‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 109 sur 229 · LE MARQUIS DE FAYOLLE · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE FAYOLLE

un seul mot de la langue du pays ; el c’est à peine s’ils parviennent à faire comprendre le but de leur expédition. On leur concéda toutefois l’honneur de les traiter en bclligérans, en leur faisant subir, à Eisleben, un internement de quelques semaines, comme prisonniers de guerre (67).

Réduit maintenant aux besognes du plus modeste reportage, le héros polonais n’en apporte pas moins au Journal son esprit de sacrifice : il rivalise de zèle avec Gérard, et, pour permettre à leur directeur de prendre quelque repos, tous deux passent leurs nuits, couchés suides tables d’imprimerie. Mais en quels lumineux devis ces nuits ne sont-elles pas consumées! Tournachon entretient Gérard de sa chimère favorite, la direction des aérostats ; et Gérard, qui tantôt écrira la préface des Ballons , de Turgan, mêle aux espoirs de Nadar ses aspirations de précurseur. Celui-ci ne s’en tint pas, on le sait, aux concepts théoriques, mais voulut faire de son rêve une réalité. Son ballon, le Géant, qui fit quelque temps l’étonnement des foules, sombra au cours d’une ascension et lui-même faillit périr dans sa chute.

Cependant la fortune, si cruelle aux inventeurs, devait réserver un sourire à Nadar : celui qui, chevalier généreux, défenseur chimérique d’un peuple opprimé, précurseur de l’aviation, poète, écrivain et dessinateur de mérite, n’avait rencontré que des déboires, devait, sur le terrain de la réalité, connaître le plus franc succès : c’est lorsque, vers 1850, il créa, au milieu de Paris, un établissement de photographie devenu célèbre...

C’était peut-être la revanche de la sagesse... Toutefois le succès ne changea pas Nadar : il demeura, entre les plus fidèles amis de Gérard, l’un de ceux qui entourèrent son souvenir de la plus constante piété. Ajoutons qu’à lui seul nous devons d’avoir conservé l’image fidèle de celui qui tant s’efforça de rester inconnu.

Avec le Marquis de Fayolle, Gérard aborde pour la première et la dernière fois le genre alors florissant du romanfeuilleton. Mais, là encore, il ne peut s’abstraire du cercle fatidique : il ne saurait donner la vie à des personnages qui ne sont pas son propre reflet. Veut-il faire le portrait de son héros? il nous présente un jeune seigneur des dernières années de la royauté, que tout de suite nous

GÉRARD DK NERVAL. A G

reconnaissons pour l’avoir vu déjà : il fait de l’esprit et du paradoxe empreints de sentimentalisme et même d’une sorte de mysticisme superstitieux; il a lu les rêveries de l’abbé de Villars, de dom Pernetti et du marquis d’Argens; il a fait partie des célèbres réunions d’Ermenonville ; enfin sa conversation est empreinte des amours célestes de Swedenborg et des théories sur le magnétisme des âmes...

L’intrigue se poursuit en une dramatique histoire qui se passe au pays de Jean le Chouan : il l’a construite avec la méthode et les procédés de documentation chers à son ami Dumas. S’il faut en croire son prologue, la diligence l’aurait descendu à Vitré, devant un cabaret tenu par Jean le Chouan : c’est de ce dernier qu’il déclare tenir l’histoire qu’il va conter. Mais ce voyage de Bretagne, qu’il place en septembre 1848, doit trouver sa véritable date à une époque antérieure de plus de dix années. En un article publié dans la Charle de 1830, sous le titre : l'Auberge de Vitré, il rappelle l’aimable accueil qu’il avait reçu, quatre ans auparavant, « à l’auberge de M. Riquet ». Et il précise : « C’était en août 1833, par une chaleur de 32°, — le 31 août, à moins que ce ne fût le 1er septembre ». Nous n’avons nulle part, ailleurs que dans le Marquis de Fayolle, trouvé trace d’un second voyage à Vitré, en 1848.

Ce roman garnit le feuilleton du Temps, du 1er au 27 mars 1849, puis, après une interruption, fut repris du 26 avril au 16 mai, date à laquelle il fut interrompu.

Un avis aux lecteurs, inséré le 28 mai, annonçait toutefois «que le Temps reprendrait le 6 juin la publication de la troisième partie du beau roman de M. Gérard de Nerval ». Mais alors les événemens se précipitent : ce sont les émeutes ouvrières, le pillage de l’imprimerie Boulé, les élections législatives... Le drame politique enlève tout intérêt aux péripéties du Marquis de Fayolle.

Gérard cependant n’a pas quitté Paris : or c’est aussi l’époque où le choléra, qui avait déjà sévi 1 année précédente, y fait sa terrifiante rentrée. Théophile est alors à Rruxelles et sa gracieuse compagne, Ernesta Grisi, a été délaissée à la garde fidèle de son ami Gérard. Celui-ci narre à l’absent, dans une lettre du 15 juin 1849, les transes des Parisiens : chacun se croit malade ; on s observe avec angoisse ; lui-même, ajoute-t-il, se regarde la langue avec

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