Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye
de ceux qui L’en demanderaient, ayant été ramené ici dans des circonstances singulières et par des gens qui me sont suspects. L’agitation nerveuse, je ne puis la nier, mais qui en est la cause? Videbimus infra. Ne donne pas l’ordre de l'aire mon déménagement, car j’ai des papiers que je ne voudrais pas voir entre toutes les mains : nous vivons dans une époque de complots et je me méfie de tous, excepté de ceux que je sens bienveillans. Ils sont rares. Enfin Dieu est grand. — Ton fils : Gérard Labrunie de Nerval. — Le 7 octobre 1853. 1 »
La fin de cette lettre ne justifie que trop les précautions du Dr Blanche. Celui-ci estime qu’un séjour prolongé, une observation attentive sont nécessaires. Et, puisqu’on ne sait que faire du mobilier de Gérard, ne convient-il pas de le transporter à Passy, de préparer ainsi, pour son pensionnaire, une installation de durée? Le malade se rend aux raisons de la médecine, et le même jour, 7 octobre, il donne à Stadler ses instructions pour son déménagement, car le local est au nom de celui-ci, bien que les quittances soient au nom de Gérard.
« Gomme je ne puis Loucher l’argent qu’il me faudrait, — ajoute-t-il, — demandez-en provisoirement à Houssaye, ou à quelque autre de mes amis. Je ne voudrais pas charger de ces frais le bon Monsieur Blanche, qui a déjà tant fait pour moi.2»
Le dévoué Georges Bell se charge de la besogne, dont il rend compte par ce billet hâtif, tracé au crayon :
« Mon cher Monsieur Blanche, voilà le déménagement fait. Je crains seulement que la voiture ne vous arrive un peu tard, mais j’ai fait pour le mieux. La voiture avait été arrêtée moyennant 12 francs. Monsieur de Stadler était venu ce matin rue du Mail ; il a dû aller vous voir. J’ai remis un inventaire au concierge, tout est en ordre. Le bonjour à Gérard et à Antony Deschamps et croyez-moi votre tout dévoué : Georges Bell. 3 »
De ce mobilier, on garnit une chambre isolée, hors le voisinage des autres malades, sur les jardins. C’est d’abord avec une joie d’enfant que Gérard procède à cet aménagement. « J’ai trouvé là, dit-il, tous les débris de mes diverses fortunes ; les restes confus de plusieurs mobiliers dispersés
, }■ Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye.
“• Lettre à Stadler. Correspondance, publ. par M. J. Marsan, 1. XCVIII.
•L Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye.
ou revendus depuis vingt ans... » Mais il faut lire le complaisant inventaire qu’il en fait dans Aurélia... Il s’attendrit sur ses vieux meubles, ses tableaux, ses livres, les souvenirs rapportés de ses voyages. Et puis, ne sera-ce pas sa dernière installation? En effet, lorsqu’il délaissera, pour toujours, la maison de Passy, ses meubles y resteront, seront finalement abandonnés au Dr Blanche qui les conservera, non comme le gage d’une année de séjour et de soins impayés, mais comme un souvenir de l’être divin qu’il avait disputé si vaillamment à la folie et à la mort. Son fils, le maître gracieux d’art et de lettres qu’est M. Jacques- Émile Blanche, possède encore, parmi tant de belles œuvres qui ornent son atelier, les Bacchantes dompteuses de tigres, de Chasseriau. Une autre bacchante de la rue du Doyenné est échue à M. Maurice Barrés. Quelle joie nous eûmes à retrouver en telles mains ces épaves sacrées, à nous faire autoriser à les reproduire pour cet ouvrage! Certes l’ombre de Gérard a dû sourire du sort fait à ses chères reliques pour lesquelles ne se pouvaient désirer mains plus pieuses et plus dignes héritiers.
L’apaisement ressenti en ce calme retrait amène une rapide amélioration, que traduit cette lettre, du 21 octobre, au Dr Labrunie :
« Je t’ai déjà écrit, il y a quelques jours. M. Blanche me dit que tu es informé de tout ce qui me concerne et de mon retour définitif à la santé. Gela a été rude, mais c’est bien fini. Écris-moi donc. Comment va Gabrielle1? .Je ne sais rien, car il n’y a que deux jours que je suis dans mon milieu. Je ne tarderai donc pas à te revoir. Fais prévenir Évariste, et, s’il veut venir, je suis sûr qu’on le recevra sans difficulté. J’ai parlé de tes affaires, on m’a assuré que cela se fera. Adieu, mon cher papa. Porte-toi bien. Ton fils : Gérard.
« .Je ne t’écris qu’un mot, mais on ira te voir. 2 «
Évariste, c’est un cousin de Gérard, un jeune médecin dont nous retrouvons souvent le nom dans la correspondance des derniers jours. Il demeure avec sa mère, au numéro 53 de la rue Rambuteau, et nous verrons de quelle sollicitude impuissante tous deux ont entouré cette agonie.
1. Il s’agit de la domestique de son père, dont il ignore la mort.