HENRI HEINE
A ceux qui croient au germanisme de Gérard de Nerval, il faut recommander la lecture de l’Imagier , ou du fragment de Faust qui en fut la préparation. En ces pages où il voulut exprimer tout ce qu’il avait aspiré du génie allemand et du symbolisme philosophique de Goethe, on ne retrouve qu’une adaptation imparfaite ou une empreinte superficielle. De la forêt germanique, il n’a détaché que de grêles rameaux : la sève puissante et trouble qu’il en a recueillie, s’est fluidifiée à son contact ; sous son clair génie français, la pensée se précise et devient lucide, mais aussi perd son attrait mystique, et sa puissante évocation de symbole. Déjà nous avons vu quel choix l’a guidé dans ses traductions des poètes allemands, quelles réminiscences des légendes du Valois, de la complainte de Jean Renaud ou de la ballade du Roi Loys, l’ont conduit vers Lénore et le Roi des Aulnes. Les poètes de sa prédilection sont ceux où il se retrouve le plus, auxquels le ramènent ses enfantines nostalgies. Celui qu’il préfère, entre tous, qu’il a traduit avec le plus d’amour, n’est-il pas, de tous, le moins allemand, — ce délicat Henri Heine, en lequel il a rencontré un frère de poésie inquiète et douloureuse?
Le destin devait conduire l’un vers l’autre ces deux esprits aux secrètes affinités, ces deux âmes quasi désincarnées, l’une adhérente à peine à sa guenille valétudinaire, l’autre malmenant avec dédain la sienne et songeant déjà peut-être à s’en affranchir. Le subtil et vibrant Sémite, qui a secoué avec dégoût l’épaisse glèbe germanique, a trouvé, dans Gérard, son meilleur guide vers la terre du rêve clair et du doux langage.
Ce fut pour Heine un bienfait des dieux que la rencontre d’un traducteur tel que Gérard. Nul, en effet, n’eût pu rendre, avec une langue plus souple et plus nuancée, les subtiles valeurs de la Nordsee et du Ruch der Lieder. Encore que littérale et exempte de paraphrase, cette traduction semble avoir transposé d’une forme si adéquate la suprême grâce de l’original, que nous sentons que c’est bien là l’expression, le verbe, dont le choix miraculeux ne peut souffrir d’équivalens.
L’un des premiers avec Houssaye, Pétrus Borel et Lassailly, Gérard avait fait accueil au jeune étranger, dont