L’Imagier de Harlem. Préface de Gérard
FAUST ET L’IMAGIER
Cependant, un article paru clans le Temps du 10 août 1881, sous la signature d’Alfred Busquet, avec ce titre : Gérard de Nerval et sa mort, pourrait faire naître un doute sur l’origine de ces strophes. Dans le préambule de quelques lignes qui accompagne le texte de Busquet, celui-ci est présenté comme « l’auteur du Poème des Heures, que Gérard mit en ballet dans l’Imagier de Harlem ». Busquet publia, il est vrai, sous ce même titre, un volume de vers qui fut édité chez Lecou en 1855. Mais, loin d’y faire figurer les strophes de l’Imagier, ou de les revendiquer à un titre quelconque, l’auteur rappelle, dans sa préface, « l’amitié et le patronage de Gérard, qui l’aida et l’encouragea de ses conseils... »
Marc Fournier avait fait merveille de mise en scène ; non pas tant cependant que l’auteur fût pleinement satisfait, s’il faut en croire l’anecdote rapportée par Alfred Delvau. Le soir de la répétition générale, Gérard était aux stalles d’orchestre, écoutant attentivement, comme s’il se fût agi de la pièce d’un autre, hochant la tête ou applaudissant, selon qu’il était mécontent ou satisfait. Au quatrième tableau, alors que Laurent Coster venait de dire à la belle Aspasie :
Moi, madame, avec vous a vécu ma pensée ;
Déjà depuis longtemps, mes rêves, mes travaux,
Partout vous retrouvaient sous des attraits nouveaux. Inconnue et présente à mon âme ravie,
Telle que je vous vois, vous habitiez ma vie !...
Gérard quitta la salle et n’y reparut plus de la soirée. L’allusion que contenait cette tirade réveilla-t-elle une pensée qu’il voulait fuir?... Toujours est-il qu’un de ses voisins de stalle le retrouvait, trois heures après, dans la grande salle du restaurant Bordier, aux Halles, écrivant à une table, isolé au milieu des soupeurs. Sans autre présentation, l’inconnu le félicita, en lui annonçant le succès complet de l’Imagier. La glace était vite rompue avec Gérard, qui, tout de suite, se trouvait en terrain d’intimité et de confidence avec des inconnus de rencontre. Il se mit donc à raconter comment il avait reconstitué la légende de la découverte de l’imprimerie ; puis, passant à la mise en scène de son drame, il décrivit les décors qu’il avait rêvés et que les ressources limitées de Marc Fournier n’avaient pas
permis d’exécuter. Il regrettait surtout, pour le septième tableau, un aspect de manoir en ruines qui eût été du plus saisissant effet.
Il faut dire que le tableau précédent montrait Laurent Coster livré aux prestiges du château de Beauté, voluptueux domaine créé par les magies de Satan. L’inventeur y est soumis aux séductions de la dame de Beaujeu, l’une des incarnations de la fantastique Alilah. Les chœurs et les danses des Heures lascives l’enveloppent d’un voluptueux sommeil, et, pendant douze ans, lui versent l’oubli. Mais soudain apparaît l’ombre de la bonne Catherine, dont la vie s’est éteinte avant le retour de l’infidèle : c’est le salut de Coster, et la défaite de Satan. « Disparaissez, clame ce dernier, créations de mon génie ! le ciel l’emporte sur l’enfer... » On conçoit alors l’effet puissant qu’aurait produit, au tableau suivant, la silhouette ruinée du château de Beauté... « Mais, ajoutait Gérard, de sa voix lente et douce, cela eût coûté quelques centaines de francs, et je comprends que Marc Fournier ne l’ait pas commandé à Devoir. J’ai dû m’en passer, et le septième tableau a représenté une forêt, qui servait depuis longtemps à la Porte-Saint-Martin, la forêt de Robert Macaire, je crois... »
Le public se montra d’abord bienveillant à l’Imagier, et l’enthousiasme des jeunes exulta en naïfs dithyrambes (65). Gérard crut une fois encore à la fortune, montra sa munificence en distribuant des cadeaux à ses interprètes : Alilah, reçut, dit-on, un bracelet de 400 francs, dont Méry avait fait l’avance. Tout semblait marcher à souhait ; Gérard se préparait à partir en voyage et à rembourser Méry, lorsque, le 23 janvier 1852, une lettre de Marc Fournier tomba avec l’imprévu d’une catastrophe : depuis douze jours, confessait le directeur, /’ Imagier ne faisait plus ses frais ! Les grosses recettes des quinze premières avaient à peine suffi à couvrir les dépenses de décors, de costumes et de mise en scène ; maintenant chaque représentation accusait un déficit de 200 francs. La conclusion suivait, lugubre comme un glas : « Il fallait arrêter !... » Gérard, dit Méry, eut un éclat de rire nerveux, se saisit le front, le visage convulsé, tandis que des larmes perlaient dans ses yeux sombres : il voyait s’évanouir son dernier rêve et triompher l’inéluctable...