‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 111 sur 229 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

du pur récit historique, et nous sert ainsi « la sauce sur un autre plat que le poisson ». On devine aisément que ce qui l’a déterminé dans le choix du sujet, ce qui le plus l’y attache, c’est la joie de situer son histoire dans le pays de ses nostalgies. Angélique de Longueval — elle devait d’abord s’appeler Adrienne, — l’a séduit, parce qu’elle est la sœur des héroïnes, qui, dans les légendes du Valois, aiment mieux subir les rigueurs d’un père cruel que faillira leur amour :

J’aime mieux rester dans la tour,

Mon père, que changer d’amour...

Il l’aime aussi, parce que, triste et rêveuse, « elle n’a de goût ni aux belles pierres ni aux belles tapisseries, ni aux beaux habits, et ne respire que la mort pour guérir son esprit ». Cependant, si attachante que soit l’équipée de la demoiselle de Longueval et de son galant La Corbinière, si vivantes qu’en soient les péripéties, nous sentons bien que l’esprit du narrateur s’en distrait à chaque pas et que toute son émotion est pour les paysages qu’il décrit. Son cœur déborde sous l’afflux de ses souvenirs ; toute son enfance lui revient à l’âme et il a, pour rendre sa pensée, des mots évocateurs, de ces phrases dont nous retrouverons, tout à l’heure, dans Sylvie , l’inimitable accent.

Il y a, dans Angélique , des pages qui sont entre les plus tendres qu’ait écrites Gérard et qu’il faut relire, parce que, les premières, elles notent l’envahissement de l’hypnose nostalgique dont son âme peu à peu s’alanguit. « Les souvenirs d’enfance se ravivent, dit-il, quand on atteint la moitié de la vie. C’est comme un manuscrit palimpseste dont on fait reparaître les lignes par des procédés chimiques. » Il ne doit plus vivre désormais que dans les mirages de ce passé. Pour le mieux évoquer, pour en mieux savourer les voluptueuses langueurs, il retournera sans cesse vers les solitudes aimées, il en explorera, en tous sens et en toutes saisons, les hameaux et les forêts. Mais plus rien ne subsiste de ce qui fit les joies de sa jeunesse et il n’y rencontre que tombeaux. Aussi est-ce par les mélancolies de l’automne, lorsque le soleil s’attarde aux cimes des arbres jaunis, qu’il aime à refaire ces pèlerinages; c’est dans la tristesse du Jour des Morts, qu’ayant passé par les sites les plus beaux

LES FAUX SAULNIEBS

et les plus tristes, il veut entendre les cloches de Senlis, « dont Rousseau aimait tant le son lointain ». Des larmes lui viennent aux yeux lorsque, près d’un prieuré, il aperçoit une ronde de petites filles qui chantent l’un de ces vieux airs qui l’ont bercé, qu’il reconnaît dans ces jeunes voix, « des intonations, des roulades, des finesses d’accent autrefois entendues, et qui, des mères aux filles, se conservent le mieux ».

Parfois le ton se hausse et la pensée se généralise :

« Je me repose, dit-il, en revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes, je reprends des forces sur cette terre maternelle... Quoi qu’on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien des liens. On n’emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de ses souliers, et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré quiluirappelle ceuxquil’ont aimé. Religion ouphilosophie, tout indique à l’homme ce culte éternel des souvenirs. 1 »

Cette chaîne mystérieuse qui nous relie au sol natal, cet enracinement à la terre où sont nos morts, principe et condition de l’entier développement de notre personnalité, de la constance de notre être moral, c’est l’une des idées sur lesquelles Gérard revient souvent : « Il y a, dit-il ailleurs, dans l’attachement à la terre, beaucoup de l’amour de la famille. Cette piété, qui s’attache aux lieux est aussi une portion du noble sentiment qui nous unit à la patrie. 2 » D’autres la reprendront, après lui, cette idée que Goethe avait différemment exprimée, dont Walter Scott a fait la raison maîtresse de son œuvre ; un de nos plus éminens contemporains — faut-il nommer M. Maurice Rarrès ? — a tenté à son tour, avec une belle et hautaine obstination, de nous enseigner, dans ce legs de la terre et ce culte des morts, la formule régénératrice.

En cette même année 1850, Gérard s’occupe encore de réunir les notes dont il veut faire un livre d’impressions sur l’Allemagne, — ce qui doit être Lorelij ; mais il n’a pas la matière d’un volume et il se borne à la publication de deux articles dans l’Arlisle et dans la Presse. Il y résume, de sa plume la plus aisée, le voyage qu’il vient de faire à Weimar, pour assister aux grands anniversaires de Herder et de Gœthe. Il s’est arrêté à Cologne, a revu Francfort et son

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