La Bibliothèque de mon Oncle, préface des Illuminés
de la Foi et de la Volonté, mais oùmieux se révèlent les vertiges des esprits évadés de leurs liens charnels et ces dangereuses extases dont la folie et la mort sont le plus commun aboutissement. Si nous ne savions cpie Balzac a tiré de ses plus intimes souvenirs l’obsédante figure de Louis Lambert, ne serions-nous pas tentés d’y reconnaître une évocation anticipée du destin de Gérard? Les presLiges de Swedenborg ne pourront rien sans doute sur le robuste équilibre du chantre de Sêraphila ; mais sur le fragile Gérard... — on conçoit quels germes funestes durent inoculer, en cet intellect déjà enclin au mysticisme, ces troublantes lectures, contre lesquelles se défendent mal les natures poétiques, même prémunies par l’expérience et disciplinées par les sévères études.
Au milieu de cette Babel magique, où la Lhéosopliie antique voisine aux rites cabalistiques du moyen âge et aux rêveries supernaturelles du xvme siècle, Gérard s’attache surtout à cette conception si poétique de la migration des esprits et de la transfusion des âmes. Il faut voir aussi la même origine à sa prédilection pour quelques écrivains, qui, sans pouvoir être classés dans aucune catégorie d’occultistes, présentent cependant, par le fond de leur inspiration, quelque tendance à l’illuminisme : telles furent ses affinités avec ces excentriques, dont il s’est fait le biographe, notamment avec Gazotte et Restif de la Bretonne.
A ce dernier, lunatique sensuel, qui colore de rêveries philosophiques ses galantes confessions, il a emprunté sa théorie des ressemblances, cette recherche dans l’amour d’un type prédestiné, « sorte d’élection fatale fondée plutôt sur la forme extérieure que sur l’âme » .Mais c’est chez l’auteur du Diable Amoureux qu’il semble avoir aspiré le plus ce fond de mysticisme dissimulé sous une enveloppe railleuse et humoriste, qui se retrouve si pareil dans les écrits de Gazotte et dans ceux de Gérard. La préface qu’il écrira plus tard pour son édition du Diable Amoureux nous montre cette parenté littéraire de manière si évidente qu’elle nous semble une analyse de ses propres tendances et de son propre génie. Gazotte ne fut-il pas le révélateur de ces ballades populaires et fantastiques, dont Gérard préconisera à son tour la naïve poésie? Les deux légendes qu’il cite, la Veillée de la Bonne femme et les Prouesses inimitables
il' Olivier, marquis d’Édesse, sont avec raison considérées par lui comme les premiers essais de la couleur romantique au xvme siècle.
Mais ce qui l’attache le plus dans Cazotte, c’est, ce qu’il lui empruntera lui-même, sa parenté avec Apulée, « le narrateur empreint de mysticisme et de poésie, tantôt crédule à ses propres fictions, tantôt railleur de sa propre crédulité, jetant çà et là quelque trait ironique qui déconcerte le lecteur prêt à le prendre au sérieux ».
Rien n’est plus significatif de la persistance et de la fixité des idées premières chez Gérard, de l’impressionnabilité déjà morbide de son esprit, que l’obsession qu’il gardera toute sa vie des étonnemens de sa jeunesse.
Il nous arrive parfois de discerner, à travers les foules humaines qui nous ont précédés sur la terre, quelque lointaine figure en laquelle nous croyons reconnaître une image parente, et, par une sorte de « retour éternel », de retrouver, en tel esprit d’autrefois, l’original dont nous portons en nous la répliquefidèle. En Lucius Apuleius, Gérard reconnut l’âme ancestrale, dont il devait, après deux mille ans, renouveler la destinée. Ce fut la même inquiétude voyageuse, le même appétit de merveilleux, tempéré de scepticisme railleur, la même nostalgie de l’invisible. Né en Numidie vers l’an 120 de l’ère de la Croix, le futur auteur de/’Aned’Orfitses études à Carthage, étudia la philosophie à Athènes, le droit à Rome, et parcourut l’Orient pour y explorer les religions de l’antique Asie. Il se fit initier en Grèce aux mystères d’Éleusis, s’attacha aux doctrines des Pythagoriciens, puis, sur le rivage de la mer Égée, vit apparaître, au seuil des arcanes mystiques, soutenant de sa dextre le sistre d’airain, la belle Isis régénératrice. La splendeur de ce mythe obsédera Gérard d’un perpétuel émerveillement, lui fera parcourir plus tard, sans en rien omettre, le cycle théogonique d’Apulée.
N’est-ce pas encore à ce magicien numide qu’il devra son idéalisme amoureux, son culte distant de la femme et sa poursuite des amantes spirituelles? L’épisode adorable de Psyché, qui si poétiquement symbolise la communion de l’âme avec l’amour, lui laisse l’émoi des extatiques baisers, sur les cimes mythologiques, dans les nuages rosés de l’Olympe. Il n’entrevoit déjà l’approchedela femme qu’avec la présentation romanesque des légendes, dans le ravisse-
ment des amans-poètes, les Dante et les Pétrarque. Il a lui-même défini son platonisme en des termes qu’il faut renoncer à suppléer :
« A ces points élevés, où nous guidaient nos maîtres, nous aspirions enfin l’air pur des solitudes, nous buvions l’oubli dans la coupe d’or des légendes, nous étions ivres de poésie et d’amour. Amour, hélas ! des formes vagues, des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques !... 1 »
Cet amour extrasensuel participe déjà de l’extase des initiés de Delphes et d’Éleusis. La foi des Pythagoriciens à la transmigration des esprits aura pour corollaire ce concept, venu du plus radieux hellénisme, de la constance des normes esthétiques se traduisant, pour quelques âmes élues, par l’identité des contours et la survivance de la beauté visible. Ces croyances, retrouvées à la lecture des illuminés du xvme siècle, fortifiées parles méditations d’une enfance solitaire, se développent à merveille en ces années d’extase romantique, où les jeunes écrivains s’imprègnent de spiritualisme sensuel, où toutes les lyres s’accordent pour célébrer, sur un mode exalté, l’âme immortelle et l’amour vainqueur de la mort. La nature est pleine de voix, de soupirs, de formes voilées. En ce lyrisme panthéistique, les conceptions de Gérard semblent plutôt rêveries de poète que théories d’illuminé. Les âmes se révélant, en des existences successives, sous la persistance d’une forme terrestre identique, émigrant en des corps divers, qu’elles affectent cependant d’un même contour d’extérieure beauté, ce n’est après tout que rappel des antiques métempsycoses. Que ces âmes conservent, de leurs existences antérieures, une mémoire nébuleuse que ravive la rencontre fatale d’une âme autrefois aimée et subitement reconnue, ce n’est peutêtre encore que développement poétique de la même fiction. C’est du moins ce qu’on croit entrevoir dans la Fantaisie, cette ravissante odelette publiée dans les Annales Romantiques et les keepsakes du temps :
Il est un air, pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Webre ;
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.