Ibid
suggéré à Le Pelelier de Mortefontaine les arrangemens de son parc, qu’il sème à souhait de « fabriques » et de temples ruinés. Enfin le philosophe de la nature, guidé vers ces retraites par sa manie herborisante, plus sans cloute que par le charme du site, y reçut, de son disciple Girardin, l’asile où il devait celer ses ultimes mélancolies.
Ce retour à la nature et ce sentimentalisme païen s’allient chez la plupart à ces tendances panthéistiques, à ces aspirations vers le grand Tout, dont Goethe va tenter d’exprimer les symboles confus. Cette communion improvisée des âmes sensibles avec l’Infini, cette angoisse qui les effare devant l’abîme laissé béant par la disparition des vieilles croyances, les ramènent aux latentes superstitions qui, à différons âges, ont satisfait le besoin religieux de l’humanité. L’occultisme est la pâture spirituelle de cette société finissante. Or les retraites philosophiques de Girardin et de Le Peletier offrent aux adeptes du spiritisme des asiles de choix. Les grands illuminés, Cagliostro, Mesmer etlecomte de Saint- Germain, furent les ofiieians de ces chapelles, se réunirent, en assises régulières, aux soupers d’Ermenonville. Alors ces rives consacrées à «la Vérité», ces lacs philosophiques qui reflètent dans leurs ondes l’île des Peupliers et le Temple d’Uranie, virent, par une antithèse étrange, les sibyllines formules de l’occultisme opposées aux axiomes des sagesses antiques et aux théorèmes de la raison pure. Tout le xvnie siècle, incrédule et superstitieux, trouve sa synthèse dans ce rapprochement.
Il n’est pas jusqu’à la science même, qui, pénétrant en ces cénacles, ne s’y imprègne d’un peu de magie. Une tradition veut que le vieux Franklin, lors de son séjour à Paris, soit venu à Ermenonville pour y faire ses expériences de magnétisme. Mais, pour ceux qui l’entouraient, illuminés férus de mesmérisme , l’électricité était un agent supernaturel, confinant aux forces occlûtes et aux liens secrets de la matière et de l’esprit.
Au surplus, ces idées n’étaient pas spéciales au cénacle d’Ermenonville, mais avaient leur source dans les aspirations des préromantiques allemands, qui, venant s’allier en France à la philosophie de la nature, chère à Jean-Jacques, devaient si profondément influencer la pensée contemporaine. Après Herder, le réformateur poétique qui fut 1 inspi-
rateur de Goethe, apparaissaient les savans mystiques, épris de « physique supérieure » et de science pythagoricienne, modernes héritiers des magiciens de la Renaissance, les Paracelse, les Yan ITelmont et les Faust. Ils dissertent de magnétisme et de télépathie, mettant en communion les fluides spirituels et préparant les théurgies dans la hiérarchie des âmes. Tout à l’heure, résumera leurs conceptions ce Frédéric de Hardenberg, qui, sous le pseudonyme de Novalis, sera l’apôtre de l’« idéalisme magique », définira la pénétration des arcanes spirituels et la conquête du divin par l’intuition mystique.
On verra par la suite quelles empreintes reçut Gérard de ces éducateurs : mais il convient de montrer par quelles voies singulières il s’assimila de bonne heure leurs théories.
Peu cultivé sans doute, mais friand de lectures, Antoine Boucher, dont les parens avaient vécu, qui lui-même avait été élevé dans l’entourage et la semi-domesticité des seigneurs de Mortefontaine, avait subi quelque peu la contagion de ces fervens illuminés. La profusion de livres d’occultisme, dont ceux-ci faisaient leur aliment spirituel, avait pénétré parmi leurs familiers et leurs officieux ; et c’est ainsi que le néophyte avait réuni une petite collection d’ouvrages de magie et de cabale, « tels qu’en produisirent, avec une incroyable fécondité, les années qui précédèrent la Révolution » et auxquelles esprits d’alors s’étaient adonnés, dans leur désarroi, comme à une sorte de narcotique mental.
Désabusé plus tard, il avait relégué en son grenier cette bibliothèque d’illuminé. Sans autre passion désormais que celle de réunir quelques débris de statues ou de vases romains découverts dans son champ — le Clos de Nerval, nous le verrons bientôt, — il avait oublié ses vieux livres, dont les rats faisaient leur pâture. Mais il lui était resté, de ses tendances au mysticisme et de l’athéisme révolutionnaire, une vague croyance qui ressemblait à une sorte de « déisme mitigé ». — « Dieu, c’est le soleil », — répondait-il à la question redoutable que lui posait son jeune neveu. C’est ainsi qu’à cette petite âme, déjà frémissante à tous les souffles mystiques, que la douce initiation maternelle n’avait point prémunie contre les terreurs de la vie, était fourni le premier enseignement spirituel. Cependant l’inconnu sur lequel
elle s’ouvrait ne pouvait se résoudre pour elle que par une interprétation religieuse : cette explication lui fut donnée dans l’incohérence et la confusion des croyances les plus diverses. Les icônes païennes déterrées par l’oncle dans son cliamp, quelques statues de dieux, une Pallas ou Vénus armée, un Mars en bronze doré ou un Pan souriant à l’entrée d’une grotte, inspiraient à l’enfant plus de vénération que les pauvres images chrétiennes de l’église. Les instructions de sa tante l’initièrent cependant aux beautés du christianisme et, après 1815, un Anglais qui se trouvait dans le pays lui fit apprendre le Sermon sur la Montagne et lui remit un Nouveau Testament b Mais que pouvait ceci contre les délétères semences qu’il allait recueillir de ses premières lectures? En furetant dans la maison, le jeune Gérard y avait déniché, envahie par l’humidité ou attaquée par les rats, la pernicieuse collection : et, pendant des jours et des nuits, il avait ingéré cette pâture malsaine 2.
Quels livres y lut-il? C’étaient, nous a-t-il dit dans sa préface des Illuminés , des ouvrages publiés la plupart sans nom d’auteur sous la Monarchie, ou qui, à l’époque révolutionnaire, n’avaient point été déposés dans les bibliothèques publiques. C’étaient sans doute encore les œuvres des modernes adeptes des sciences maudites, le marquis d’Argens, Saint-Martin, l’abbé de Villars et Pic de la Mirandole.
Peut-êtreenfiny connut-il déjà les « paradis innombrables » de ce voyant Scandinave dont la projection spirituelle dotait les visions d’une sorte de réalité objective, cet Emmanuel Swedberg, plus connu sous le nom de Swedenborg, dont les Memorabilia resteront pour Gérard un constant sujet d’enchantement. Vers 1830, une ferveur nouvelle a ramené quelques esprits vers cet initié, en lequel ses contemporains avaient salué le plus récent messager de Dieu, l’hiérophante merveilleux de la dernière église. Hoffmann en fut préoccupé; mais, plus près de nous, Balzac, qui, en 1833, vient de traverser la crise de mysticisme, dont, par maintes parties, l’édifice de la Comédie Humaine accusera le reflet, se fera l’apologiste du théosophe suédois, décrira les ravissemens de son initiation dans Louis Lambevl et dans Séraphita : œuvres étranges, toutes pénétrées des ardeurs spirituelles