Lettre inédite. Collect. Spoelberch de Lovenjoul
2. Anr/êliquc, XIII» lettre, fragm. daté de la Chapcllc-cn-Serval, 20 nov. Voir aussi Promenades et Souvenirs; ch. i, la Butte Montmartre.
grandement surpris de voir une concierge présenter avec déférence le bougeoir à Gérard. On monta deux étages, et l’on entra dans une grande salle dénudée, où il y avait un lit dans une alcôve, et une douzaine de sacs de meunier, pleins et appuyés contre le mur, — ce qui donnait à la pièce l’aspect d’une chambre de moulin.
« Voici mon lit ! » dit Gérard, et, montrant les sacs : « Voici ma bibliothèque, la voulez-vous ?... Je vous la donne... 1 » Ce détachement des choses extérieures, cette indifférence à se défaire de ses bibelots, de ses livres, de ses manuscrits, qu’il distribue à ses amis, n’accusent-ils pas sa progressive tendance à s’abstraire de ce monde, à supprimer tous les liens qui l’y attachent encore ?
Pourtant — et ç’aura été sa dernière dépense somptuaire, — la démolition de la rue du Doyenné lui a permis de recueillir de précieuses épaves. Dans un lot de décombres, il a reconnu — avec quel tressaut d’allégresse ! — les boiseries du salon de la Bohême Galante et les fresques peintes par ses amis pour le bal des Truands : voici les Naïades de Nanteuil, la Fêle Galante de Wattier, les Bacchantes de Chasseriau, le Moine Bouge de Châtillon; enfin voici — ô vision funèbre et charmante! — la Cydalise de Rogier, souriante, comme autrefois, dans sa robe de taffetas feuille-morte. La couche de détrempe, appliquée par « l’affreux propriétaire », les a à peine effleurées ; un prudent nettoyage va les faire revivre dans leur fraîcheur première. Il les paya de ses derniers cinq cents francs et les emporta jalousement à son nouveau logis. Il ne les quittera plus et, lorsqu’il aura tout donné, même les précieux manuscrits où furent calligraphiés ses vers d’enfant, il voudra conserver ces chers témoins de sa belle jeunesse !
Cependant, la gêne, visiteuse intermittente de son instable foyer, commence à y séjourner de manière inquiétante... Ah ! s’il avait exécuté son traité avec Furne et mis au jour son livre sur les Côtes de la Méditerranée !... Mais il a en tête trop de projets : le théâtre l’emporte encore, et, une fois de plus, il délaisse la proie pour l’ombre. Il espère beaucoup cependant d’une édition d’ensemble du Voyage en Orient, dont les publications partielles furent
1. Alfred Busquet, Gérard de. Nerval et sa mort ( le Temps, 10 août 1881).
LA RECHUTE
si bien accueillies. En 1848, il a lait paraître, en deux volumes, chez Sartorius, une première réunion de ses articles de voyage, qu’il intitule Scènes de la vie orientale ; les Femmes du Caire. Mais la révolution n’a pas arrangé les choses et les affaires de librairie sont loin de prospérer, ainsi qu’en témoigne une lettre à Hippolyte Lucas, qui a annoncé le livre dans le Journal : Sartorius, dont Gérard vante la probité, regimbe devant toute publication nouvelle et ne traite plus que de compte à demi. 1
Sera-t-il plus heureux, deux ans après, avec l’édition définitive qu’il fera paraître chez Charpentier? Le 28 janvier 1851, il concède à cet éditeur «le droit exclusif d’imprimer à l’avenir le même ouvrage, sous le titre nouveau et mieux approprié de Voyage en Orient (71). » Mais il rêve toujours de belles publications : il voudrait faire graver, en tête de son livre, un dessin de Bida. Or cet illustrateur jouit déjà de quelque vogue et tient ses prix :
« Je viens de chez Bida, — écrit Gérard à Charpentier, le 15 avril 1851, — je lui ai exposé la chose et lui ai dit qu’il fallait vous traiter en ami. Il parlait de 500 et s’est arrêté à 400. Je pense que ce n’est pas cher, attendu que c’est un dessin de premier ordre et que de pareils se vendent jusqu’à 1500 ; consultez d’ailleurs là-dessus. Il a travaillé trois mois et dépensé 120 francs de modèles et son principal désir est de voir le dessin bien placé... »
Mais Charpentier ne se laisse pas toucher, et Gérard doit renoncer à son frontispice. Puis ce sont les corrections et la mise en pages qu’il surveille jalousement : il supprime du titre : Voyage en Orienl, les mots «pendant les années... », ce qui ferait vieillir le livre, et il propose comme soustitre : « Êgyple — Liban — Turquie ».
« Vous comprenez, dit-il, que je tiens surtout à faire une édition classique, et guère de fautes autant que possible. Je me suis donné beaucoup de peine pour cela, n’ayant pas manqué de venir à l’imprimerie tous les jours, sauf quand il fallait attendre. 2 »
A peine le livre paru, il se remet à son théâtre, à Misan-
1. Lettre à Hip. Lucas, publ. par M. Léo Lucas, à la suite de Portraits et Souvenirs.
2. Lettres ù Charpentier, 15 et 23 avril 1851. Publ. par M. J. Marsan dans le Mercure de France.
ihropie el Repentir, dont il va reprendre la traduction interrompue depuis 1837. Arsène Iloussaye est devenu, parla grâce de Rachel et le choix du Prince président, directeur de la Comédie-Française : or il ne songe qu’à obliger son cher Gérard ; mais celui-ci n’est pas homme à mettre à profit pour lui-même le crédit d’un ami, fût-il entre ses plus intimes. Il a fallu que Houssaye fît doucement violence à sa réserve pour l’amener à franchir le seuil du cabinet directorial ; parfois il lui arrivait de prendre Gérard sous le bras, de l’amener jusqu’à la porte, mais sans parvenir à la lui faire dépasser. « C’était l’homme pacifique, ajoute-t-il dans ses Confessions , il n’aimait pas la comédie dans les coulisses, la trouvant trop montée de ton. » De temps à autre seulement, un timide billet sollicitait « deux stalles de dame ou une petite loge, selon les prévisions de la recette... 1 »
Au temps du Monde Dramatique, Gérard avait entretenu Houssaye de Kotzebue et de Misanthropie et Repentir. Était-il parvenu à lui faire partager son admiration pour ce drame? Le nouveau directeur du Français s’en est toutefois souvenu, car il presse maintenant Gérard d’en achever la traductionetd’adapterà sonthéâtre l’œuvre de Kotzebue. Un bizarre accident vient tout suspendre : une lettre de Gérard, portant le timbre du 25 septembre 1851, trahissant, par la forme et l’écriture, l’abattement et la dépression, en porte ainsi la nouvelle à Houssaye :
«Mon cher Houssaye, j’ai du malheur; je viens de faire une chute très forte, j’ai la poitrine fortement percutée et gonflée, et un genou très endommagé. Croyez que ce n’est nullement une raison pour ne pas être prêt pour la Revue. J’avais fait la moitié de l’article; je vais me remettre à la traduction que j avais interrompue pour cela. Enfin ce sera pour le second numéro. Je regrette cette (sic) accident quoique grave et douloureux, surtout parce qu’il me donne l’air de vous abandonner dans le danger. Mais croyez à ma parole et que je suis très fâché de vous laisser partir les premiers ; les dieux l’ont voulu. Votre affectionné : Gérard. 2 »
Cette lettre fixe la date d’un accident qu’on place communément à l’automne de l’année suivante. Voici, d’autre part, le récit qu’en fait Gérard, d’un ton bien différent, dans le Rêve el ta Vie :