Sylvie, ch. i
Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit...
C’est sous Louis XIII et je crois voir s’étendre Un coteau vert que le couchant jaunit.
Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Geint de grands parcs avec une rivière,
Baignant ses pieds, qui coule entre des Heurs.
Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en son costume ancien,
Que dans une autre existence peut-être J’ai déjà vue et dont je me souvien !
N’esl-ce pas déjà, résumé en ce touchant prélude, tout ce que l’enfant mystique a recueilli de ses rêves solitaires et de ses lectures : la sensibilité nostalgique de son âme, un appétit de merveilleux modéré de claire tradition française, une langue pure et mélodieuse? Mais y apparaît aussi, comme une annonce inquiétante, le premier aspect du fantôme qui doit opprimer à toujours son esprit, que nous allons retrouver à toutes les pages de son œuvre et de son histoire... Le baiser de la fée lumineuse de Mortcfontaine a effleuré son front d’un contact funeste, y a laissé l’invisible lésion d’où vont s’échapper, par intervalles, les troubles messages du subconscient.
LA JEUNESSE; LE ROMANTISME
Un soir de 1814, l’officier à l’uniforme noirci, échappé par miracle aux flots de la Bérésina, reparut à Mortefontaine ; il venait, les années épiques révolues, pourvoir à l’éducation de son fds et lui apprendre ce qu’il appelait « ses devoirs ». Gérard délaissa, le cœur serré, son cher pays des légendes et ses amoureuses de clair de lune. A quel régime le Dr Labrunie allait-il soumettre ce fils, qui emportait, au plus profond de son âme, les dangereuses semences de mélancolie? Il ne devait, semble-t-il, jamais comprendre cette délicate et sensible nature. Endurci par le spectacle de la souffrance, habitué, par la pratique sommaire et hâtive de la chirurgie militaire, à dédaigner les protestations de la douleur physique, d’un égoïsme natif aggravé par une vie de dangers et la défense quotidienne de sa précieuse existence, cet éducateur aux programmes simples et à la main rude n’avait rien de ce qu’il fallait pour la direction de ce disciple, déjà marqué par les signes des prochaines névroses. Songea-t-il qu’à l’alanguissement des soirs, il fallait opposer la vivifiante fraîcheur des matins? Toujours est-il qu’un soldat, serviteur dévoué du docteur, faisait lever Gérard dès l’aube et le conduisait, avant l’éveil de la grande ville, hors de Paris, s’arrêtant avec lui dans quelque ferme de banlieue, où il le faisait déjeuner de pain et de lait frais. Mais cette nouvelle hygiène ne valait guère mieux que les vagabondages par les solitudes du Valois : elle ne faisait, au contraire, que favoriser, dans une autre
atmosphère, les excursions de ce fragile esprit dans l’irréel ! Aussi bien que dans le mystère des nuits, l’enfant s’abandonnait à ses rêveries sous la pâle clarté de l’aube, par l’isolement des matins, avant la reprise de la vie ordonnée et laborieuse. Des veilles prolongées, un surmenage exténuant complétaient ce bizarre régime, auquel la bonne humeur d’un jeune frère du docteur mêlait seule un peu de gaieté.
Le DrLabrunie, qui habitait au numéro 72 de la rue Saint- Martin, fit entrer son fils au collège Charlemagne, pour y suivre les cours à titre d’externe libre. On sait quel docile élève fut Gérard : attentif, discipliné, aux premiers rangs de sa classe, il était de ceux que les maîtres offrent en exemples à leurs condisciples. Sa dévorante activité cérébrale lui faisait mener de front les travaux les plus divers : alors qu’il poursuivait brillamment ses humanités, il se livrait au dehors à l’étude des langues. Il apprenait ainsi, tant bien que mal, l’italien, l’arabe et même le persan ; mais l’allemand, avec lequel l’avaient familiarisé les entretiens de son père, avait sa préférence. Par un persistant concours de fatalités, cette langue, qui, dans la pensée du docteur, devait servir son fils pour la carrière diplomatique à laquelle il le destinait, allait ramener Gérard vers le rêve nébuleux des romantiques allemands et faire germer les semences mystiques recueillies de ses premières lectures.
Pourtant son clair esprit s’affirme, dès les années de collège, par le culte d’une muse aux simples allures, et même de tenue un peu négligée, une muse qui s’apparente notoirement à celle de Casimir Delavigne et de Béranger. Il a composé, en vçrs dignes de ces maîtres, les Élégies Nationales, qui suscitèrent l’enthousiasme de ses condisciples de Charlemagne. Comme les jeunes de ce temps, il eut la nostalgie de l’épopée et le culte de celui qui avait reculé les limites de la gloire. Des Odes à Napoléon, des Adieux de Napoléon à la France, des Chanls grecs ou espagnols, le tout enflammé d’une puérile ardeur et d’un pindarisme d’adolescent, voilà ce qu’on rencontre en ces premiers vers, sur lesquels on tenterait en vain de formuler un pronostic.
Il nous en a été conservé deux recueils manuscrits, et ces documens ne sont pas sans intérêt. Nous avons sous les yeux le plus ancien : c’est un cahier d’une trentaine de
LA JEUNESSE; LE ROMANTISME
feuillets, transcrit en entier de la main de Gérard, d’une fine anglaise calligraphiée, — cette écriture qui « rivalisait de grâce et de correction avec les manuscrits les plus célèbres de l’Iram », — et rehaussé d’en-têtes et de culs-de-lampe dessinés à la plume, très bien en page et de la meilleure venue. Belle écriture régulière, vers bien alignés et scrupuleusement cotés, strophes disposées avec symétrie, tout indique un esprit clair, ordonné, méthodique ; et le plus sagace graphologue n’y saurait discerner ombre de bonde équivoque ou de jambage suspect. Mais les vers eux-mêmes! ces bégaiemens d’enfant-poète ne mériteraient pas une attention spéciale, s’ils ne surprenaient par des opinions littéraires bien déconcertantes chez l’un de ceux qui tantôt mèneront le branle-bas de 1830. Certes il ne songe point alors à marcher à l’assaut du Pinde, celui qui, dans cette satire juvénile qu’il intitule les Écrivains, emprunte le mètre de Boileau pour dire âprement leur fait aux nouveaux poètes :
Où fuir? où me cacher? Quel déluge d’écrits,
En ce siècle falot, vient infecter Paris!
En vain j’ai reculé devant le Solitaire,
O dieu du mauvais goût ! Faut-il donc, pour te plaire, Entasser de grands mots toujours vides de sens,
Chercher l’homme des nuits ou l’esprit des torrens ;
O grand Hugo, poète et raisonneur habile,
Viens me montrer cet art et grand et difficile,
Par lequel le talent fait admirer aux sots,
Des vers peut-être obscurs, mais riches de grands mots.
O Racine, Boileau ! vous n’étiez pas poètes,
Déposez les lauriers qui parèrent vos têtes,
Laissez à nos auteurs cet encens mérité
Oui n’enivra jamais la médiocrité
Cependant repoussant le style romantique,
•J’ose encor, malgré vous, admirer le classique.
Je suis original, je le sais, j’en conviens,
Mais vous, du Romantisme ô glorieux soutiens,
Allez dans quelques clubs ou dans l’Académie ’
Pire les beaux produits de votre lourd génie.
... Vous ferez retentir dans l’illustre assemblée Les sons lourds et plaintifs d’une muse ampoulée... 1