Promenades et Souvenirs ; ch. vu, Voyage au Nord
Rœmer, puis, par Cassel, Eisenach et le château de la Wartburg, il a touché l’Athènes allemande, où doivent s’inaugurer, le 25 août, les icônes des demi-dieux germaniques. Un retard lui a fait manquer une partie du programme, l’a empêché d’assister à la représentation du Prométhée délivré , le poème de Herder, dont Liszt a fait un drame lyrique. Mais il se console avec Lohengrin dont la première est donnée au petit théâtre de Weimar : en quels ravissemens l’emportent ces larges ondes symphoniques, alors inouïes, et qu’il sent bien être la révélation du poètemusicien dont lui-même aspirait la venue!
Le lendemain, la tête tourbillonnante encore de tant de musique, il erre par la calme cité, dans la grâce vaporeuse d’une matinée d’automne. C’est l’heure de poésie, qu’appellent les instans heureux, comme aux soirs du Valois, à Portici, à Vienne ou au Liban. Son cœur y prélude, dans la chambre de Schiller, alors que Liszt caresse les touches jaunies de la vieille épinette du poète, en fait jaillir la « déchirante mélodie » que dessina Schubert sur les Plaintes de la jeune fille. Une vision céleste fleurit encore son rêve : c’est une jolie princesse en robe blanche et manteau d’hermine, en laquelle il a reconnu, la veille, dans la maison de Goethe, une descendante des Césars allemands... « Cette fille du passé erre capricieusement parmi les images du passé, comme la divine Psyché représentant la vie sur la pierre d’un tombeau. 1 »
A peine a-t-il pris garde à l’étranger de haute mine qui lui a servi de guide, dans sa visite du palais grand-ducal. Mais de retour à Paris, alors qu’il a fait paraître dans l’ Artiste son récit des fêtes de Weimar, il reçoit une lettre où cet inconnu lui exprime sa gratitude de voir si bien servie la gloire littéraire de sa patrie :
« ...Vous m’avez procuré cette joie, monsieur ; aussi ne sauraisje mieux y répondre que par la main même de Gœthe, dont je vous prie d’accepter l’autographe ci-joint, en vous souvenant de Weimar et de celui qui reste à jamais votre tout dévoué :
Charles-Alexandre.
Grand-duc héréditaire de Saxe.
Du clulteau de Belvédère, 30 octobre 1850.2