spectre échappé du linceul,

Se dit : Nous sommes deux, et pourtant il est seul !

Pour toi, Coster, je suis la morne fiancée,

Blanche comme la neige, et comme elle glacée,

Et si ta main touchait ma chair, tu sentirais Ces frissons que l’ hiver met au fond des forêts ...Tout ce que j’ai promis jamais je ne le donne.

Feuille flétrie au vent d’un éternel automne ;

Chaque jour je me mêle aux nuages de l’air,

Et qui veut me saisir n’embrasse qu’un éclair... (64)

Certes, c’est bien la pensée de Gérard qui inspire et parcourt ce drame ; nous sentons que c’est lui seul qui en conçut l’idée, qui en proposa le développement à ses collaborateurs. D’où vient donc qu’en place de la grande fresque symbolique qu’il avait méditée, à l’imitation du Second Faust , nous ne trouvons plus que ce kaléidoscope de tableaux mal assemblés, ce mélange de quelques beaux vers à de médiocres déclamations?... Faut-il y trouver le fait d’un Bernard Lopez, son premier collaborateur, ou même de Méry, dont l’œuvre a si mal subi l’épreuve du temps, ou enfin d’un Marc Fournier, directeur de la Porte-Saint- Martin, qui, au même titre que Saint-Georges pour les Monténégrins, fut appelé à émonder les broussailles du touffu manuscrit? Mais qui sait? Peut-être ceux-ci n’ont-ils rien gâté... En dehors de l’heure divine, où la flamme s’allume et l’inspire, Gérard reste un aimable dramaturge, mais de souffle court, impuissant à réaliser et restant en deçà de la réussite.

L'Imagier de Harlem ou la Découverte de /’ Imprimerie, drame-légende en cinq actes et dix tableaux, fut représenté pour la première fois à la Porte-Saint-Martin, le 27 décembre 1851. Rien ne fut ménagé pour assurer le succès de la pièce. M élingue sut donner une empreinte diverse et puissante aux sept avatars de Satan, tandis que Marie Laurent marquait d’un charme étrange les incarnations d’Alilah. Costumes, décors, musique furent traités avec le même soin. Un jeune compositeur, Adolphe Degroot, broda de jolis airs sur le ballet des Heures , où la jeune Galby dansait, avec une grâce de sylphe, le rôle de Minuit. C’était la première fois, — remarque Gérard *, — qu’un tableau chorégraphique était intimement lié à l’action d’un drame. Mais tout le succès fut pour les strophes des Heures , que chantait le dieu Pan : quelques beaux vers y attestaient la main de Gérard et le morceau lui fut attribué.

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