GÉRA HD DE NERVAL
La même satisfaction éclate dans la lettre suivante, datée du 21 mai :
« Mon cher papa, je t’écris du bateau à vapeur qui traverse la mer de Zélande et qui me ramène vers la France. Je viens de séjourner à La Haye et à Amsterdam. J’ai été très bien reçu dans cette dernière ville, et l’on m’a fait voir les préparatifs qui se font pour l’inauguration de la statue de Rembrandt. J’ai pu voir la statue quoiqu’elle soit encore couverte, et les peintures dont on a décoré la salle où se fera la fête et la cérémonie. Je regrette bien de ne pouvoir rester jusque-là, mais il faudrait encore attendre huit jours, car c’est le 27. Ce que j’ai vu me suffira du reste pour en parler, parce qu’on m’enverra les détails et que je connais le fond... La vue d’Amsterdam, quand le navire s’éloigne en traversant le détroit, est aussi admirable que celle de Venise. Une heure après, on aperçoit Saardam, qui est une ville ravissante et qui a conservé l’aspect chinois des vieilles villes de Hollande, qu’elles commencent à perdre plus près de nous. Rien n’est singulier comme ces maisons peintes de diverses couleurs et les jardinets flottans sur l’eau, avec leurs parterres de tulipes. Je suis allé voir la maison qu’occupait Pierre le Grand, quand il s’était mis en apprentissage comme charpentier. On l’a conservée telle qu’elle était, en construisant une maison plus grande, dans laquelle elle est contenue. La vie est toujours très chère en Hollande, je n’y ai pas pu vivre à moins de 10 francs par jour, et encore assez mal nourri. Il y a trop à manger et trop peu de bonnes choses dans leurs repas. Ce qui m’a charmé, ç’a été d’assister à la grande kermesse de La Haye. C’est un spectacle merveilletix. Il y a toute une ville en bois dans la grande ville en briques. Ce sont les étalages, les théâtres, les cafés, et les saltimbanques, qui occupent toutes les places, les grandes rues et les quais des canaux. Il y a peut-être deux ou trois cents cafés magnifiques, toujours à la chinoise, pleins de dorures, de meubles de laque, de peintures, de vitraux de couleur, où l’on est servi par des frimousses blondes avec leurs plaques d’or et leurs bandeaux d’orfèvrerie qui brillent sous leurs longs bonnets de dentelle. On vous sert des gaufres, de la crème frite et du café ou du thé. Je n’ai bu qu’une demi-bouteille de vin pendant tout mon séjour, attendu que le vin ordinaire coûte 4 francs la bouteille, et encore on ne sait trop si c’est du vin ou du jus de merise légèrement alcoolisé. Nous venons de nous arrêter à Dordrecht. Tout à l’heure nous ferons un coude sur la mer du Nord pour revenir à Berg-op-Zoom et je ne pourrai plus écrire à cause du roulis. Le temps est toujours gris, mais il a cessé de pleuvoir. Si je retrouvais le beau temps plus bas, j’irais jusqu’à Spa, sans du reste y avoir besoin d’y prendre des bains, car je me
LA RECHUTE
porte admirablement ; le voyage et le changement d’air m’ont rendu non seulement la santé, mais la jeunesse. Il me fallait cela après ma maladie. A Paris, je ne me levais qu’à dix heures, j’étais engourdi, j’avais mal dans les bras et un pied moins solide que l’autre ; à présent je suis debout à six heures du matin ; — je n’avais pas faim avant midi ; à présent je fais lever les garçons pour me servir du jambon, du fromage et de la bière. J’ai parfaitement déjeuné ce matin à sept heures et je dînerai à midi comme on dîne ici.
« ...Je ne puis tarder à revenir, car je n’ai plus sur moi que 250 francs, et cela va vite quand cela se transforme en florins. Adieu, mon cher papa, bonjour et bon souvenir à Gabrielle1. »
Deux jours après, il rentre en France et, de Lille, écrit à son père, le 23 mai :
« Mon cher papa, je me rapproche, je suis à Lille; il fait très beau; je me repose un jour, puisje me dirigerai vers Arras. J’espère que tu te promènes un peu par ce beau temps. Je n’aurais pas quitté si tôt la Hollande, sans les pluies ; mais ici, le vent de mer n’agissant plus, la température est différente.
« Je passe toujours avec émotion dans cette bonne ville de Lille, en songeant que tu as concouru autrefois à la gloire de son siège.
« Il y a sur la place, en face du café d’où je t’écris, un monument qui célèbre la défense de Lille pendant la Révolution : c’est une colonne de granit cannelée, avec des bombes et des obusiers sur le piédestal et, au faîte, une statue de bronze représentant la ville héroïque. Les maisons de la place n’ont pas changé et sont fort curieuses avec leurs découpures et leurs festons autour des fenêtres.
« Il va y avoir une grande fête au commencement du mois prochain, dont on fait déjà les préparatifs, mais je n’y assisterai pas. J’irai plutôt à la grande fête des tireurs d’arc de Creil, qui a lieu dans trois ou quatre jours, et je serai alors très près de Paris.
« J’ai bu du vin ici pour la première fois depuis longtemps (sauf une demi-bouteille de 1 fr. 50 à Amsterdam). La nourriture est aussi meilleure dans ce sens que l’on mange moins et mieux.
« A bientôt donc, je t’embrasse. Gérard Labrunie.
« 23 mai 1852. 2 »
Cette excursion lui fournit le texte d’un article, sous le titre : Les fêles de mai en Hollande, paru dans la Revue
1. Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye. Gabrielle, c’est la vieille domestique de son père, dont bientôt il apprendra la mort.