HENRI HEINE
lente agonie de Heine, cette Juliette à qui Gérard dédiait ces vers touchans :
Vous avez les yeux noirs et vous êtes si belle Que le poète en vous voit luire l’étincelle Dont s’avive la force et que nous vous envions.
Le génie à son tour embrase toutes choses :
Il nous rend sa lumière et vous êtes la rose Oui s’embellit de ses rayons. 1
La Revue des Deux Mondes publia, les 15 juillet et 15 septembre 1848, les Poésies de Henri Heine , traduites par Gérard de Nerval. Celui-ci les avait enchâssées d’une notice, dont la ferme analyse fixait en traits définitifs l’œuvre et le talent du poète du Livre des Chanls : « L’enfant au cor merveilleux, qui mêle au rire strident de Voltaire une note mélancolique, où revivent les poésies secrètes de la forêt et les fraîches inspirations du printemps ». Dans 1 'Intermezzo, « cette œuvre aux péripéties toutes morales, où vibre toute l’âme humaine», il voit une suite de petites pièces, sans liaison apparente, mais dont une même idée, l’amour, crée le lien harmonique, ce qu’il exprime par cette image, que l’auteur a retiré le fil du collier, sans qu’aucune perle ne lui manque. C’est enfin son propre germanisme qu’il définit dans le génie de Heine, lequel n’a pris du romantisme allemand que le décor fantastique, les nébuleux paysages, la spiritualité panthéistique.
Aussi l’âcre et soupçonneux poète, dont l’humeur satirique avait éloigné tant d’amis, sut garder pour Gérard une affection inaltérée. Il a laissé de lui, dans sa préface des Poèmes et Légendes, cette exquise louange :
« La diction de Gérard coulait avec une pureté suave qui était inimitable et qui ne ressemblait qu’à l’incomparable douceur de son âme. C’était vraiment plutôt une âme qu’un homme, je dis une âme d’ange, quelque banale que soit le mot. Cette âme était essentiellement sympathique. Et c’était un grand artiste ; les parfums de sa pensée étaient toujours enfermés dans des cassolettes d’or merveilleusement ciselées. Pourtant rien de l’égoïsme artiste ne se trouvait en lui : il était tout candeur enfantine ; il était d’une délicatesse de sensitive ; il était bon, il aimait tout le monde ; il ne jalousait personne... »
1. Vers cités par H. Julia ; article sur Henri Heine, le Temps, 21 mai 1884.
L’histoire du rêve humain gardera voisines ces deux figures de poètes, au front desquels vacille la même lueur d’outre-terre. Tous deux ont gémi sur la peine d’amour et scruté avec une tristesse égale le secret des yeux changeans et des muables visages féminins. Mais le chantre de l 'Intermezzo mêle à sa plainte un rire amer qui confine au sarcasme et que ne connaît pas la douleur résignée du poète des Cydalises.
Tous deux aussi se sont penchés, avec le même vertige, sur l’énigme de la vie. En traduisant les effarantes Questions de Heine, Gérard n’a-t-il pas résumé sa stérile interrogation des religions et des philosophies ?