LE MARQUIS DE FAYOLLE; LES FAUX SAULNIERS ; LA RECHUTE
L’insuccès persistant, qui, de 1848 à 1852, s’attache à toutes les entreprises de Gérard, ravive peu à peu ses latentes mélancolies. De fâcheux symptômes se manifestent dès le mois d’avril 1849, motivent les soins du Dr Aussandou, qui le fait venir chez lui pour le mieux observer. Cependant, une lettre du 28 avril nous montre que la consigne n’est pas sévère, si elle n’est très mal respectée :
« Mon cher ami, — écrit le patient à son médecin, — ne t’inquiète pas si j’ai découché; c’est la faute à Théo : il était passé minuit quand nous sommes sortis de chez un de ses amis, où il m’avait invité à dîner. De sorte que, ne voulant pas réveiller la portière, je suis allé coucher à l’hôtel. Aujourd’hui je dîne en ville, et je ne sais pas encore si je pourrai rentrer; mais je le pense bien. Ton affreux ami : Gérard. »
L’exténuant labeur auquel il se livre ensuite va préparer le retour de la crise. Car que n’a-t-il tenté pour conjurer la fortune adverse? Ses décevantes entreprises théâtrales ne suffisent pas à son activité. Avec la préparation des quatre pièces, qu’il fait jouer, de 1848 à 1852, il mène de front ses traductions de Heine et un roman, le Marquis de Fayolle ; il prépare l’édition complète du Voyage en Orient, puis celle des Illuminés ; il réunit, dans le Valois, les élémens des Faux Saulniers et de l’Abbé de Bucquoy, et va chercher
en Allemagne le complément d’impressions nécessaire à la publication de Lorely. Il donne encore à divers journaux et revues maintes chroniques et nouvelles, parmi lesquelles citons le Monstre Verl, publié en 1849, dans la Silhouette , dont Alfred Busquet est devenu rédacteur en chef. Enfin il collabore à la direction du Journal , qu’Alphonse Karr vient de créer « pour lutter, déclare-t-il, contre les élucubrations empoisonnées de Proudhon1 », mais aussi pour soutenir la politique du général Cavaignac; — feuille malencontreuse qui ne doit pas survivre à la défaite de son candidat.
Karr s’est souvenu de l’aide précieuse, que lui a naguère fournie Gérard, dans sa tentative de reconstitution du Figaro. Il sait que l’instable fantaisiste est susceptible de s’astreindre, par devoir ou par amitié, aux ponctuelles besognes d’un journal quotidien. Gérard fut, en effet, pour son ami, l’auxiliaire le plus zélé, « s’accrocha au Journal , tant qu’il dura, comme le lépas au rocher 2 ».
La rédaction n’était pas nombreuse, ne comptait d’abord que Reybaud, Lireux et le député Babaud-Larivière, auxquels vinrent bientôt s’adjoindre Théophile Gautier et Paul de Kock. Mais Gérard, qui se connaissait en hommes, amena un jour une originale recrue : c’était, dit Alphonse Karr, « une sorte de géant : d’immenses jambes, de longs bras, un long torse, une tête hérissée de cheveux roux, des yeux vifs, intelligens, effarés... » Il s’appelait Félix Tournaclion et devait bientôt rendre fameux le pseudonyme de Nadar. Tout, chez cet étrange compagnon, devait attirer Gérard. D’abord c’était l’héritier, très pauvre, hélas ! d’une longue dynastie d’imprimeurs de Lyon, dont les ancêtres étaient, dit-on, contemporains de Gutenberg et de Laurent Coster : or, comme aux héros chers à Gérard, une fée perverse lui a mis au front un peu de cette flamme qui entraîne vers l’irréel les inventeurs et les poètes. Déjà il a débuté par une équipée de sublime folie : un beau jour, il est parti, avec une douzaine de volontaires, pour affranchir — ni plus ni moins — la Pologne de l’oppression russo-germanique. On conçoit l’émotion que dut produire, là-bas, la venue de ces libérateurs : Tournachon, devenu Tournacheski, ne sait, non plus que ses compagnons,