Champfleury, Grandes figures d’hier et d’aujourd’hui
LA RECHUTE
pensé 50 francs en ces deux mois. Sa sobriété s’accommode d’une flûte d’un sou pour le déjeuner et il ne dépense guère plus de douze sous à son dîner. Grâce à cette tempérance, il prétend avoir bon sommeil et doux rêves. Il se tient d’ailleurs en éveil, pendant ses stations de noctambule, au moyen de frécpientes absorptions de café : il est permis de douter de l’efficacité de ce régime sur un organisme tel que le sien.
C’est surtout à l’approche de l’hiver que le nomade regarde la vie avec méfiance. L’été, la nature est maternelle et le ciel clément au vagabond ; mais l’hiver ramène les exigences du vêtement et de l’abri. Avant l’hiver de 1851, après l’accident qui a ravivé toutes ses craintes, sa détresse est telle qu’il songe à solliciter un secours du gouvernement, et, par une lettre du 20 novembre, il demande à un ami d’intervenir au ministère : il lui faudrait au moins 300 francs, de décembre à mars, mais 125 francs, pour chacun de ces mois, lui permettraient de se livrer à un travail utile L L’année suivante s’annonce avec un hiver encore plus inquiétant et il se rappelle au souvenir de son ami pour renouveler la demande :
« N’oubliez pas ce que je vous ai dit ; c’est un coup d’épaule qui sauvera mon hiver... Je ne songerais pas à cette démarche, moi qui viens de travailler douze ans, sans demander aucune aide; mais ayant été si dangereusement malade l’hiver dernier, je vois avec crainle revenir, avec la mauvaise saison, un certain élal de sanlé qui me commande un peu de repos el des soins. Vous savez que c’est l’excès de travail qui m’avait mis en danger et j’ai encore beaucoup écrit depuis. J’ai publié deux volumes, les Illuminés et Lorely, et des articles dans les revues...2 »
Il signale ensuite que son œuvre théâtral, — deux opéras comiques et trois grands drames, — pourraient justifier une allocation sur les fonds d’encouragement pour l’art dramatique. Enfin son Voyage de la Méditerranée, qu’il espère commencer en mars, autoriserait un prélèvement non moins légitime sur les fonds des lettres.
Il n’est fait droit à cette demande que l’année suivante, alors que l’événement a justifié les craintes de Gérard, et
1. Lettre à Perrot, publ. clans le Livre Moderne, t. IV, 1891.
2. Lettre à.... Correspondance, publ. par M. J. Marsan, ’l. LXXXI.
que celui-ci reçoit les soins du Dr Rlanche. Une somme de quatre cents francs lui fut allouée par le Ministère d’État et touchée en son nom de l’administration du Théâtre-Français, en octobre 1853.
Un intervalle de douze ans sépare ainsi la première attaque de la rechute, douze années qui marquent, dans un apparent équilibre, un labeur incessant et l’effort le plus opiniâtre. Les idées accusent toujours le même substratum , mais le spectre a perdu, le temps aidant, le contour précis qu’il avait reçu de la cantatrice... Il avait beau, disait-il avec regret, interroger le sommeil : sa figure ne revenait plus dans ses songes. Un peu de bien-être et de quiétude aurait pu prolonger, améliorer peut-être cet état ; mais le surmenage, les insuccès rebutans, enfin la progressive détresse dont nous venons de noter les étapes, le replongent dans une série d’accès délirans, contre lesquels, pendant deux ans, se débat obstinément sa raison. C’est une seconde descente aux enfers, qui n’a plus les orées lumineuses de la première, mais aboutit au séjour de remords et de mélancolie que hantent les ombres accusatrices : c’est le prologue de la tragédie du rêve...